
Par Max-Erwann Gastineau

Cet article est paru avant-hier, 16 juin, dans la nouvellerevuepolitique. Une excellente analyse de Max-Erwan Gastineau à l’occasion de la tenue du G7 à Evian. Texte éclairant, propice au débat, pour mieux comprendre les géopolitiques du moment. — JSF
La participation renforcée de l’Inde au sommet du G7 organisé à Évian (15-17 juin) illustre la transformation profonde de l’ordre international. À l’heure où les puissances émergentes s’affirment et relativisent la centralité de l’Occident, le partenariat franco-indien éclaire, selon Max-Erwann Gastineau, les conditions d’une adaptation réussie à ce nouvel âge géopolitique.

La désoccidentalisation du monde se poursuit. Bien comprise, elle ne désigne pas un projet dirigé contre l’Occident, mais un processus historique de redistribution de la puissance à l’échelle mondiale. L’ascension de l’Inde, invitée au sommet du G7 depuis 2019 et associée pour la première fois cette année aux réunions préparatoires d’Évian, en constitue un symbole éloquent. Mais elle n’est que l’écume d’un mouvement de fond dont la démographie et les échanges commerciaux témoignent.
En 2025, près de 80 % de la population mondiale et de la croissance économique se concentraient dans les pays du Sud. Dans cette recomposition, l’Asie s’affirme comme le nouveau centre de gravité. L’excellence éducative et industrielle de ses nations lui permet de former une part croissante des ingénieurs de la planète. En 2025, la France occupait la dixième place mondiale parmi les pays formant le plus d’ingénieurs, ce qui la situait au deuxième rang occidental derrière les États-Unis, classés quatrièmes – les huit autres places étant occupées par des puissances non occidentales, parmi lesquelles la Chine, l’Inde, l’Iran ou encore l’Indonésie. L’évolution du sous-continent indien est tout aussi révélatrice. Alors qu’en 1987 l’ensemble des pays d’Asie du Sud appartenait à la catégorie des économies à faible revenu, ils n’étaient plus que 13 % dans ce cas en 2023. Le monde change ; l’Occident doit lui aussi changer.
La France dispose de solides ressources doctrinales pour s’adapter à cette réalité nouvelle. Elle a longtemps défendu l’avènement d’un monde multipolaire, fondé non sur la domination d’un centre unique mais sur un équilibre entre nations libres de déterminer leur propre destin et de coopérer autour d’intérêts communs ou de causes universelles, comme la cause climatique incarnée par les Accords de Paris signés en 2015.
Les lignes de force du « tiers-mondisme gaullien » qui a longtemps imprégné la marque française sur la scène internationale n’ont ainsi rien perdu de leur pertinence. À l’heure où les États du Sud revendiquent pleinement leur autonomie stratégique, relativisent la centralité et la puissance, jadis quasi monopolistique, de l’Occident, ils apparaissent même d’une étonnante actualité. Emmanuel Macron s’est inscrit dans cette filiation en adaptant l’indépendantisme gaullien à l’ambition d’une « Europe autonome ». Hors d’Occident, il plaide régulièrement pour une « troisième voie » synonyme d’émancipation des grandes puissances. Lors de son déplacement en Indonésie, en juillet 2024, pays-berceau de la conférence de Bandung de 1955 où naquit le mouvement des non-alignés, il appelait ainsi Paris et Jakarta à renforcer leur coopération face à la rivalité sino-américaine. La même logique l’avait conduit à envisager la participation de la France au sommet des BRICS de Johannesburg. À l’instar du Canada de Mark Carney, qui cherche à desserrer sa dépendance à l’égard d’un environnement nord-américain devenu suffocant, la France mise sur le rapprochement des puissances moyennes. L’axe franco-indien constitue l’une des expressions les plus abouties de cette stratégie.
L’Inde est devenue bien davantage qu’un partenaire historique. Elle constitue l’une des figures les plus emblématiques du nouvel âge géopolitique qui s’ouvre et, à bien des égards, un modèle de compréhension du monde post-occidental. En amont du G7 d’Évian, Paris et New Delhi ont affiché leur bonne entente, matérialisée par la multiplication de projets de coopération dans les secteurs stratégiques du nucléaire, de l’intelligence artificielle ou encore de la défense.
Expression paroxystique du « multi-alignement » théorisé par son ministre des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, l’Inde incarne la logique des puissances émergentes contemporaines : réticentes aux alliances rigides, adeptes des partenariats multiples, indifférentes aux clivages idéologiques qui opposent les États et structurent encore largement les perceptions occidentales des relations internationales. Se percevant lui-même comme le produit d’une trajectoire historique et civilisationnelle singulière, qui ne saurait donc être subsumée sous un universalisme abstrait, le pays de Modi prend acte de l’irréductible diversité du monde.
Cette approche n’est pas sans résonance avec une certaine tradition diplomatique hexagonale. L’histoire des relations franco-indiennes le rappelle. En 1998, New Delhi reprend ses essais nucléaires. Alors que la communauté internationale les condamne et que plusieurs pays, à commencer par les États-Unis, menacent l’Inde de sanctions, la France choisit une autre voie. À l’initiative de son ambassadeur Claude Blanchemaison, elle noue avec l’Inde un partenariat stratégique qui unit aujourd’hui encore les deux pays.
Avec le recul, la portée de cette décision apparaît avec évidence. Elle témoigne de ce que peut produire une diplomatie capable de s’affranchir des réflexes du moment, de résister aux conformismes internationaux et de discerner, derrière les controverses immédiates, les équilibres de long terme. Dans un monde marqué par la multiplication des centres de puissance et la diversité des trajectoires nationales, cette capacité constitue un atout stratégique majeur. Elle rappelle l’urgence de disposer d’un corps de diplomates aguerris. Elle envoie aussi un message à l’Europe.
Si le cadre européen, sur lequel le président Macron a beaucoup misé, demeure un levier essentiel, sa lourdeur institutionnelle et la diversité des intérêts nationaux qu’il agrège ne favorisent pas l’audace diplomatique ni la souplesse stratégique. L’Europe doit miser sur la force d’initiative de ses nations et sur leurs traditions géopolitiques. Le partenariat franco-indien l’illustre. Il rappelle qu’à l’heure où le centre de gravité du monde se déplace vers les puissances émergentes, la capacité à comprendre l’autre et à bâtir des relations de confiance par-delà les murs de l’idéologie constituera l’un des principaux ressorts de la puissance. La France le sait plus que d’autres et l’Europe aura besoin de cette France-là : une France libre dans ses analyses, indépendante dans ses choix et ouverte aux nouvelles réalités du siècle qui s’affirme. o■o MAX-ERWAN GASTINEAU
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.













L’Inde, c’est le « I » des BRICS.
Au G7, elle joue sur les 2 tableaux…