
Par Aristide Ankou.
« …au service d’un dernier combat : la légalisation de l’euthanasie »

J’entendais ce matin, sur les ondes de la ROFSB (la Radio Officielle de la France qui Sent Bon, pour ceux qui l’ignorent), une interview de Charles Biétry.
Ancien journaliste sportif ayant acquis quelque notoriété, Charles Biétry, âgé de 82 ans, est atteint de la maladie de Charcot depuis 2022 et il a mis sa notoriété (et ses réseaux journalistiques) au service d’un dernier combat : la légalisation de l’euthanasie.
Le projet de loi sur « l’aide active à mourir » revenant en discussion au Parlement, la ROFSB a jugé approprié de lui donner la parole, ce qui peut se défendre (il existe aussi des personnes atteintes de maladies incurables et débilitantes, notamment la maladie de Charcot, qui ont pris position contre ce projet de loi, mais il ne me semble pas les avoir jamais entendues sur les ondes du « service public » ; mais je suis peut-être mauvaise langue).
Je ne m’attarderai pas sur le fond de cet entretien, car il ne contenait rien qui n’ait déjà été dit mille fois. Le point essentiel était, bien évidemment, de susciter la compassion pour Charles Biétry et pour tous ceux qui se trouvent dans des situations similaires afin de faciliter l’adoption dudit projet de loi.
Et certes, on ne peut qu’éprouver beaucoup de compassion pour ceux qui connaissent ou qui connaîtront une longue et douloureuse déchéance avant de mourir, comme Charles Biétry. Mais il ne s’ensuit pas que cette compassion devrait déboucher automatiquement sur un soutien à l’euthanasie.
Comme l’a écrit fort justement Tocqueville : « la bienfaisance doit être une vertu mâle et raisonnée, non un goût faible et irréfléchi ; il ne faut pas faire le bien qui plaît le plus à celui qui donne, mais le plus véritablement utile à celui qui reçoit ; non pas celui qui soulage le plus complètement les misères de quelques-uns, mais celui qui sert au bien-être du plus grand nombre. »
Mais cela aussi a déjà été dit, répété et expliqué mille fois.
Une raison de vivre malgré la souffrance
Pourtant, quelque chose était nouveau pour moi dans cette interview très prévisible. En écoutant se dérouler l’entretien, deux points m’apparaissaient pour la première fois clairement (mais peut-être paraîtront-ils évidents à d’autres).
D’une part, Charles Biétry a trouvé dans ce combat médiatique pour l’euthanasie une raison de vivre plus longtemps, c’est-à-dire de repousser le moment du suicide auquel, selon ses propres dires, il aspire du fait de la dégradation de son état de santé. Ce qui implique que, même dans une condition de grande souffrance et de grande dépendance, la vie peut valoir la peine d’être vécue. La souffrance et la dépendance ne font pas par elles-mêmes désirer la mort, mais seulement lorsque l’on n’est plus porté par des projets et une forme d’espérance, y compris, paradoxalement, l’espérance de légaliser certaines formes de meurtre. Dès lors, donner la mort à ceux qui la réclament n’est-il pas une solution de facilité et l’expression d’une forme d’égoïsme ou d’insensibilité plutôt que le fait d’une âme compatissante ?
Charles Biétry, l’euthanasie et le sens donné à la vie

D’autre part, Charles Biétry, comme sans doute tous les militants de l’aide active à mourir, cherche à donner à sa mort prochaine une signification que l’on pourrait qualifier de cosmique, car certainement il conçoit son combat comme un combat pour la justice, et ceux qui œuvrent pour la justice présupposent nécessairement que, d’une manière ou d’une autre, l’univers est ordonné de telle manière que la justice y a sa place.
Pour le dire plus simplement, Charles Biétry tire manifestement une profonde satisfaction de l’idée que sa mort ne sera pas une affaire strictement individuelle, mais qu’elle pourra être utile à ses semblables (selon l’idée qu’il se fait de l’utilité, bien sûr). La mort, et donc la vie puisque seuls les vivants peuvent mettre leur mort au service d’une cause, ont plus de prix lorsqu’elles ne relèvent pas du seul destin individuel. Et cependant, « l’aide active à mourir » repose sur l’idée que la volonté de l’individu devrait être la seule loi lorsqu’il s’agit de vivre ou de mourir.
Cela rejoint la remarque que je faisais plus haut : n’est-il pas vraisemblable que ceux qui sont persuadés que notre volonté est (ou devrait être) la seule loi soient plus exposés au désespoir et à l’idée que la vie ne vaut pas ou plus la peine d’être vécue ? Et ne serait-il pas compréhensible que certains d’entre eux trouvent un moyen paradoxal de surmonter ce désespoir en se battant pour que le désespoir devienne loi ?
Ce qui revient à dire que le militantisme en faveur de l’euthanasie révèle des ressorts psychologiques qui paraissent quelque peu en contradiction avec le principe de l’euthanasie, pour dire le moins. En écoutant Charles Biétry ce matin, je me faisais cette réflexion : « Ce qu’il est parle plus fort que ce qu’il dit. » o ■o ARISTIDE ANKOU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 2.5. 2026).
Aristide Ankou













Quel bel article ! Intelligent, fin, subtil, humain et délicat. Change des sensibleries bondieusardes afférentes au sujet. Merci à l’auteur. !