
Par Eugénie Bastié.

C’est un bel article qu’Eugénie Bastié a consacré au bénéficiaire d’exception de cette heureuse élection académique : un portrait juste et pénétrant d’Olivier Rey. Nous le reprenons sans commentaire, sinon pour rappeler que Je Suis Français suit les publications d’Olivier Rey depuis au moins douze ans et que celles-ci demeurent accessibles dans nos colonnes. La pensée d’Olivier Rey mérite qu’on s’y réfère et qu’on s’y replonge ; Je Suis Français en offre la possibilité à ses lecteurs. Ils y reconnaîtront d’eux-mêmes la proximité de notre école de pensée avec l’œuvre d’Olivier Rey.
PORTRAIT – Polytechnicien, mathématicien, romancier et philosophe, il vient d’être élu triomphalement à l’Académie des sciences morales et politiques. Son élection consacre une œuvre singulière, critique de la démesure technicienne et d’un progressisme illimité.

Les grands matheux font-ils de bons philosophes ? On pourrait croire qu’il existe en France une secrète tradition alliant la contemplation des abstractions et la méditation sur le monde. De Blaise Pascal à Simone Weil en passant par Descartes, ces intelligences ne se satisfont pas de mesurer le réel ni d’en comprendre les lois : elles veulent aussi s’émerveiller devant ses beautés et leur donner du sens. Olivier Rey, qui vient d’être élu à l’Académie des sciences morales et politiques, appartient à cette lignée.
La compagnie savante du Quai de Conti ne pouvait guère mieux choisir que cet intellectuel complet pour occuper le fauteuil n° 8 de la section philosophie, laissé vacant par le décès de Bertrand Saint-Sernin. Polytechnicien, docteur en mathématiques, chercheur au CNRS, Olivier Rey aurait pu se confiner dans les théorèmes et faire de la science l’étalon de toute chose. Il n’en est rien. Ce scientifique est aussi un littéraire.
Avec son visage pâle, ses traits fins, son regard profond et cette coupe presque médiévale, Olivier Rey a quelque chose d’un moine savant égaré aux temps des algorithmes. Une austérité douce le caractérise, une élégance sans coquetterie, une gravité que l’humour vient parfois désarmer.
« Un surdoué »
« C’est un garçon d’exception », abonde la philosophe Chantal Delsol, elle-même membre de l’Institut, qui a œuvré en coulisses à son élection. « Il est très polyvalent. Passer de Polytechnique à la philosophie, c’est rarissime. Mais en plus il fait de la philosophie des sciences, de l’esthétique et même de la littérature. C’est un surdoué. »
Il est vrai qu’Olivier Rey affiche un CV d’humaniste de la Renaissance. Né en 1964 à Nantes, passé brièvement par la marine, il a écrit des romans de la veine houellebecquienne (notamment l’excellent Après la chute chez Pierre-Guillaume de Roux), travaillé sur les équations aux dérivées partielles non linéaires, médité sur Edward Hopper, réfléchi à la statistique, à la natalité, à la taille des sociétés humaines. Il confie d’ailleurs volontiers son admiration pour Léonard de Vinci, qui parvenait à conjuguer le regard de l’artiste et celui de l’ingénieur sans que l’un contredise l’autre.
Passer de Polytechnique à la philosophie, c’est rarissime. Mais en plus il fait de la philosophie des sciences, de l’esthétique et même de la littérature. o Chantal Delsol
Ce profil de généraliste, si rare à une époque de spécialisation maniaque, peut déconcerter. Mais son parcours atypique suit en réalité un fil rouge très précis : une critique de la modernité technicienne et du progressisme débridé qui l’accompagne. Là où notre temps sépare volontiers la science de la philosophie, la connaissance des fins dernières, l’efficacité de la sagesse, Olivier Rey réhabilite une conception plus ancienne de la pensée, où science et philosophie se trouvaient étroitement mêlées.
Contre la démesure
Son œuvre peut ainsi se lire comme une longue méditation sur la démesure moderne et comme une mise en cause de l’idéologie de l’émancipation illimitée. Dès Une folle solitude (Seuil), publié il y a une vingtaine d’années, il part d’un détail apparemment minuscule qu’il interprète comme une bascule civilisationnelle : le changement d’orientation des enfants dans les poussettes au cours des années 1970. Les nourrissons ne sont plus tournés vers l’adulte qui les pousse, mais vers le monde. L’enfant n’entre plus dans le monde par le visage d’un autre, il est exposé directement au flux du dehors. Et tourne le dos à l’héritage.
Ce mathématicien philosophe a réfléchi à l’emprise des chiffres sur nos vies, où tout se compte, se pèse, se compare. Dans Une question de taille (Stock), essai qui lui valut le prix Bristol des Lumières, il s’élève contre l’inhumanité du gigantisme de nos sociétés modernes. Il en appelle à retrouver le sens de la mesure au cœur de la pensée grecque.
Cette critique de la démesure se prolonge dans Quand le monde s’est fait nombre (Stock), où Rey retrace la montée en puissance de la quantification. Il y dénonce la propension contemporaine à faire entrer toute réalité dans des tableaux, des statistiques, des courbes, des indicateurs, des évaluations. Lorsque tout devient mesurable, ce qui ne se mesure pas semble bientôt ne plus exister.
Il y a, chez Olivier Rey, une défiance profonde envers l’idéologie moderne de l’émancipation illimitée. Difficilement classable sur un échiquier gauche-droite, puisqu’il cite aussi bien Ivan Illich que Melville, à qui il a consacré un essai, il peut être qualifié de conservateur. Il critique le fantasme post-sartrien de l’individu entièrement autoconstruit, affranchi de l’héritage, de la filiation, du donné. Une apparence d’autonomie qui produit en réalité une liberté pauvre, anxieuse, déracinée. C’est un penseur de la limite, dans un monde en proie à l’exigence du toujours plus (de droits, de dette, de croissance).
Il se caractérise par la clarté d’une pensée allant droit au but, profondément incarnée. Devenu père sur le tard, il a consacré à la dénatalité un tract publié chez Gallimard, où il aborde la paternité avec une gravité lumineuse. La baisse des naissances n’y est pas traitée comme une simple variable démographique, mais comme un symptôme spirituel. Une civilisation qui ne transmet plus la vie, ou qui ne sait plus pourquoi elle la transmettrait, est profondément malade. Les progrès extraordinaires du confort nous ont rendus trop douillets, trop calculateurs, trop inquiets devant l’imprévisible. Or c’est précisément l’adversité, rappelle-t-il, qui aiguise parfois les joies les plus profondes. Accueillir un enfant, c’est accepter que la vie déborde nos programmes.
Pendant la crise du Covid, dans L’Idolâtrie de la vie (Gallimard), il avait déjà interrogé cette étrange société prête à sacrifier une grande part de ce qui rend la vie humaine pour préserver la vie biologique elle-même. Il rappelait qu’une existence humaine ne se réduit pas à sa conservation. Vivre, ce n’est pas seulement persévérer dans son être ; c’est recevoir, transmettre, risquer, aimer, consentir à une vulnérabilité.
Cette foi dans la vie s’enracine chez lui dans une foi chrétienne profonde, mais discrète, qui irrigue en profondeur ses travaux. Olivier Rey semble déjouer la fameuse opposition formulée par l’intellectuel britannique C. P. Snow, dans sa fameuse conférence, entre « les deux cultures » : celle des scientifiques et celle des humanités. Chez lui, l’esprit de géométrie ne contredit pas l’esprit de finesse, il y conduit. o■ EUGÉNIE BASTIÉ
Retrouver les publications d’Olivier Rey dans nos colonnes.












Merci pour ce portrait d’une très belle figure de l’esprit dans et contre notre temps, ouverte à toutes les dimensions de la pensée, et qu’inspire le sens grec de la mesure.