
C’est une méditation de fond que Bérénice Levet nous donne une fois de plus à lire, parue dans Le Figaro de ce lundi 6 juillet. Nous n’y ajouterons aucun commentaire. Ce beau texte emporte une adhésion intime, immédiate et profonde. Nul ne pourra dire que les maux fondateurs de la crise moderne n’auront pas été analysés, compris et signalés aux citoyens de notre temps. À supposer que la citoyenneté ait encore un sens. — Je suis Français.
Par Bérénice Levet.
TRIBUNE – Les morts de Thomas, Elias, Quentin, Louis et Lyhanna sont les symptômes d’une crise civilisationnelle qui puise sa source, non dans un « patriarcat millénaire » pointé par la gauche, mais dans une société qui a érigé le laxisme en vertu, abandonnant l’être humain à ses maux et à sa fragilité, estime la philosophe*.
* Dernier livre paru : « Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt » (L’Observatoire, 2024). À paraître : « C’est chose fragile que l’humanité » (L’Observatoire).

Des enfants meurtriers, des adolescents parfaitement immunisés contre leur propre barbarie, la débâcle du tabou de l’inceste dans les familles, pédophilie en cascade… Thomas, Elias, Quentin, Louis lynchés à mort ; Lyhanna, violée et assassinée ; Hamza, adolescent de 14 ans, semant la terreur au canal Saint-Martin… On égrène les prénoms, on dénonce un « ensauvagement » de la société. « Plus jamais ça », s’époumonent associations et politiques. Les chaînes d’info en continu relaient l’impatience et la colère des Français, qui, nous dit-on, n’entendent pas laisser le feu de la mort de Lyhanna s’éteindre sous la cendre de la vie qui reprend toujours fatalement son cours. La tante de Louis s’y engage : une marche blanche aura lieu, mais ce devra être la dernière.
Certes, le contexte de l’élection présidentielle à venir est favorable à la prise en considération de l’exaspération du peuple français. Comment toutefois ne pas craindre que nous n’assistions jamais qu’à un énième épisode d’éloquence vaine ou de ce que le philosophe Clément Rosset nommait la « perception inutile » ? « C’est une perception juste, décrivait-il, mais qui s’avère impuissante à embrayer sur un comportement adapté à la perception. (…) J’ai vu, j’ai admis, mais qu’on ne m’en demande pas davantage », car en demander davantage signifierait remettre en question l’idole progressiste de la liberté, le congé donné à la fonction humanisante de l’interdit, de la norme, de l’autorité.
Et pourtant, ce n’est qu’à cette condition que la mort de l’enfant de Fleurance ou de celui de Narbonne marquera réellement un avant et un après. Si, au final, nous devions nous contenter de quelques mesures d’ordre technique, alors rien ne changerait. C’est l’esprit même de l’institution judiciaire qu’il faut interroger et redresser, mais aussi celui de nos sociétés tout entières. Cet esprit qualifié de « laxiste » n’est pas l’exclusivité des magistrats mais imprègne et gangrène l’ensemble de nos élites, politiques, médiatiques, culturelles.
Dès les années 1980, un homme nous avertissait : Pierre Legendre. À rebours de la pensée dominante, il rappelait, au fil de ses livres, les vertus civilisatrices de l’interdit, de la norme, de l’inscription dans une généalogie ; en 1995, il dénonçait un ministère de la Justice qui « évacuait totalement la fonction humanisatrice de la fonction normative » ; un ministère incapable de « définir une politique judiciaire, autrement que sur un mode humanitaire » et des juges, eux-mêmes « sceptiques à l’égard du droit », faisant du social plutôt que de la règle. Et l’auteur de La Fabrique de l’homme occidental de prévenir : cette « paresse intellectuelle » se solderait fatalement par « des effets de casse » ; nous aurions à « gérer des formes neuves du sacrifice humain ». Nous y sommes.
Marc Bloch est entré au Panthéon, mais le plus bel hommage que l’on puisse lui rendre est de recevoir sa leçon, et de suivre son exemple. De procéder à un « examen de conscience ». Se demander si ce n’est pas la philosophie dont nous vivons depuis au moins les années 1960 qui nous a mis dans le mur.
Qu’eût « été notre enfance, demandait Bergson, si l’on nous avait laissé faire ? Si un obstacle n’avait pas surgi, ni visible, ni tangible : une interdiction » ? Nous avons la réponse, nous qui depuis quatre, cinq décennies, nous faisons une gloire de n’être pas coercitifs, intrusifs, répressifs
« Infamie et tragédie de nos oublis » : telle est l’enseigne sous laquelle nous pourrions placer la crise civilisationnelle et morale que nous connaissons. Et d’abord, oubli de ce qu’un être humain a besoin d’être institué. Cette idée, fondamentale, nous l’avons perdue dans le sillage de Mai 68. La responsabilité d’un Michel Foucault, notamment, est considérable, lui qui enseigna à des générations entières, bien vivantes encore aujourd’hui, que l’institution opprimait l’individu. Que la famille, l’école, la justice n’étaient jamais que des structures de domination et de répression. Or, loin d’opprimer, tout au contraire, elles humanisent, elles civilisent, elles polissent le simple vivant qu’est l’être humain en naissant. Gardiennes des totems et des tabous, sous les coups de bélier de nos philosophes, les institutions se sont éboulées, et ne restent que des individus, déliés, émancipés assurément, mais, fatalement et funestement, livrés à leurs seuls et tout-puissants démons intérieurs, et l’on découvre la prolifération des vices et les cadavres dans les placards !
« Un homme, ça s’empêche », répète-t-on à loisir, invoquant Camus. Mais, pour s’empêcher, il faut d’abord avoir été empêché. Et empêché dès le plus jeune âge par les adultes, depuis les parents, les maîtres, les juges, lorsque le mal vient à être commis. Des adultes qui ne tremblent pas à l’idée de prononcer des interdits, de fixer des limites ; des adultes qui, au contraire, connaissent et reconnaissent la vertu humanisante de la loi, de la norme.
Qu’eût « été notre enfance, demandait Bergson, si l’on nous avait laissé faire ? Si un obstacle n’avait pas surgi, ni visible, ni tangible : une interdiction » ? Nous avons la réponse, nous qui depuis quatre, cinq décennies, nous faisons une gloire de n’être pas coercitifs, intrusifs, répressifs. Un demi-siècle que, avec l’alibi de sa liberté, nous abandonnons l’enfant à ses pulsions, impulsions, désirs, que nous le laissons « voler de plaisirs en plaisirs » ; que nous lui disons : va, invente tes valeurs, tes significations, ta vie !
Je ne sais si c’était mieux avant, mais je sais une chose : c’est que jamais, depuis les années 1970, nous n’avons si peu tenu compte de l’être humain, de sa fragile humanité, de ce mélange de bien et de mal qui le compose et qui appelle précisément l’éducation, et la parole d’autorité. Relisons Bossuet : qu’il soit grand ou petit, roi ou sujet, l’être humain est une force qui va, qui « se répand comme de l’eau », décrit l’auteur des Sermons, citant un psaume attribué au roi David, et s’abandonnera à ses propres ténèbres s’il ne trouve point d’« empêchement ». Raison pour laquelle « il est absolument à l’homme d’avoir quelque chose qui le retienne », qui le « contienne ».
Rétablir les adultes dans leur fonction d’autorité
La transgression la plus minime, et surtout la première, doit recevoir une réponse judiciaire, parce que prononcer un interdit, une règle, une norme, c’est non seulement arrêter l’enfant, le « contenir », précisément, l’armer contre lui-même – « le châtiment est le droit du criminel », disait Arendt avec Hegel -, mais c’est aussi l’inscrire dans une chaîne généalogique, le mettre à sa place, le libérer de lui-même et le lier, le relier à une réalité plus vaste que la sienne. Pourquoi obéissions-nous, demandait encore Bergson ? Parce que « parents et maîtres semblaient agir par délégation ». Derrière eux, nous « devinions quelque chose d’énorme (…) qui pesait sur nous de toute sa masse par leur intermédiaire ». Le professeur, le magistrat, le politique, les parents sont les intercesseurs de voix venues d’une autre rive temporelle et/ou spirituelle. Là est l’autre difficulté majeure qui se pose à nous depuis les années 1970 : les adultes se regardent, et veulent exister, comme des individus, et non comme les représentants de réalités plus vastes et plus hautes que la leur. Or, nous ne pourrons redresser nos sociétés, lutter contre la débauche de violence qu’à la condition de renouer avec cette philosophie, de renouer avec l’autorité : parent, professeur, politique, juge, procureur, ces fonctions sont des investitures – d’où l’aura de sacré qui les entoure, devrait les entourer.
« On ne naît pas homme, on le devient » : je ne cesserai de regretter que, au fronton de nos écoles, la triade révolutionnaire ait été préférée à la devise d’Érasme
Notre monde ne souffre pas d’un excès d’institutions, mais de leur effondrement en tant qu’institutions, institutions du sens et institutions des principes sans lesquels il n’est pas de monde humain et d’être humain possibles : le juge qui nomme la faute et la punit, le parent qui prononce un interdit, le maître qui enseigne une règle, qui transmet un savoir, aucun n’est un simple individu, il est le représentant d’une réalité supérieure. Il n’est donc qu’une urgence : réhabiliter les institutions dans leur fonction normative ; rétablir les adultes dans leur fonction d’autorité, agissant par délégation, parole venue d’une autre rive temporelle et spirituelle.
« On ne naît pas homme, on le devient » : je ne cesserai de regretter que, au fronton de nos écoles, la triade révolutionnaire ait été préférée à la devise d’Érasme. Établie ainsi dans sa fonction civilisatrice – polir l’être humain par la transmission des grandes œuvres de l’esprit -, l’institution scolaire aurait peut-être été retenue de verser dans cet égalitarisme et cet humanitarisme vains et funestes pour l’homme en devenir et pour nos civilisations. Il est une leçon impérieuse à tirer de notre funeste présent : la fonction normative ne s’évacue jamais impunément. Que les magistrats et, avec eux, les professeurs, les parents, les adultes en général, reprennent foi dans les vertus d’humanisation de l’interdit qu’il leur revient de prononcer.
Alors, non, Madame Tondelier ! Non, Messieurs Faure et Mélenchon ! Non, Madame Annie Ernaux célébrant dans le leader de LFI l’homme d’une grande vérité, à savoir que « le système patriarcal est un obstacle au développement de l’humanité ». Véritable mécanique plaquée sur du vivant, vous pouvez, à chaque enfant assassiné et femme violée, en profiter pour agiter la crécelle du « patriarcat millénaire », mais ce n’est pas lui qui tue, c’est l’idéologie à laquelle vous souscrivez : votre rousseauisme de très mauvais aloi qui impute le mal, tout le mal, à la société et qui ne compte pas avec l’être humain dans sa fragile humanité, ce mélange de bien et de mal qui traverse et travaille l’humaine nature, quel que soit son sexe, et qui appelle l’éducation et l’interdit.
C’est l’effacement du père, sa disqualification, qui fabrique des êtres sans loi. Le schéma traditionnel n’était pas sans vertu : la mère incarnait l’amour et il revenait au père d’incarner la loi et, par là, de détacher l’enfant de lui-même, de le délier de ses appétits, de ses pulsions, de ses impulsions, et de le relier à une réalité autre et supérieure, à commencer par la société, notamment. Une politique se juge donc au soutien qu’elle apporte aux institutions – la famille, l’école, la justice.
Les livres de Pierre Legendre dorment sur les étagères de nos bibliothèques. Être fidèle à Marc Bloch, ce serait aussi rompre avec cette « léthargie intellectuelle », cette « paresse de savoir », que l’historien comptait au nombre des facteurs de la défaite civilisationnelle que la capitulation traduisait. Alors, plutôt que de lire Annie Ernaux ou Virginie Despentes, nos responsables politiques gagneraient à lire Pierre Legendre – cela demande assurément d’autres efforts, mais nous y gagnerions collectivement.o ■o BÉRÉNICE LEVET
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