
Par Mathieu Bock-Côté.
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique est parue dans Le Figaro de ce lundi. Ainsi, « l’ingérence étrangère est bien réelle », est-il noté dans son chapeau, et « celle de la Russie inquiète à bon droit ». Les autres, non ? Faudrait-il alors se demander. Toutes les autres, venues de Bruxelles, d’Europe de l’Ouest et, bien sûr, d’outre-Atlantique plus que de nulle part ailleurs, mais aussi, aujourd’hui, d’Afrique du Nord (l’Algérie), comme Mathieu Bock-Côté le note par ailleurs à fort bon escient… La force et l’impact des ingérences étrangères sur un État sont à proportion de sa faiblesse. Ce n’est pas ce qu’entendent démontrer les hommes du Système, dont Mathieu Bock-Côté, en se raillant, décrypte les intentions et les manœuvres. Liberticides, une fois encore. — JSF
CHRONIQUE – Si l’ingérence étrangère est bien réelle, et que celle de la Russie inquiétera à bon droit, la question est aujourd’hui instrumentalisée par l’extrême centre, qui, plus que jamais, entend verrouiller l’espace public.

La question de l’ingérence étrangère aura occupé l’été politique. Le thème est devenu obsessionnel. À chaque jour son ingérence, russe, la plupart du temps, pour ne pas dire tout le temps. Un mauvais esprit dirait qu’un homme politique du bloc central n’ayant pas été victime d’ingérence russe avant 50 ans a raté sa vie. On la voit partout, et surtout, on veut mettre en place un dispositif majeur pour la contenir, l’entraver, l’empêcher. Souvent, le tout vire à la farce : les ingérences dénoncées sont grossières, sans portées, et ne sont connues du grand public que lorsqu’elles sont dénoncées.
Qu’on se comprenne bien : l’ingérence étrangère est bien réelle, et celle de la Russie inquiétera à bon droit. Étrangement, toutefois, on s’inquiète moins de celle de l’Algérie, qui manipule sa diaspora, ou du Maroc, qui fait la même chose. On trouve pourtant sur le territoire des populations de plus en plus nombreuses venues de ces pays qui sont davantage animées par leur identité d’origine que par celle du pays où elles se sont imposées. Toutefois, la question de l’ingérence étrangère est aujourd’hui instrumentalisée par l’extrême centre, qui, plus que jamais, entend verrouiller l’espace public, pour contenir ses adversaires, assimilés aux extrêmes, et désormais, donc, à la trahison. Cette dernière catégorie, qu’on croyait appartenir aux époques antérieures, revient en force et redevient centrale dans des démocraties voulant faire passer des tests de loyauté à ceux qui participent au débat public.Passer la publicité
Mater l’opposition intérieure
Ce basculement n’est pas sans conséquence. L’extrémiste d’hier avait beau être moralement infréquentable, s’il appartenait à la communauté nationale, il avait encore quelques droits. On pouvait l’invisibiliser ou le diaboliser, surtout s’il était décrété haineux, mais il fallait y mettre des formes. Il n’en est plus de même dès lors qu’on parle d’un agent au service de l’étranger, qu’il en soit conscient ou non. Celui-là, on doit le chasser, le faire taire, au nom de la démocratie, pour éviter que le processus électoral ne soit troublé de l’extérieur. Les services de renseignement doivent être mis à contribution pour distinguer les voix légitimes de celles qui ne le sont pas. Assisterons-nous à une présidentielle où les opinions des uns et des autres seront sous surveillance policière? Peut-on craindre que les opinions défavorables au pouvoir soient plus aisément suspectées de porter l’empreinte du FSB ?
Derrière cela se trouve une idée simple : l’extrême centre veut croire que les Français seraient bien plus apaisés, et en paix avec leur gouvernement et leurs élites, s’ils n’étaient poussés à l’insatisfaction, et même à l’insurrection, par des puissances étrangères malveillantes. S’ils sont divisés, c’est qu’ils le sont de l’extérieur. Ainsi, ce serait à cause de l’ingérence étrangère que les Français seraient aujourd’hui divisés, insatisfaits de l’état de leur pays, hantés par la possibilité de son effondrement. Des «gilets jaunes» à la montée du RN, en passant par le développement de médias alternatifs, sans oublier la persistance de l’euroscepticisme et les réserves sur la politique étrangère de la France, tout s’expliquerait par la main de Moscou. N’est-ce pas un peu rapide ?
Le régime est prêt à tout pour reprendre le contrôle du récit médiatique, et contrôler ce qu’on appelle les « narratifs » circulant sur les réseaux sociaux
Les sceptiques diront que c’est une manière commode de délégitimer un adversaire. Les Français ne peuvent-ils pas avoir de bonnes raisons de chercher une alternative au-delà de l’alternance à l’intérieur du bloc central? Il ne s’agit pas ici de l’approuver mais de se demander si on peut vraiment réduire la vague populiste à une influence extérieure, ou même l’expliquer sérieusement par cela. Ne faut-il pas voir dans la radicalisation du discours sur l’ingérence étrangère une méthode pour mater l’opposition intérieure ? À l’échelle de l’histoire, il n’est pas rare qu’un pouvoir désavoué, coupé du sentiment populaire, fasse tout ce qu’il peut pour disqualifier ses critiques, et même, s’il le faut, pour les bannir juridiquement. À terme, le pouvoir pourrait-il être tenté d’annuler une élection qu’il décréterait perturbée par l’ingérence étrangère? Il y a en la matière une jurisprudence roumaine.
La tentation de la purge anime désormais l’extrême centre. Ainsi, si certains faits contredisant le récit officiel, il faudra les rejeter du débat public, non pas en disant qu’ils sont faux, mais qu’ils sont mis de l’avant par une puissance étrangère. La dénonciation de l’ingérence étrangère se prolonge dans celle de l’ingérence intérieure. Qui raconte l’actualité dans une perspective désavouée par le pouvoir est accusé de désinformer. Lui aussi il faudra le sanctionner. À terme, les choses deviennent claires : le régime est prêt à tout pour reprendre le contrôle du récit médiatique, et contrôler ce qu’on appelle les «narratifs» circulant sur les réseaux sociaux. C’est au terme de cette épuration éthique qu’il croit sauver la démocratie. o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











