
Par Jean de Léocour (Arts et Idées du 1er avril 1937). Partie I / II

Il n’y a pas bien longtemps encore, lorsqu’on citait le nom de Barbey d’Aurevilly, on voyait se dresser cette silhouette qu’Anatole France a fixée dans une page de sa « Vie littéraire » :
« Un monsieur coiffé sur l’oreille d’un chapeau à bord de velours cramoisi et qui, la taille serrée dans une redingote à jupe bouffante allait, battant de sa cravache le galon d’or de son pantalon collant ». On ne le connaissait guère que sous cet aspect ; les légendes qui s’attachaient à son étrange personne accentuaient le côté original et excentrique de celui qu’on appela « le connétable des lettres ».
Les générations actuelles se sont efforcées de le saisir davantage à travers son œuvre et, si sa réputation d’écrivain s’est quelque temps ressentie des bizarreries du vieux dandy et de ce goût tenace de la provocation qui lui faisait braver toutes les moqueries et tous les ridicules, ceux qui aujourd’hui ont appris à l’apprécier et à l’aimer n’hésitent pas un instant, à voir en lui une des figures les plus éminentes, un des personnages les plus étrangement captivants de la littérature du XIXe siècle.
C’est comme romancier surtout qu’il est renommé bien qu’il ait été aussi essayiste et critique, critique féroce d’ailleurs et impitoyable, d’une véhémence et d’un emportement invraisemblables, souvent injuste car il a de terribles parti-pris, clairvoyant parfois lorsqu’il tente de s’affranchir de ses préjugés.
Quel curieux homme ! Voilà qu’au moment de chercher une définition au merveilleux conteur qu’il fut, on se trouve pris de court. C’est que chez lui, en effet, le romantique et le réaliste vont de pair. Dire que Barbey d’Aurevilly est un réaliste semble une incroyable audace, il en est un pourtant par la minutie avec laquelle il poursuit l’exactitude, la précision du détail qui va permettre de créer l’atmosphère et de donner au lecteur l’impression de pénétrer de plein-pied dans le monde de ses héros.
Ses romans et ses contes les plus incroyables, les plus sombres, et les plus farouches, ceux-là mêmes qui paraissent surgir d’une imagination hantée par les plus fantastiques récits, ceux-là sont vrais parce qu’ils sont arrivés. L’imagination de Barbey d’Aurevilly s’est emparée des tragiques histoires dont fut bercée son enfance, et celles-ci une fois transposées ont constitué la carcasse, de ses meilleurs ouvrages. L’auteur a recréé les personnages car il les veut exceptionnels ; on ne rencontre chez ceux-ci, qu’ils soient hommes ou femmes que des mystiques et des criminels, des ensorcelés qui font craquer l’enveloppe de l’humanité moyenne. Barbey veut à tout prix qu’ils soient surhumains, en un mot « supérieurs » car il a en horreur les médiocres et les ternes.
C’est par son courage que se distingue le chevalier des Touches, par leurs vices que brillent le comte de Savigny et la duchesse de Sierra-Léone, par leur orgueil que se détachent l’abbé Sombreval et le moine de la Croix-Jugan, par la violence de leur amour que sortent du vulgaire Jeanne le Hardouey et Aimée de Spens, c’est par sa puissance de haine et de vengeance, enfin, que l’emporte la comtesse de Strasseville. Ils sont uniques et gigantesques. Aucun romancier n’a attaché importance plus grande à la beauté physique et plus encore à cet attrait de l’horreur que suscitent certaines laideurs monstrueuses.
S’il a aimé peindre la beauté, des femmes, s’il y a réussi, il s’est montré inégalable dans les portraits des physionomies démoniaques.
Nul n’oubliera s’il l’a vu un jour, le masque labouré et hideux de l’abbé de la Croix-Jugan, cette face informe où se lisent les résolutions les plus sauvagement désespérées et l’inflexible énergie du prêtre et du chouan. L’abbé Sombreval dans « Un prêtre marié », le capucin d’une « Histoire sans nom » sont eux aussi des visions de cauchemar.
Barbey d’Aurevilly n’a pas excellé que dans ce domaine ; il a été peintre et sculpteur par sa virtuosité à fixer les attitudes et les mouvements d’une foule : qu’on se souvienne de la procession de Blanchelande dans « L’ensorcelée », du combat des blattiers dans « Le chevalier des Touches ».
Son plus magnifique fleuron est d’avoir été l’évocateur de la Normandie : il a passé son enfance et sa jeunesse à Saint-Sauveur-le-Vicomte et à Valognes, il a dégagé toute la poésie de la mer normande, des falaises dont le charme imprègne son œuvre. C’est une belle chose que d’avoir fait passer dans ses romans comme un effluve de la mélancolie profonde des landes grasses du Cotentin et comme le dit Albert Thibaudet : « apparaître l’image des plus persistantes sensations du jeune âge ».

La peinture du pays, de l’époque, du milieu, s’est imposée à Barbey d’Aurevilly pour servir de cadre aux vieilles histoires dont ses parents lui avaient légué le souvenir.
Dans l’ensemble de ses ouvrages c’est la partie normande qui séduit le plus : « L’ensorcelée », « Un prêtre marié », « La vieille maîtresse », « Le chevalier des Touches », « Les Diabolique » attirantes et cruelles, doivent beaucoup aux mœurs et aux paysages normands.
De tout cela s’exhale, une odeur du terroir subtile et forte, le Cotentin y revit tout entier, car les paysans parlent le patois de l’endroit (les conversations entre Barbe Causseron et Nonon Cocouan dans « l’Ensorcelée »). Les descriptions d’intérieurs normands, celles où apparaissent en larges fresques les campagnes et les collines normandes font de Barbey d’Aurevilly un excellent historien des coutumes provinciales, un observateur attentif des beautés de chez lui. Dans « Une vieille maîtresse » il évoque, avec un style incomparable, les villages de pêcheurs au bord d’une mer furieuse ; combien d’étranges images surgissent dans « l’Ensorcelée » avec ses processions son église, sa lande sauvage et fameuse de Lessay, avec aussi son élément satanique, ses sabats !
La nature chez Barbey d’Aurevilly sert bien souvent à accentuer le relief d’un personnage qui en a déjà beaucoup par lui-même, elle se mêle intimement à lui et aide le lecteur à comprendre des réactions ou des attitudes qui le déconcertaient d’abord ; c’est par un procédé analogue, plus poussé encore, qu’Emily Brontë dans « Les Hauts de Hurle-Vent » arrive à fixer la figure de son démoniaque Ibeathcliff. La nature est un témoin qui occupe une place prépondérante mais qui n’est là que pour souligner un trait de caractère ou pour expliquer un caractère tout entier.
La « Vieille maîtresse » est une éclatante manifestation du besoin d’extraordinaire qu’à Barbey d’Aurevilly ; c’est un ouvrage au caractère romantique très accentué dont l’idée initiale est simple : Monsieur de Marigny a rompu avec Vellini, la malagaise, pour se marier. Celle-ci à qui il s’ouvre de son projet lui dit : « Tu me reviendras ». « Non », répond-il, et il est sincère. Bien qu’il aime sa femme il revient à la vieille maîtresse, malgré tous ses efforts et toutes ses résistances. Marigny est alors placé entre deux femmes : l’une qu’il aime et qu’il quitte, l’autre qu’il croit ne plus aimer mais dont il a subi l’ensorcellement. Son malheur est sans issue et son destin plus fort que lui. C’est un beau cas de « possession ».
Ce roman est réédité par Belle-de-Mai Éditions :

Nombre de pages : 272.
Prix (frais de port inclus) : 26 €.
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