
« Comment démêler les fils d’une crise à la fois économique et de civilisation ? La cause génératrice est le choix sans retour des élites françaises pour la mondialisation. L’européanisation de notre économie, de la Ceca au marché unique, fut sa première étape. Mais avec Maastricht (1993), cap fut mis sur l’internationalisation. »
Par Pierre Vermeren
et Martin Bernier (présentation et sélection des extraits)

Ces extraits remarquables du dernier opus de Pierre Vermeren sont parus dans Le Figaro de ce lundi. Après le vide déplorable des publications de presse au cours de l’été, Le Figaro compris, on retrouve ici des textes à la fois fondés sur un examen serré et précis des réalités du Pays et du monde, en même temps qu’ils se situent dans la perspective historique qu’il convient de garder à l’esprit pour comprendre d’où nous venons, où nous en sommes et vers quoi nous tendons, vers quoi nous allons. Réalisme documenté et altitude d’esprit inscrite dans le temps long, historique : c’est la manière, la qualité, l’intérêt des publications de Pierre Vermeren. Que ça ne coure pas les rues, c’est l’évidence. N’y rajoutons rien. Lire Pierre Vermeren, c’est une chance devenue rare. oJSF
EXTRAITS EXCLUSIFS – Dans Le Grand dérèglement : ce que la France refuse de voir (Odile Jacob), l’historien, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ausculte avec précision les maux de la France contemporaine. Le Figaro publie en exclusivité l’introduction de cet ouvrage qui appelle au sursaut.
* Normalien, agrégé et docteur en histoire, Pierre Vermeren est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages remarqués, comme « La France qui déclasse. De la désindustrialisation à la crise sanitaire » (Tallandier, « Texto », 2022) et « L’Impasse de la métropolisation » (Gallimard, « Le Débat », 2021). Et ce mois de septembre : « Grand dérèglement. Ce que la France refuse de voir » (Odile Jacob).

«Notre pays semble en apesanteur, à l’image d’une personne dont la vie serait bancale et insatisfaisante, mais qu’une thérapie ou opération vérité risquerait de plonger dans une dépression sans retour, de sorte qu’il paraît urgent à nos dirigeants de ne rien faire et de laisser le train-train de la vie se dérouler. « Après moi le déluge », disait Louis XV.
Nos dirigeants ont probablement conscience des impasses et des dégradations parfois irréversibles qui affectent notre pays, son territoire, sa civilisation et son économie. Mais ils estiment que le coût d’interventions lourdes serait tel qu’il vaut mieux se contenter de parler plutôt que d’agir, et que, à tout prendre, un symbole « sociétal » par quinquennat tient lieu de viatique. (…)

L’inaction du président – tant il est vrai que sous la Ve République les Français associent la responsabilité politique à l’action de celui qu’ils ont élu pour sept puis cinq ans – avait été pointée sous Jacques Chirac, raillé en « roi fainéant » à la fin de son second mandat. L’hyperactivisme du président Sarkozy a un temps détourné cette critique de la présidence. Mais sous François Hollande, le « président normal », l’inaction présidentielle a rappelé aux plus anciens commentateurs politiques la mémoire d’Henri Queuille, président du Conseil de la IVe République, qui s’était fait connaître par deux aphorismes : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout » ; et « La politique, ce n’est pas de résoudre les problèmes, c’est de faire taire ceux qui les posent ».
Ainsi a-t-on traité, ces dernières années, la crise structurelle de l’agriculture française, mélange de paupérisation orchestrée et d’excès de contraintes nationales en situation de libre-échange, dont nos dirigeants semblent estimer qu’elle va se résoudre par la disparition de la paysannerie. Précédemment, on a fait taire la contestation inédite des « gilets jaunes » (2018-2019), qui a menacé le pouvoir politique, en recourant à tous les moyens, y compris les plus coercitifs, faute de vouloir répondre à ses revendications de fond. Ces deux crises furent des moments décisifs pour établir la réalité du malaise français dans sa complexité, réalité que certains refusaient d’envisager jusqu’alors, sous prétexte de refus du « déclinisme ».
Déclin et État
La notion de « déclin » est apparue dans le débat public à la suite de l’ouvrage de Nicolas Baverez, La France qui tombe (2003) : elle fut presque unanimement rejetée et dénoncée par nos élites en dépit du succès de ce livre. Vingt-trois ans plus tard, ce diagnostic est devenu un fait d’évidence pour (presque) tous : notre pays traverse une terrible phase d’affaissement, par rapport à ses concurrents, mais aussi au regard de son passé. Cela frappe nos contemporains, sans entamer la bonne conscience de ceux qui nous gouvernent (…).
L’une des matrices de notre crise collective réside dans la déprise de mon employeur, l’État. Cet État était réputé stratège, éducateur et garant de la justice dans le pays, car l’intérêt général s’exerce en principe en son nom au service de la protection des plus faibles de nos concitoyens et de la sauvegarde de nos biens matériels (paysages, économie, patrimoine) et immatériels (langue, culture, l’éducation que l’on transmet, la littérature que l’on enseigne, mœurs, etc.). Or ma génération, née dans les années 1960, a assisté au retrait progressif de l’État dans l’exercice de ses prérogatives, lesquelles fondaient sa légitimité. L’une des expressions de la crise est son incapacité croissante à exercer son autorité, à faire obéir ses fonctionnaires, à résister aux groupes de pression, à faire respecter ses lois et règlements, à sanctionner et punir à la hauteur des délits commis contre ses lois, à lutter contre les crimes de trahison, d’ingérence ou de corruption… En France, c’est l’un de ses traits historiques, la crise d’autorité de l’État est la mère de toutes les crises. Comment en est-il venu à certifier des diplômes qui ne valent rien – comme le baccalauréat –, à dilapider l’argent public au gré des coteries, à enrichir les banques par une dette auto-entretenue qui asphyxie les producteurs, et à laisser prospérer l’antisémitisme après l’avoir tant combattu ? (…)
Étrange défaite
En 2026, contrairement à 1870 ou 1940, la France n’est ni envahie ni vaincue. Elle est pourtant frappée depuis des années par une « étrange défaite », à la fois financière et morale. Financière d’abord, puisqu’en période de paix, le pays a accumulé le passif financier d’une guerre (endettement public – hors pensions – qui s’élève à 120 % du PIB, vastes parties du territoire à l’abandon, exil des plus fortunés, progression de la pauvreté à 9 millions de personnes, destruction de l’appareil productif…). Morale ensuite, puisque les paramètres qui dominent la société depuis deux générations tournent à vide. Citons le keynésianisme stato-libéral des années 1960, devenu au fil des décennies le fossoyeur de l’appareil productif : nos dirigeants sont paralysés pour en modifier les paramètres. Évoquons l’identité de la France : l’historien Fernand Braudel a consacré trois livres à la fin de sa carrière à la Grande Nation : or nul dirigeant n’est plus capable de lui donner un contenu. Mesuré en chiffres, le déclin redouté est devenu réalité : 5 % de croissance dans les années 1960, 4 % dans les années 1970, 3 % dans les années 1980, 2 % dans les années 1990, 1 % dans les années 2000, et un peu au-dessus de 0 % dans la décennie 2010-2025… La construction européenne et l’euro, qui devaient stimuler la croissance, ont encadré son atterrissage. Il en résulte chez les Français une perte de foi dans l’Europe, encore vive il y a vingt ans. Aucun bénéfice de l’Union n’est vraiment tangible pour le commun de nos citoyens, sans solution ni remède en vue…
À défaut de réarmement comme dans les années 1930, la France a opté faute de mieux pour les grands travaux. À l’initiative des élus locaux qui, dopés par la décentralisation, revendiquent 70 % de l’investissement public, la France s’est métamorphosée. Les terres artificialisées ont doublé depuis 1980 (8 % du sol), la « défiguration » périurbaine a gagné tout le territoire, et des millions de logements et de locaux ont été construits… L’inefficience de cette « politique de croissance », outre ses effets économiques décroissants faute d’innovation technologique – à l’inverse des autoroutes de l’information lancées par Bill Clinton, qui ont porté les Gafa –, tient à son caractère extensif. Seule compte la masse des crédits et le facteur travail, ce qui lui donne un petit côté soviétique avec le résultat que l’on sait.
À Bordeaux, près de chez moi, des travaux publics ont été engagés en 2016 pour rénover la rue de Pessac depuis sa Barrière. Cette voie pénétrante dans Bordeaux descend jusqu’à la bourse du travail sur 1,2 kilomètre (rues de Pessac et Costedoat). Les travaux devraient se terminer en 2026. De sorte qu’en dix ans de travaux publics, réalisés en quatre tronçons, les réseaux ont été refaits – donnant lieu à quatre creusements et rebouchages successifs de la voirie (parfois cinq) –, avant leur restauration finale, la création de pistes cyclables, de trottoirs, une végétalisation partielle et la révision du plan de circulation : dix ans de travaux pour 1,2 kilomètre d’une rue étroite dans une grande agglomération qui en compte des centaines de kilomètres ! Ce marché captif des travaux publics garantit activité et revenus à ses promoteurs pour le siècle à venir, mais à crédit et sans croissance induite ! Fin 2025, la Chine s’honorait d’avoir construit le plus haut pont du monde en trois ans : le temps de refaire un tiers de ma rue ! Bien sûr, celle-ci n’est rien à côté du Grand Paris Express aux 42 milliards d’euros, investis dans une Île-de-France qui est déjà la première terre d’investissements publics d’Europe, afin de ceinturer la petite couronne d’un nouveau métro interurbain, dont le coût a dérivé d’au moins deux fois son devis initial.
Cette croissance extensive par le BTP et les infrastructures, qui transfère l’investissement vers des secteurs improductifs et à entretien coûteux, est un élément de notre inconséquence.
Ensablement
La productivité et la croissance intensive sont la seule alternative durable à l’effondrement de la croissance française et à la stagnation générale qu’elle induit. L’innovation technologique de l’Occident a vaincu l’URSS en 1989, car l’inventivité l’emporte toujours à long terme. Les États-Unis nous l’ont démontré depuis vingt ans, si l’on acceptait de regarder : notre PIB par habitant, équivalent au leur vers 2000, lui est désormais inférieur de moitié ! L’intensité de la croissance, qui provient de la formation des hommes et du progrès scientifique, demeure ici incantatoire. « L’Europe de la connaissance », lancée à Lisbonne en 2000, n’était qu’un slogan de sommet européen, pendant qu’Américains et Chinois prenaient la chose au pied de la lettre. Aucune industrie de pointe n’a vu le jour en Europe depuis 2000. Nous stagnons. (…)
Certes, l’État n’a pas disparu ! Il n’a même jamais été aussi ventripotent avec ses 6 millions de fonctionnaires – et les millions d’actifs qui dépendent de lui, de l’intermittent du spectacle au médecin. Que dire de son inflation normative aux 44 millions de mots ? Ses lois et règlements représentent en volume trente fois À la recherche du temps perdu. Cette ventripotence se paie du prix de l’inefficacité, comme en atteste – parmi d’autres faits – l’invraisemblable courbe de la délinquance nationale : les crimes et délits recensés ont été multipliés par huit en France en soixante-cinq ans (1960-2025) pour atteindre le chiffre de 4 millions. L’impuissance de l’État concerne ainsi les domaines de l’éducation, de la justice et de la sûreté publique, le cœur de ses missions régaliennes ; or nous sommes en période de paix !
Le jeune président Macron a été élu à 39 ans en 2017 pour mettre fin à la cacophonie de l’action publique qui semblait culminer sous François Hollande. Il devait rassembler les forces vives du pays et libérer les énergies prisonnières de l’action publique ou dispersées par elle, rétablir les équilibres financiers, relancer l’innovation afin de sortir des déficits commerciaux et de la dépendance technologique. Beaucoup de Français ont cru en son projet, et le jeune président disposait d’un solide capital politique, à défaut de l’appui de politiciens expérimentés.
Force est de constater que l’action publique et les ambitions réformatrices se sont ensablées, qu’aucune des promesses majeures en matière économique et financière n’a été tenue, et que la lente dégringolade que les Français déplorent depuis des décennies a poursuivi son cours. Les classes populaires et moyennes ont été les premières à s’insurger contre cet immobilisme et la purge qui leur était promise au nom de l’écologie politique, à la place des augmentations salariales et des emplois espérés. Ce fut fin novembre 2018 le tournant décisif des « gilets jaunes », la première jacquerie populaire, nationale et rurale française depuis la Révolution. (…) Ce moment historique de 2018-2019, et la prise de conscience ainsi suscitée, a cristallisé des évolutions en cours depuis des décennies, et créé une rupture dans l’espace-temps de la nation française.
Mécanique infernale
Comment démêler les fils d’une crise à la fois économique et de civilisation ? La cause génératrice est le choix sans retour des élites françaises pour la mondialisation. L’européanisation de notre économie, de la Ceca au marché unique, fut sa première étape. Mais avec Maastricht (1993), cap fut mis sur l’internationalisation. Se sont ensuivis des choix économiques drastiques. À la peine sur les marchés internationaux libéralisés et subissant l’euro fort, la France a drastiquement réduit ses activités de production au profit des services. Ils devaient être la nouvelle spécialité de la France dans la mondialisation. À la France les activités de l’esprit, au reste du monde les tâches matérielles ! Le pays devait en tirer des revenus supérieurs permettant de financer notre très généreux modèle social, contrepartie à la perte de millions d’emplois productifs. De fait, 150 emplois industriels ont été supprimés chaque jour en France de 1980 à 2019, soit 2,2 millions – soit la fermeture de milliers d’usines –, et plus encore dans les secteurs agricoles, miniers et forestiers. On a juste oublié le sort des classes populaires, priées de se faire discrètes une fois privées de leurs emplois et de raisons de vivre…
Ce pari faustien n’a pas fonctionné et ses conséquences économiques, sociales et territoriales sont incalculables. La perte de contrôle de la production a creusé un déficit extérieur insoutenable, et sapé notre souveraineté. Les millions de postes productifs supprimés et leur remplacement par des millions d’emplois et d’inactifs subventionnés ont mis l’État en faillite. La nouvelle économie a bouleversé le territoire national et créé deux France antinomiques, métropoles versus France périphérique, qui ont détricoté le pacte social et désagrégé la société. La persistance d’une immigration sous-qualifiée mais croissante, en situation de chômage de masse et de désindustrialisation, a engendré des ghettos sur tout le territoire et une société parallèle, dont La France insoumise (LFI) se propose de prendre la tête en 2027.
Or l’échec du modèle économique est surpassé par ses conséquences sociales, culturelles et politiques : le déclassement économique des classes populaires françaises est le terreau de leur dépossession culturelle et identitaire. Celle-ci pousse au désengagement citoyen, qui se traduit par une abstention massive, mais aussi à une désaffiliation institutionnelle et à la radicalisation politique. Face à cette catastrophe, nos dirigeants semblent inertes. Que comprennent-ils au-delà du cercle étroit de leurs intérêts personnels et de classe ? Apparemment pas grand-chose puisque le déni leur tient lieu de doctrine, et que la survenue d’événements dramatiques par leurs conséquences les laisse de marbre : que l’on songe aux menaces de troubles civils de plus en plus graves, ou à l’effondrement de la natalité qui détruit la possibilité même de notre État social.
Réduits au rôle de spectateurs du match qui se joue entre les États-Unis et ses rivaux russe et chinois, nous sommes déclassés aux yeux de nos partenaires les plus fidèles et les plus anciens, tant en Europe qu’en Afrique et dans le monde arabo-berbère. Notre dette et notre faiblesse industrielle et commerciale nous rendent inaudibles, mais nous continuons de parler haut comme si de rien n’était. (…)
La longue route suivie par la France dans le déclassement de sa puissance, ainsi que les effets matériels et immatériels d’un processus engagé au tournant des années 1980, sont l’objet de ce livre. o ■ o PIERRE VERMEREN











