
A propos d’un article de Mathieu Bock Côté paru dans JSF le 31 octobre : « La France en situation prérévolutionnaire ».
Par David Gattegno.
« L’baroque Gattegno ne peut rien dire comme tout le monde et on doit l’en remercier. Pour nous, il se bat avec les mots, leur magie noire, leur bromure, leurs pièges, leur toxicité, leur inertie, leur creux … tout en leur polissant des facettes lumineuses et revigorantes. Il décape aussi les expressions toutes faites. » Marc Vergier

Macron nous avait fait le coup de la « guerre du COVID ». Les commentateurs, à leur tour, y vont de leurs excès verbeux : sauf les deux termes initiaux de l’article, Bock-Côté se laisse fort aller à de la macronologie : « Prérévolutionnaire. » « Guerre civile. »…
Nous ne sommes pas dans l’Espagne de 1936, ni dans la France-Algérie de la fin des années cinquante, pas davantage dans la France de 1962 ; aussi, comparativement, la notion de « guerre civile » est d’autant plus absurde que, ne serait-ce qu’en 1960, nous n’étions pas non plus en guerre civile à proprement parler.
Il faut se reporter à l’Espagne pour se représenter ce qu’est réellement une guerre civile.
Maintenant, « prérévolutionnaire », qu’est-ce que cela vaut ? Pas beaucoup plus cher, si, cette fois, l’on compare à 1945 : nombre de morts, de blessés, d’épurés, sans parler des entreprises de « dénazification » et du quasi-coup d’État qui a pu porter le Parti communiste français aux portes du pouvoir (en tout cas dans les coulisses), durant trente ans – « et l’pouce ! », comme disait plaisamment mon père, qui a été un malheureux membre du PC, dès l’âge de 21 ans et jusqu’à sa mort sonnée, en 2011.
Mai 68 et les illusions prérévolutionnaires
Mai 68 avait peut-être un vague avant-goût d’prérévolution, mais comme ont dit si justement Pasolini et Marcel Jouhandeau (ensemble ou séparément, on ne sait trop comment attribuer exactement le propos) : « Ils finiront tous notaires ! » Toujours est-il que Mai 68 a produit de la post-révolution – la preuve est faite aujourd’hui, lorsque l’on voit les apprentis tabellions d’hier (toute révérence gardée pour l’Ordre des notaires) occuper toutes les places de plages ministérielles, journalistiques et fonctionnariales qu’ils reluquaient sournoisement pointer le nez « sous les pavés ».
« Aujourd’hui c’est plus pareil », comme chantait Boris Vian dans « La Complainte du progrès » (« Ah Gudule ! Viens m’embrasser, et je te donnerai […] »).
Tout d’abord, moi qui ai été un petit possédé par la gauche autour de deux ans durant (1967-69), qui ai passé tout mai et un morceau de juin sur les barricades (et quelques prolongations), je peux vous dire comme témoin que, à cette époque, les coups de matraque pouvaient pleuvoir dru, les pavés voler bas, les barricades ressembler à de véritables petits fortins, tandis que les vagues malins de mon acabit ne cédaient le terrain qu’en dernière extrémité. Aujourd’hui, les matraques ont le caoutchouc ramolli, les passagers à moto des BRAV-M ne manient pas le redoutable long bâton de leurs homologues d’il y a 60 ans, etc.
Le hasard d’une réunion m’ayant fait circuler dans les rues de Paris le 17 octobre – Grands Boulevards, porte Saint-Denis et Halles –, j’ai pu voir les manifestants-émeutiers s’égayer très loin devant les charges de police, alors que ladite police prend des précautions de dentelière pour ne pas trop malmener les minables racailles politico-banlieusardes. Si, demain, le ministre du z’Intérieur donne les instructions comparables à celles de Raymond Marcellin, ça va glapir cinq minutes et, tout comme en juin 68 : retour au bercail, élection législative anticipée, manifestations interdites, regroupements de plus de deux ou trois pékins poursuivis ipso facto, etc. ; puis dodo, métro, boulot et puis « Le cul sur une chaise, Un ordinateur dans l’gosier, Ils chanteront La Marseillaise, À coups de cartes perforées ! » (Léo Ferré.)
L’effrayante connerie et les derniers sursauts de la Bête
Et pourtant, dans le dedans de ç’que l’on voit, il y a quelque chose de méchamment méchant, d’astronomiquement plus méchant qu’en Mai 68, et ça, c’est la connerie, l’effrayante connerie, démocratiquement entendue entre les émeutiers, les journalistes et les politiques. La connerie de la Bête, qui a définitivement habité l’intégralité de chacun de ses suppôts.
C’est un peu le moment ultime de l’hégémonie du vice cérébral et des perversités corporelles. La bien-pensance des faux anges les a maintenant faits bêtes véritables. Et ce n’est pas négligeable à y regarder de près : c’est « on-to-lo-gi-que-ment » infâme.
Seulement, cette brutalité de commis en épicerie ne doit pas être confondue avec la violence extrême qui a pu présider à la métamorphose d’une partie de cette jeunesse, dont une fraction significative peut aller jusqu’à la septantaine et au-delà, métamorphose qui, par exemple, a fait du prolixe théoricien trotsko-lambertiste un agité d’autant plus étonnant qu’il a la gélatine du menton passablement tremblante et la lèvre torve du parkinsonien, quoique ayant encore à disposition le vocabulaire d’un Marat – ce qui pourrait lui valoir bonne baignoire un de ces jours, à moins que, plus Robespierre que nature, il ne trouve l’idéal sanguinaire qui le traînera sur la bascule à Charlot sans autre forme de procès.
Je me demande s’il ne faudrait pas interpréter les « violences » actuelles comme pouvant être les derniers sursauts de la Bête, qui se sent prête à défaillir et, pour cela, entend s’efforcer de produire le plus de dégâts autour de son agonie. Ce ne sera certainement pas rien que les derniers coups de son venin, mais s’ils sont les derniers poisons qu’elle distille, sans doute nous en remettrons-nous gaillardement bientôt… « Bientôt », en effet, car, dans tous les cas, quoi qu’il doive arriver, c’est pour demain. o■ o DAVID GATTEGNO
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La citation de Marc Vergier mise en exergue est parfaite, exacte, spirituelle, sympathique, solidaire, etc. Et même reconnaissante. Tout à fait d’accord. Mais prenons garde tout de même de ne pas pousser David Gattegno à davantage encore d’obscurité et de complication de ses tournures au point que nous ne pourrions plus le comprendre du tout. Ce qui serait en effet dommage. Il y a des limites à nos efforts.