

L’article publié hier, 6 octobre, dans Le Figaro par Laure Mandeville, « Il y a 20 ans, la mort d’Anna Politkovskaïa, prélude à la dérive autoritaire de Poutine », illustre un travers récurrent de ses écrits : la difficulté à distinguer l’analyse des faits de la grille idéologique à travers laquelle ils sont présentés.
Laure Mandeville connaît incontestablement ses dossiers. Son expérience de la Russie comme des États-Unis est ancienne. Mais cette connaissance s’accompagne d’une vision des relations internationales si fortement affirmée qu’elle semble en toutes circonstances déterminer l’analyse avant même que celle-ci soit conduite.
Le titre consacré à Anna Politkovskaïa en fournit un exemple. Faire de son assassinat le « prélude à la dérive autoritaire de Poutine » n’est pas énoncer un fait : c’est inscrire un événement tragique dans une trajectoire historique dont le sens est donné dès le titre. On est dans l’interprétation.
Le phénomène est particulièrement sensible dans le traitement de la Russie. La condamnation de l’invasion de l’Ukraine et le jugement que l’on peut porter sur le régime de Vladimir Poutine ne dispensent pas d’examiner les intérêts stratégiques de Moscou, ses perceptions, ses craintes — fondées ou non — et les erreurs commises depuis trente ans par les différents protagonistes. Comprendre n’est pas juger. C’est la condition même de l’analyse géopolitique.
La question des sources
La question des sources est à cet égard essentielle. Les interlocuteurs ukrainiens, notamment ceux issus de la diaspora, apportent des informations et des témoignages à prendre en compte. Mais ils sont aussi partie prenante d’un conflit dans lequel l’information constitue elle-même un enjeu stratégique.
Le problème apparaît lorsque journalistes, experts et interlocuteurs appartiennent largement au même univers intellectuel et partagent les mêmes prémisses. Une forme de cercle se constitue alors : les sources confortent l’analyse et l’analyse sélectionne naturellement les sources qui la confortent. Certaines données finissent progressivement par ne plus être envisagées.
Une certaine idée de l’Amérique
L’atlantisme de Laure Mandeville est d’ailleurs plus complexe qu’un simple tropisme pro-américain. Sa sensibilité paraît proche d’une certaine conception américaine de l’ordre international : primauté de l’alliance transatlantique, rôle central de l’OTAN, engagement durable des États-Unis dans la sécurité européenne et perception de la Russie comme adversaire stratégique majeur.
Cette vision paraît davantage apparentée à celle qui a dominé l’administration Biden et une large partie de l’establishment démocrate qu’à celle de Donald Trump. Non pas qu’il s’agisse ici de lui attribuer une préférence électorale, mais les différences de conception géopolitique sont manifestes. Trump se méfie des alliances permanentes, raisonne volontiers en termes transactionnels et recherche avec Moscou un rapport direct que l’atlantisme traditionnel regarde avec suspicion.
Il serait donc plus exact de parler chez Laure Mandeville d’un attachement à une certaine Amérique : celle du leadership occidental et de l’engagement stratégique américain en Europe.
De l’analyse à la propagande par conviction
Un parti pris n’est pas nécessairement incompatible avec l’analyse. Il le devient lorsque, suffisamment puissant et constant, il commande le choix des sources, la hiérarchie des faits, le vocabulaire employé, les intentions attribuées aux acteurs et les questions elles-mêmes que l’on juge dignes d’être posées.
À partir de ce seuil, le mot de propagande n’est plus déplacé : une propagande par conviction.
C’est cette impression que laisse trop souvent la lecture de Laure Mandeville lorsqu’elle écrit sur la Russie. Son hostilité au poutinisme n’est plus seulement une conclusion de son analyse ; elle en est un principe organisateur.
Le lecteur n’est alors plus seulement invité à comprendre. Il est conduit à conclure. Sur ce terrain, à l’inverse de tout esprit de realpolitik, nous ne suivrons pas Laure Mandeville, ni Le Figaro, où elle se répand depuis 37 ans et où toutes les formes historiques successives de l’atlantisme ont toujours été une tendance lourde. Celle d’une certaine droite que le patriotisme n’étouffe pas. Comme le disait De Gaulle.o ■o KAIROS












Bravo pour cette mise au point. Mais n’oublions pas que V Poutine reste un surgeon du bolchévisme criminel, avec ce zeste stupide de totalitarisme stalinien.
Même si je pense lui devoir un peu de considération pour la sépulture du général Denikine. (doute).