
« Les Houtis sont des contre-révolutionnaires, partisans du régime féodal. »
Par Pierre de Meuse.

Si vous cherchez ce nom sur la carte, vous ne trouverez évidemment rien, puisque cette organisation n’existe que depuis trente ans. En fait, ses membres n’assument pas cette appellation car elle se réfère à une tribu à laquelle les premiers membres du mouvement appartenaient.
Chose plus étonnante encore, si vous cherchez le nom du Yémen sur une carte antérieure à 1918, vous ne le trouverez pas. C’est qu’en arabe, Yemen signifie « la droite ». En effet, les anciens Sémites avaient pris l’habitude de s’orienter en regardant le soleil levant, c’est-à-dire vers l’est. Le sud était alors situé à leur droite, tandis que le nord était désigné sous le terme de ash-shamal, qui dérive du mot al-ashmal signifiant « la gauche ». Il s’agissait donc alors d’une appellation purement géographique, les cartographes européens lui préférant en ce temps-là le terme d’« Arabie Heureuse », car le Yémen est l’une des zones les plus irriguées de la péninsule arabique. C’est une région dont l’histoire est fort ancienne et mal connue par les Français.
Une histoire marquée par les empires et les guerres
En 1585, les Ottomans occupent la partie nord du Yémen mais en sont chassés dès 1608 par les imams Al-Mansur al-Qasim et Al-Mu’ayyad Muhammad qu’ils avaient dépossédés.
En 1835, l’imamat Zayidi commence à décliner. Au sud, les Britanniques occupent Aden et font de toute la région un protectorat en 1839 afin de contrôler la route des Indes et, au nord, les Ottomans profitent de l’instabilité politique et envahissent le pays en 1873, l’occupant à nouveau jusqu’en 1918. Mais les Zaydites, cherchant à reconstituer leur royaume, les chassent derechef et rétablissent la monarchie qasimide (imamat), qui porte le nom de Royaume Muttawakilite du Yémen (zaydite), et durera quarante-deux ans, jusqu’à ce qu’un coup d’État militaire soutenu par Nasser la renverse en 1962. S’ensuit une guerre de huit ans entre l’Égypte et les royalistes yéménites, aidés par l’Arabie saoudite finançant de nombreux mercenaires français, britanniques et… israéliens. Entre-temps, les Anglais ont largué le protectorat d’Aden, qui est devenu le Yémen du sud et s’est constitué en un seul État. Les Égyptiens rembarquent en 67, mais après avoir retiré son soutien aux royalistes, l’Arabie saoudite reconnaît officiellement la république arabe du Yémen du nord en 1970, dirigée par le général Sallal. Dès la fin des années 70, les deux États envisagent de s’unifier, mais des guerres civiles presque incessantes ensanglantent le pays. Parmi elles, celle conduite par les zaÿdites, que nous appelons Houthis.
Des zaïdites à Ansar Allah

C’est qu’en effet un groupe est créé en 1992 par Hussein Badreddine al-Houthi et Mohamad Azzan, dont les membres sont majoritairement zaïdites, un courant religieux rattaché au chiisme. L’objectif du mouvement était à la fois de résister à l’abaissement de leur province, qu’ils considéraient comme le cœur du Yémen, et de lutter contre l’asservissement du gouvernement aux USA. Mais aussi, c’est une réponse négative à la pression saoudienne, très motivée à convertir les Zaydites au sunnisme salafiste. Et en 2004, l’assassinat par la police de sécurité yéménite du fondateur du groupe, Hussein Badreddine al-Houthi, déclenche la première insurrection des houthistes contre l’État républicain. Ils s’opposent successivement et toujours à l’Arabie Saoudite, dans un combat à front renversé, aux USA et à la Grande-Bretagne, aux Frères musulmans et à leur parti local Al Islah, au Parti du Sud sunnite, aux Émirats unis, à Al Qaïda, puis à Daech, et aussi à Israël. Leur organisation est active initialement dans le gouvernorat de Sa’dah et le nord-ouest du Yémen, puis à partir de 2014, dans tout l’ancien Yémen du nord et de la capitale Sanaa. Le véritable nom du mouvement est Ansar Allah, aussi transcrit Ansârollâh ou Ansarullah, et signifiant « les partisans de Dieu ».
Leur idéologie est essentiellement nationaliste et particulariste zaydite. Ils aiment se présenter comme un mouvement de résistance nationale, défendant tous les Yéménites contre les agressions et les influences extérieures, comme des champions contre la corruption, le chaos et l’extrémisme, et à d’autres moments comme des représentants des intérêts des groupes tribaux marginalisés et des Zaydites. Il ne faut pas exagérer leur lien avec l’Iran, qui est essentiellement fonctionnel, déterminé par les ennemis communs. Mais ce qui est significatif, c’est que les sudistes rappellent que les Qasimides avaient trouvé au XVIe siècle un appui dans leur lutte contre les Turcs auprès des Persans et accusent les Houthis de complaisances « Séfévides ». L’Histoire ne nous lâche jamais.
Ils demandent le rétablissement de la société chérifale, mais ne réclament pas, pour la plupart, le rétablissement de l’imamat, sans doute parce que le prétendant Ajil Bin Muhammad Al Badr, né en 1973 et avocat à Londres, reste lié à l’État saoudien et critique à la fois le soutien iranien et l’idéologie houthi, comme une perversion du Zaydism traditionnel. Le fondateur Hussein al-Houthi préférait en effet un « Émir Guide » à une restauration de la dynastie millénaire. Néanmoins, les Houthis sont considérés par leurs ennemis comme un mouvement réactionnaire. « Ce serait une erreur de réduire les affrontements au Yémen à une simple lutte pour des territoires », commente l’intellectuel de Gauche d’Aden Ahmed Nasser Hamidan dans le journal local Al-Hudhud. « La bataille est plus substantielle. Elle tourne autour de la question de savoir quel État nous voulons. Un État de droit, citoyen, avec des institutions ? Ou un État de privilèges, d’allégeances et de particularismes ? » Et il conclut en écrivant : « Les Houtis sont des contre-révolutionnaires, partisans du régime féodal. » (prononcer fiyoudal !).
La seule chose sûre en ce qui concerne la nation zaydite est que ses membres sont de bons guerriers pour attaquer en même temps un aussi grand nombre d’ennemis en les repoussant chaque fois.o ■ o PIERRE DE MEUSE
Derniers ouvrages parus














