
20 novembre 1902.
Les Amants de Venise (George Sand et Musset), par Charles Maurras, 1 vol. Fontemoing, éditeur.
On comprend le sentiment pieux de ces admirateurs de Sand ou de Musset, qui auraient voulu qu’un voile fût jeté sur cet épisode de leur vie privée. Mais cette réserve n’a été gardée ni par les intéressés eux-mêmes, ni par leurs proches. À qui la faute si ces amours sont désormais aussi fameuses que celles de Pétrarque et de Laure, de Dante et de Béatrice, d’Énée et de Didon, et si elles ne sont plus séparables de l’histoire littéraire du dix-neuvième siècle ?
Jusqu’à ces dernières années, on était réduit aux allusions transparentes de la Confession d’un enfant du siècle, des Nuits, de L’Histoire d’un merle blanc, des Lettres d’un voyageur, et aux plaidoiries comme Elle et Lui et Lui et Elle. Des documents nouveaux, dont on n’a pas oublié le retentissement, furent mis au jour par des chercheurs favorisés du ciel, notamment par M. Paul Mariéton et par le docteur Cabanès, qui dénicha Pietro Pagello vivant encore, octogénaire, dans un coin d’Italie et nous donna, de ce dernier survivant et toujours plus heureux des trois, une savoureuse interview. Mais nous n’avions jusqu’ici qu’une littérature partiale et suspecte, ou que des ouvrages de pure documentation. Le premier, M. Charles Maurras, qui est l’inventeur de ce joli titre : les Amants de Venise, nous donne sur cette passionnante histoire tout un volume d’analyse psychologique et morale.
Il raconte à son tour les amours de ce couple illustre, en coordonnant les témoignages et en discutant les textes. Son récit, le premier qui soit complet et vraiment « critique », n’en a pas moins l’attrait d’un roman. Rien de plus amusant et de plus spirituel, par exemple, que les chapitres où M. Charles Maurras détaille la comédie dont Musset fut berné, au point de se sacrifier, d’unir George et Pagello (qui n’avaient pas attendu sa permission) et de se croire indigne de si nobles amis. Mais, comme disait le fabuliste :
… Conter pour conter lui semble peu d’affaire,
et l’objet du livre de M. Charles Maurras est surtout d’expliquer. Les deux amants de Venise, entre lesquels il observe une parfaite justice — si George eut les torts les plus graves, il ne cache pas qu’Alfred eut les siens — lui paraissent avoir été surtout deux victimes des conceptions romantiques. L’antiquité païenne et le christianisme s’étaient accordés à considérer l’amour comme un mal redoutable, une épreuve infiniment périlleuse, et c’est encore de nos jours une opinion assez répandue, même parmi le menu peuple, comme suffirait à le prouver le petit discours de la femme colosse à la Cigale, dans la pièce de Meilhac et Halévy : « Toi aussi tu seras amoureuse, et tu verras comme c’est embêtant. » Les romantiques, gens d’exception, ont vu dans la passion le but de la vie, et c’est pourquoi ils n’ont pas su réussir l’ouvrage de leur félicité. « Pour bien aimer, dit M. Charles Maurras, il ne faut pas aimer l’amour. Il ne faut pas le rechercher ; il est même important de sentir pour lui quelque haine ». Pour être heureux, il faut obéir aux lois de la sagesse et ne pas s’imaginer que « la vie n’a jamais besoin d’être systématiquement réglée et que le sentiment suffit pour nous conduire ». L’expression est d’Auguste Comte, et M. Charles Maurras la cite en épigraphe de son livre, dont la morale se trouve être, par conséquent, aussi pure que le style.
Pour se procurer l’ouvrage :

Nombre de pages : 232.
Prix (frais de port inclus) : 26 €.
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