
Il y a tout juste cent ans Flammarion sortait une nouvelle version des Amants de Venise de Charles Maurras, étude littéraire sur les amours tumultueuses entre ces deux figures du romantisme français que furent George Sand (Aurore Dupin de Francueil de son vrai nom) et Alfred de Musset.
À cette occasion, Belle-de-Mai Éditions met en vente l’ouvrage, et, pour mieux mettre en valeur cette publication, vous propose de lire un texte d’Émile Faguet au titre identique à celui du livre de Maurras, paru dans La Revue Latine le 23 août 1904, soit deux années après son édition initiale, chez Fontemoing, dans la collection Minerva.

On les appelle « les Amants de Venise1 » parce qu’ils ont été amants un peu partout, excepté à Venise ; mais il n’importe.
M. Decori, dûment autorisé par M. Aucante, qui avait l’autorisation de George Sand elle-même, vient de publier leur Correspondance intégrale, c’est-à-dire tout ce qui reste de leur correspondance, car il y a eu évidemment des lettres détruites dans le temps même où elles ont été reçues, ou depuis.
Cette correspondance avait été montrée à tant de gens, extraite par tant de personnes et largement citée par tant d’auteurs qu’elle ne nous apprend pas infiniment de choses nouvelles. D’autre part, même sur l’épisode de 1834 on ne saura la vérité avec la dernière précision que quand les lettres de George Sand à M. Pagello, lettres qui sont, paraît-il, au nombre d’une cinquantaine, auront été mises au jour, ce qui, à vrai dire, est, si j’en crois ce qu’on m’en rapporte, assez difficile.
Cependant, la publication de la correspondance de Musset et George Sand : 1° précise déjà certains points, un surtout auquel il semble bien que George Sand tenait énormément et attribuait une importance immense ; 2° permet de mesurer l’exactitude du roman Elle et Lui par George Sand et du roman Lui et Elle par Paul de Musset.
À ces deux titres, et ajoutez-y le très grand intérêt artistique, il doit en être tenu compte pour l’histoire littéraire, et elle mérite de retenir un moment notre attention.
Puisque cette correspondance précise l’histoire des relations d’Alfred de Musset et de George Sand, d’abord je raconterai ces relations d’après ce document en démêlant de mon mieux les points obscurs.
Et, aussi, puisque cette correspondance est comme le contrôle de Elle et Lui et de Lui et Elle, je la rapprocherai de Elle et Lui et de Lui et Elle — et de quelques autres écrits — et je tirerai les conclusions qui me paraîtront sortir de ce rapprochement.
I.
George Sand et Alfred de Musset se connurent au printemps de 1833.
George Sand à cette époque n’avait eu, ce semble, pour amants, que Jules Sandeau et, très courtement, Mérimée ; Musset n’avait eu que des amours de soupers et de mascarades. Elle avait vingt-neuf ans ; il en avait vingt-trois. Elle avait publié Indiana et Valentine. Elle travaillait à Lélia. Elle était déjà en pleine célébrité. Musset avait publié toutes ses premières poésies y compris Namouna. Il travaillait à Rolla. Il était déjà en pleine gloire. — Ils crurent d’abord l’un et l’autre, n’avoir l’un pour l’autre qu’une simple amitié littéraire. Ils se communiquaient leurs travaux. Lisant Indiana, Musset envoyait à George Sand des vers inspirés par cette lecture ; il lui communiquait un fragment de Rolla ; elle lui faisait passer un fragment (ou une première rédaction) de Lélia. — Sur la lecture de ce roman, Musset, non sans raison, s’exaltait et s’avisait très bien que c’était la première œuvre où George Sand eût mis du génie. Il le lui disait, un peu brutalement : « Il y a dans Lélia des vingtaines de pages qui vont droit au cœur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et de Lara. Vous voilà George Sand ; autrement vous eussiez été madame une telle faisant des livres. Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d’autres. Le public vous les fera… »
L’amour vint. Musset fut amoureux le premier, très évidemment. On n’a pas les lettres de George Sand à Musset en 1833 ; mais celles de Musset prouvent sans contestation que Musset fut amoureux le premier, qu’il hésita à le déclarer, qu’il le déclara en rougissant, qu’il fut pendant quelque temps éconduit, qu’il s’en désespéra…
Et puis la correspondance cessa. Depuis juillet (probablement) 1833 jusqu’à mars 1834, nous n’avons ni un billet de George Sand ni un billet de Musset. Les amours de Paris, les amours de Fontainebleau si copieusement et minutieusement décrits dans Elle et Lui et dans Lui et Elle, ne peuvent pas être contrôlés par la Correspondance. Cette lacune est désespérante.
On peut supposer que George Sand et Musset devinrent amants vers juillet 1833, puis passèrent un mois (au plus) à Fontainebleau, ou, pour être plus exact, à Franchart. C’est ce lieu que Musset rappelle plus tard dans une lettre à George Sand.
Quel mois ? Septembre probablement ; car dans Lui et Elle Paul de Musset qui, sur une question de dates, n’a aucune raison d’altérer la vérité, dit qu’ils furent ramenés à Paris par les premiers froides.
Comment devinrent-ils amants ? À en croire George Sand, ce fut de la part de Musset jeunesse et désir, de la part de George Sand faiblesse et honte. « Sans ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m’ont causée, un matin, nous serions restés frère et sœur. »
Il est possible. Cependant, ni la jeunesse ni les larmes d’un homme n’attendrissent une femme qui n’aime pas. Enfin il est possible. J’aimerais même mieux que George Sand fût devenue la maîtresse de Musset parce qu’elle l’aimait ; mais il ne s’agit pas de ce que j’aime mieux. Soyons historien.
De quelle nature furent les relations amoureuses de Musset et de George Sand ? Naturellement on n’en sait trop rien. Cependant il semble que George Sand, malgré son éternel besoin d’amour, ait été assez froide de tempérament, ce qui n’est pas du tout incompatible. Comme on demandait à Sainte-Beuve, je crois, son opinion sur Mme Louise Collet, il répondit, feignant de croire que ce ne pouvait pas être sur le talent littéraire de Mme Collet qu’on interrogeait quelqu’un : « Mme Collet ? Mon Dieu ! C’est une mauvaise affaire. » Il semble, et rappelez-vous un mot de Mérimée qui court le monde, qu’on en aurait pu dire autant de George Sand. Mais du reste on sent bien qu’il n’y a pas de vérité précise sur ce point, une femme n’étant pas avec l’un ce qu’elle est avec l’autre ; et c’est précisément de quoi Musset se douta vers le milieu de 1834. En tout cas Musset lui a reproché de n’être pas la maîtresse qu’il avait rêvée. George Sand écrit dans sa lettre du 15-17 avril 1834 : «… Tu as raison, notre embrassement était un inceste ; mais nous ne le savions pas. Nous nous jetions innocemment et sincèrement dans les bras l’un de l’autre. Eh bien, avons-nous un seul souvenir de ces étreintes qui ne soit chaste et saint ? Tu m’as reproché dans un jour de fièvre et de délire d’avoir jamais su te donner les plaisirs de l’amour. J’en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu’il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche. Je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs; au moins [Ah ! quel mot bien féminin !] tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes. Mais quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela. Car le sentiment qui nous unit s’est formé de tant de choses qu’il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n’y comprendra jamais rien. »
Elle a tort. Il n’y a rien qui se comprenne plus facilement que ce qu’elle dit là. C’était une très bonne femme, toujours altérée d’amour, du reste, et qui savait peu donner la volupté et qui donnait du bonheur à qui n’était pas détraqué. Ce n’est pas très difficile à comprendre.
Quoi qu’il en soit, ils vécurent ainsi, avec des alternances d’enivrement et de querelles, comme tous les amants, en somme persuadés qu’ils pourraient faire un long voyage ensemble, ce qui prouve qu’ils avaient des illusions l’un sur l’autre — et ceci même prouve qu’ils s’aimaient, — jusqu’aux derniers mois de 1833.
Ils partirent en novembre, sur cette idée naïve qu’il n’y a pas d’hiver en Italie.
Est-il vrai, comme le dit Paul de Musset (non dans Lui et Elle mais dans la Biographie d’Alfred), que George Sand demanda à Mme de Musset la permission d’emmener son fils en lui jurant qu’elle aurait pour ce jeune homme une affection, des soins maternels ? Il serait intéressant de le savoir. J’ai tendance à n’en rien croire ; mais il serait intéressant de le savoir, parce que, si cela était vrai, cela augmenterait les responsabilités que George Sand encourut plus tard. Mais enfin on n’en sait rien. Paul de Musset est très suspect et il n’y a dans la Correspondance aucune allusion à ce fait. On y voit seulement que Mme de Musset connaissait George Sand de vue.
Il est regrettable que George Sand ait supprimé toute lettre d’elle antérieure à Venise. M. Decori dit un peu naïvement : « La première lettre de George Sand [qui ait été conservée] est datée de Venise. Aucune de celles qu’elle a pu écrire précédemment ne m’a été remise. Aucune n’avait été copiée ni même vue par M. Aucante. George Sand tenait surtout à se justifier d’avoir été la maîtresse de Pagello alors qu’elle aurait été encore celle de Musset. C’est pourquoi elle a dû regarder comme étant sans intérêt les réponses qu’elle a pu faire à ce dernier dans les débuts de leur liaison. »
Eh bien ! si elle a cru sans intérêt les lettres d’elle se rapportant ou pouvant se rapporter aux premières approches et aux amours de Paris en 1833 et aux amours de Fontainebleau et aux préparatifs du voyage en Italie, elle a eu tort ; et si elle a cru qu’il n’intéressait pas sa justification que la postérité eût, non seulement ses lettres à partir de Venise, mais toutes celles qu’elle a dû écrire à Musset depuis juin 1833, elle est naine. N’a-t-elle pas songé qu’étant en présence de cette lacune, de cette suppression, nous pourrions la soupçonner de n’avoir pas voulu nous livrer des lettres contredisant Elle et Lui et le beau rôle qu’elle s’y donne ? Cette suppression est stupide. Mais il faut bien nous y résigner. ■ (À suivre)
1 Correspondance de George Sand et d’Alfred de Musset, publiée intégralement et pour la première fois d’après les documents originaux, par M. Félix Decori (Bruxelles, chez Deman).











