
Monsieur le directeur du Gaulois,
Je n’ai pu lire sans surprise une conversation de M. Paul Mariéton dans le Gaulois.

Ce n’est pas la première fois que M. Paul Mariéton ose tenir un langage à peu près pareil. Mais il vient de passer les bornes. Je ne lui permettrai pas de continuer, sans faire connaître au public dans quelles conditions il a été autorisé par moi à faire figurer en tête de son livre, Une Histoire d’amour, le sous-titre des Amants de Venise, qui m’appartient.
Le 5 septembre 1896, dans la Revue encyclopédique Larousse, je signalais les documents qui venaient de paraître sur les amours de Mme Sand et d’Alfred de Musset. Les inédits que l’on publie en ce moment sont de faux inédits ou des quarts d’inédits. Alors ils étaient vraiment neufs. Le public eut le sentiment d’une révélation. Et toutefois, il me semblait qu’on ne dégageait pas assez clairement la liaison des faits, leur sens psychologique et moral, leur rapport avec l’œuvre de Sand et de Musset ; j’indiquais qu’il ne me déplairait pas de traiter avec un peu de réflexion ce curieux et profond sujet des « amants de Venise ».
Un mois plus tard, le 5 octobre, j’esquissais les mêmes projets de travail, en élevant les mêmes critiques, dans un feuilleton de la Gazette de France.
Quelle ne fut donc pas ma surprise en lisant, les 16 et 17 octobre suivants, des articles de M. Paul Mariéton, sous ce titre : « Histoire véridique des amants de Venise » !
M. Mariéton était alors un grand lecteur de la Revue encyclopédique. Je me servis de ma chronique de quinzaine pour lui faire poliment remarquer son plagiat. La remarque parut le 31 octobre. Ce même 31 octobre 1896, pour mieux affirmer ma priorité, je publiais dans le Soleil, sous le titre des Amants de Venise, un article dont le catalogue de M. Maurice Clouard mentionne des reproductions assez nombreuses.
Des travaux d’ordre tout différent m’empêchèrent de pousser bien loin mon projet. Mais l’avertissement donné à M. Paul Mariéton n’avait pas été inutile : les premières éditions de son livre, en 1896 ou 1897, s’appelaient simplement Une Histoire d’amour.
Les années 1897, 98, 99, 1900 s’écoulèrent. Vers l’automne de 1901, quelques loisirs me vinrent, et je publiai en octobre, dans l’Action Française, deux ou trois chapitres des Amants de Venise. Cela me valut une curieuse lettre de M. Paul Mariéton. La voici :
« 24 octobre. « Je lis dans l’Action Française vos excellentes pages sur les Amants de Venise. (C’est le titre sous lequel ont été lancées les trois dernières éditions de mon bouquin, et celui même de sa réédition définitive — augmentée d’appendices nouveaux — qui doit prochainement paraître… Je vous y ai cité come se deu. [En provençal : comme il convient].)
Ainsi, M. Mariéton, après s’être rendu à ma protestation publique de 1896, m’avouait l’avoir négligée ensuite. Il avait lancé trois éditions, il allait en lancer une autre sous le titre indû. Mais qu’entendait-il, par lancer ?
Une espèce de post-scriptum bizarrement jeté à la fin de la lettre me renseignait sur ce point-là. On n’avait lancé que des prospectus, des annonces : J’espère, cher ami, que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que je maintienne à mon volume ce titre — annoncé seulement — d’Amants de Venise. Dites-le-moi sans scrupules.
Je lui dis, sans scrupules, que l’inconvénient existait et qu’il se voyait.
Cependant, quelques jours après, M. Paul Mariéton venait me faire — devant témoin, heureusement — une scène de cris et de larmes. Le pauvre garçon était menacé d’un procès par la méchanceté de son éditeur. Ce n’étaient pas de simples prospectus, de simples annonces que l’on avait lancés : c’étaient une édition, deux éditions, trois éditions qui portaient le titre des Amants de Venise ! Ce procès allait engloutir les dernières économies de M. Paul Mariéton. Il faisait appel à nos relations communes. Il invoquait le nom de nos dieux et de nos amis. En français et en provençal, il usait de tous les moyens dont on peut attendrir un homme.
J’ai su, depuis, que le fait matériel allégué était faux. Pas un seul exemplaire du livre de M. Paul Mariéton ne s’était encore appelé les Amants de Venise. Je croyais recevoir la parole d’un écrivain. J’avais affaire à une manière de boursier, exécutant un « bluff » avant de combiner un « trust ».
En ce temps-là, mon livre était loin d’être écrit. Je n’étais même pas décidé à le terminer. Serait-il achevé dans cinq ans? Dans dix ans? J’en étais sans cesse distrait. Il semblait impossible que nos deux livres parussent en même temps; ils ne pouvaient se faire l’un à l’autre le moindre tort, la publication de l’un étant imminente. Dès lors, pourquoi fâcher M. Mariéton, dont l’affaire pressait? Ce galant homme, ou que je croyais tel, allait-il être mis sur la paille pour un titre dont je ne savais pas si je me servirais jamais en librairie? M. Mariéton se donne volontiers pour le grand bienfaiteur de notre Provence : je trouvai convenable de répondre par quelque présent un peu réel à tant de bienfaits chimériques. Je le laissai donc libre d’apaiser son éditeur en imprimant en petit texte : « Les Amants de Venise » au-dessous de : « Une Histoire d’amour ». Il fut du reste convenu que c’était simple satisfaction donnée aux furies du libraire. Une histoire d’amour restait Une Histoire d’amour. Je demeurais l’auteur des Amants de Venise, si la fantaisie me venait de compléter mon manuscrit.
Mes prévisions premières furent, du reste, confirmées. Je n’envoyai aucun chapitre nouveau à l’Action française, faute de temps pour le rédiger.
Mais — ce détail est admirable — le livre de M. Paul Mariéton, ce livre si urgent, ce livre si prochain, dont le tirage immédiat torturait d’insomnies le cerveau de son auteur, ce livre au double titre ne parut pas non plus !
Il avait raison de m’attendre.
Car, dans les premiers mois de 1902, mon ami René-Marc Ferry fondait la revue Minerva. Ses instances affectueuses me ramenèrent aux Amants de Venise, dont les chapitres, découpés de quinzaine en quinzaine, furent assemblés en volume et annoncés par l’éditeur Albert Fontemoing. Nous étions à l’automne. Il y avait un an entier que duraient la grande hâte, la superlative impatience de M. Paul Mariéton : son livre vit le jour quand l’apparition très prochaine du mien ne fit plus de doute pour lui.
Je n’accuserai pas M. Mariéton d’avoir guetté pendant un an cette occasion de se faire mon parasite. Il se dirait supérieur à ces détails de publicité. Il mettrait le retard, peut-être l’attente, peut-être même ce calcul d’instituer une confusion profitable, sur le compte de son libraire, qui a bon dos. Ce n’est pourtant pas le libraire qui, parlant hier à l’envoyé du Gaulois, insistait lourdement sur « un livre » intitulé Une Histoire d’amour, avec ce sous-titre : Les Amants de Venise. Ce n’est pas le libraire qui a dicté à votre collaborateur les délicieuses lignes suivantes :
« J’estime que la profusion d’articles et de volumes qui ont été écrits à ce sujet n’a apporté aucune contribution nouvelle au résultat de mon enquête psychologique et de ma documentation. »
« Même, sans modestie, je puis ajouter que la plupart des points de vue philosophiques qui ont été traités doctoralement à propos de cette histoire, avaient été abordés ou tout au moins indiqués par moi… »
Le principal honneur de M. Paul Mariéton est d’avoir découvert, acquis, colligé quelques documents. Mais M. le docteur Cabanès en a recueilli de tout aussi intéressants, en particulier l’étonnante déclaration de Mme Sand à Pagello. MM. Clouard, de Lovenjoul, Lumbroso, Amic, Aucante ont aussi produit de beaux inédits. Et leurs commentaires ne sont pas aussi négligeables que l’insinue M. Paul Mariéton.
Tous du reste, tant que nous sommes, nous demeurons les obligés de Mme Arvède Barine pour ses lumineux feuilletons du Journal des Débats et pour son merveilleux petit livre sur Musset. Il n’y a pas de honte à reconnaître une source où l’on a puisé. J’ai très nettement observé, à tous les feuillets de mes Amants de Venise, la part de M. Paul Mariéton lui-même. Dans les quelques endroits où il fait preuve de critique, je l’ai constaté. Le simple souvenir, à défaut de la gratitude, devait suffire à lui faire sentir que les « points de vue » dont il parle et qu’il prétend avoir « abordés », « indiqués », peuvent faire partie de sa compilation, mais ne lui appartiennent pas. Ils appartiennent à un livre qui, paru seulement en 1902, courait les revues, les journaux, depuis 1896. M. Mariéton l’a d’ailleurs reconnu plus ou moins explicitement, çà et là, dans son texte. Il l’a tout à fait oublié, en présence du collaborateur du Gaulois.
Je n’ai jamais cru à la propriété littéraire. Quand nous publions nos idées, c’est pour qu’on nous les prenne ; ce n’est donc pas pour que l’on dise si elles sont de nous. Mais la justice me fait un devoir étroit de rétablir la vérité. Je me suis tu pendant vingt mois. Aujourd’hui, les Amants de Venise sont la propriété de mon éditeur plus que la mienne, et je n’ai pas le droit de faire des largesses à M. Paul Mariéton avec les revenus de M. Albert Fontemoing.
Veuillez agréer, monsieur le directeur du Gaulois, mes remerciements pour l’insertion de cette longue lettre et l’expression de mes sentiments distingués.
Charles Maurras.
Pour se procurer l’ouvrage :

Nombre de pages : 232.
Prix (frais de port inclus) : 26 €.
Commander ou se renseigner à l’adresse ci-dessous : commande.b2m_edition@laposte.net ■











