
Il y a tout juste cent ans Flammarion sortait une nouvelle version des Amants de Venise de Charles Maurras, étude littéraire sur les amours tumultueuses entre ces deux figures du romantisme français que furent George Sand (Aurore Dupin de Francueil de son vrai nom) et Alfred de Musset.
À cette occasion, Belle-de-Mai Éditions met en vente l’ouvrage, et, pour mieux mettre en valeur cette publication, vous propose de lire un texte d’Émile Faguet au titre identique à celui du livre de Maurras, paru dans La Revue Latine le 23 août 1904, soit deux années après son édition initiale, chez Fontemoing, dans la collection Minerva.

Une fois Musset en convalescence, il devint embarrassant, comme j’ai dit, et l’on s’attacha à lui persuader que l’air de France lui ferait du bien. C’était très vrai, du reste. Il n’y avait qu’une chose à faire pour lui, c’était de le ramener en France. Mais je dis : le ramener et non pas le renvoyer. Le renvoyer était dangereux. Il était très faible de corps et d’esprit, et les voyages à cette époque étaient extrêmement longs, pénibles et non sans péril. Ici encore, le devoir de George Sand était très net. Elle devait ramener « son pauvre enfant », comme elle dit (et c’est dans ces circonstances que le terme était très juste) à Paris ou au moins en France, à sa mère ou à son frère ; ou s’arranger, écrire à son frère de venir le chercher à mi-chemin, enfin ne pas le renvoyer seul. Cela, étant donné l’état physique et moral d’Alfred de Musset, était tout simplement cruel. Eh bien ! rien. On ne voit pas qu’elle ait même écrit un mot à Mme de Musset ou à Paul de Musset ; ou plutôt l’on voit suffisamment qu’elle ne l’a pas fait. Elle a eu, à cet égard, quelque pudeur ? Soit. Eh bien, alors, elle devait le ramener.
Cela est si vrai, que six semaines avant elle y a parfaitement songé et l’a proposé à Musset. Entre sa maladie à elle et celle de Musset, ou pendant, même, sa maladie à elle, elle disait à Musset, comme elle le déclare elle-même dans la lettre que j’ai citée : « Partons, je te reconduirai jusqu’à Marseille. » Mais c’était six semaines avant. À la date où nous sommes, fin mars, les choses ont changé, évidemment parce que Pagello a passé par là. On ne songe plus qu’à renvoyer Musset à ses chères études. George Sand, fin mars, n’a évidemment pas pensé à autre chose. Ce Pagello devait être bien séduisant.
George Sand, outre les choses que j’ai dites à propos de son passage trop rapide de Musset à Pagello, a oublié ici une chose importante, qui est celle, du reste, que les femmes oublient le plus volontiers ; elle a oublié son âge. Elle avait trente ans, et Musset vingt-trois. Dans ces conditions, c’est la femme qui est l’homme. Elle était « fort comme un cheval », et Musset, toujours délicat, venait d’être terriblement malade. Dans ces conditions, c’est la femme qui est l’homme. George Sand, comme nous le sommes tous quand il s’agit de ne pas reconnaître nos torts, est admirable lorsqu’elle dit : « Jamais je ne me suis plainte d’avoir été enlevée à mes enfants, à mon travail, à mes amis, et à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois cents lieues… » En vérité cette femme de trente ans qui se plaint d’avoir été enlevée par un jeune homme de vingt-deux est divertissante. C’est, parbleu ! bien George Sand qui avait enlevé Musset. Allons ! Mettons qu’ils se sont enlevés l’un l’autre. Mais, étant donnés son âge et celui de Musset, son état de santé et celui de Musset, elle devait le raccompagner, et il était cruel de le renvoyer seul, quels que fussent ses torts.
L’argent manquait ? Non pas, puisqu’elle l’a renvoyé accompagné d’un domestique. Il ne lui en eût pas plus coûté (Musset n’avait « pas un sou ») de revenir avec lui.
Elle voulait rester pour travailler ? Il y a un peu de cela, il faut le dire, pour être juste. Elle avait, en train, un tas de très bons travaux pour lesquels l’Italie lui était nécessaire. Mais cette considération ne devait pas l’emporter sur le devoir qui était évident, et elle n’a pas dû, en vérité, peser beaucoup. Ah ! que Pagello était séduisant !
Toujours est-il qu’ils persuadèrent à Musset qu’il était pâle et qu’il était beau qu’il s’en allât. Ces âmes de poètes ce sont pas faites absolument comme les autres, et puis Musset était affaibli par sa maladie récente. On lui souffla son rôle, qu’il trouva sublime. Unir lui-même et bénir les nouveaux amants, « trouver George Sand angélique et Pagello charmant, leur dire : « Vous êtes digne d’elle, elle est digne de vous », et s’en aller en emportant leur souvenir dans son cœur épuré.
C’était très habile ; car cela avait grand air et cela sauvait son amour-propre, et de ces deux suggestions la première était pour le poète et la seconde pour l’homme qui ressemblait à tous les hommes.
Il passa, paraît-il, une semaine, quelques jours au moins dans ces sentiments, qu’on entretint avec soin et, mon Dieu ! non, peut-être, sans les partager un peu, et il partit.
Il est certain qu’il fut d’abord presque gai. Cela se comprend très bien. Le voyage, le mouvement, un pays nouveau — chose très importante : il ne passa point par le même chemin par où il était venu ; si cela a été calculé, le calcul était bon, je veux dire juste et aussi charitable, — la sensation plus ou moins consciente, aussi, « d’être débarrassé de tout cela », de revenir à son pays et à ses amis, et de sortir d’un rêve qui, par sa faute, mais enfin il en était ainsi, avait souvent été un cauchemar ; le fait d’être seul à faire encore un peu ce voyage d’Italie dont il avait rêvé et qu’il avait eu la sottise de faire à deux : tout cela produisait tout au moins en lui un état d’allègement.
Il demande pardon à George Sand, en quoi, du reste, tout compte fait, il a raison ; il lui dit qu’il l’aime encore et d’amour, mais qu’il est « tranquille », et il répète deux fois qu’il est tranquille : il bénit encore Pagello (« Ah ! le brave jeune homme ! »), et, après tout, il a raison, car Pagello l’a bien soigné ; et il court allégrement dans les rues de Genève achetant un joli gilet et un beau livre. (Il y a bien, je crois, un peu de bravade dans tout cela ; mais il n’y faudrait pas voir que cela. Ce serait bravade si la lettre ne contenait que de la gaîté ; mais comme il y a aussi tout autre chose, toute la lettre est à considérer comme suffisamment sincère.)
Et puis les Alpes l’ont rasséréné : « C’était la première fois que les spectres éternels des Alpes se levaient devant moi dans leur force et dans leur calme. J’étais seul dans le cabriolet ; je ne sais comment rendre ce que j’ai éprouvé. » (Comparez au Souvenir des Alpes : « Fatigué, brisé, vaincu par l’ennui… »)
Cet état d’âme ne dura pas. Au fond il était volontaire, partant factice. Dès que Musset fut à Paris il retomba dans une tristesse profonde et dans un état maladif très grave. La Biographie d’Alfred de Musset est en partie absolument contredite, en partie vérifiée par les lettres d’Alfred de Musset. Paul de Musset nous montre son frère s’imposant une claustration absolue, restant toute la journée dans sa chambre et n’en sortant que le soir pour jouer aux échecs en famille. Or, dès sa lettre du 19 avril, c’est-à-dire huit jours après son arrivée à Paris puisqu’il était à Genève le 5 avril, et du reste il dit lui-même qu’il est arrivé à Paris le 12, Alfred de Musset écrit à George Sand qu’il a été à « [logement d’elle, quai Malaquais] » qu’il s’est jeté à corps perdu dans son ancienne vie », qu’il a arrangé « avant-hier » (donc 17 avril) « une partie quarrée (sic) avec Dalton et qu’il a soupé, abominablement triste, du reste, à côté d’une fille d’opéra. (Il ment peut-être.)
D’autre part, la Biographie concorde avec cette lettre et avec les lettres suivantes, en nous montrant Musset désemparé et déprimé profondément, toujours préoccupé du côté de l’Italie, attendant avec impatience les lettres de là-bas, en envoyant, quelques-unes contenant des vers — très exact — bref dans un état physique et moral pitoyable. En effet, Musset parle dans sa lettre du 19 avril d’une fièvre chaude qui le prend tous les soirs, d’une tendance qu’il a à « s’enfermer », de l’impossibilité où il est de travailler, des « larmes qui viennent dès qu’il a réfléchi un quart d’heure ».
C’est la neurasthénie très nettement caractérisée.
Et déjà, notez-le, et faut-il s’en étonner ? la jalousie perce. Lisez bien, s’il vous plaît. Il dit encore : « Aime Pagello. » C’est le rôle qu’on lui a suggéré et qu’il s’est imposé ; mais lisez bien, s’il vous plaît : « Tu me dis que tu vas t’isoler et penser à moi. Que veux-tu que je devienne quand je lis des mots pareils ? Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu t’es donnée à l’homme que tu aimes. Parle-moi de vos joies — non, ne me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. » — « Non, ne me dis pas cela » est un mot de passion et de jalousie qui ferait honneur à Shakespeare. Disons mieux : c’est un cri du cœur même, d’un accent déchirant et qui fait frémir.
Je vois plus de littérature dans sa lettre du premier mai. Il en avertit du reste quand il dit : « Je t’ai écrit tristement la dernière fois, peut-être lâchement. » Cela signifie précisément que la précédente lettre était sincère et que celle-ci l’est un peu moins.
Musset a écrit quelque part (Voir la Biographie par Paul de Musset) : « Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. J’écrivais des lettres à la façon de Rousseau. » Cette définition peut bien s’appliquer à la lettre du premier mai : « Songe à cela ; je n’ai que toi, j’ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hormis de toi. Dis-moi, auras-tu ce courage ? Toutes les fois que je relèverai la tête dans l’orage, comme un pilote effrayé, trouverai-je toujours mon étoile, la seule étoile de ma nuit ?… » Il plaide contre lui et pour George Sand, et il plaide bien.
Chose amusante, il dit pour sa justification à elle, précisément ce qu’elle dira, elle, plus tard, et qu’il se trouve que nous avons déjà cité. Elle a été sincère ; elle l’a averti, donc elle ne l’a pas trompé : « Quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu ? Me disais-tu que tu n’aimais ? N’étais-je pas averti ? Avais-je aucun droit ? Lorsque tu m’aimais, m’as-tu jamais trompé ? [À la vérité, cela, c’eût été, tout de même, un peu fort ; enfin il paraît que cela arrive.] Quel reproche ai-je jamais eu à te faire pendant sept mois que j’ai vue jour par jour (sic). Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l’estime assez pour l’avertir que son heure est venue ? Le mensonge, voilà ce que j’abhorre… » ■ (À suivre)











