
Il y a tout juste cent ans Flammarion sortait une nouvelle version des Amants de Venise de Charles Maurras, étude littéraire sur les amours tumultueuses entre ces deux figures du romantisme français que furent George Sand (Aurore Dupin de Francueil de son vrai nom) et Alfred de Musset.
À cette occasion, Belle-de-Mai Éditions met en vente l’ouvrage, et, pour mieux mettre en valeur cette publication, vous propose de lire un texte d’Émile Faguet au titre identique à celui du livre de Maurras, paru dans La Revue Latine le 23 août 1904, soit deux années après son édition initiale, chez Fontemoing, dans la collection Minerva.

Au travers de tout cela, qui sent bien un peu l’effort, deux sentiments vrais (ou plus vrais) percent d’une façon très sensible : souvenirs voluptueux et un peu de rancune.
Souvenirs voluptueux : « … Ne reviens jamais sur un mot sans raison que je t’ai dit et que tu me rappelles dans ta dernière lettre. Les plaisirs que j’ai éprouvés dans tes bras étaient plus chastes, c’est vrai ; mais ne me dis pas qu’ils étaient moins grands qu’ailleurs. Il faut me connaître comme je me connais moi-même pour savoir ce qui en est. (Il est certain qu’il n’y a que lui qui puisse savoir…) Rappelle-toi une strophe de Namouna1. — Il y avait dans tes bras un moment dont le souvenir m’a empêché jusqu’aujourd’hui et m’empêchera encore longtemps d’approcher d’une autre femme. »
Fort bien. C’est classique. Il trouvait sa maîtresse peu capable de donner la volupté, quand il était auprès d’elle ; et il se la rappelle comme enivrante, dès qu’il en est séparé. Mais cotons ce point : les souvenirs voluptueux lui reviennent.
Un peu de rancune : « J’aurai cependant d’autres maîtresses… la première femme que j’aimerai sera jeune… je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite. De ce que je t’ai trouvée, c’est une raison pour ne plus vouloir chercher. » L’épigramme de ces derniers mots est, sans doute, parfaitement involontaire; mais l’idée, à la prendre d’ensemble, est très nette comme forme de rajustement. Musset en veut à George Sand d’être sa maîtresse d’elle et de se ressaisir quand elle le veut, avec la décision et la sûreté d’une femme « faite ».
Donc Musset, au premier mai 1834, joue encore — ou reprend — son rôle de magnanime; mais il regrette les embrassements de George Sand et il lui en veut. Il aime et il hait. Donc il aime. C’est la définition même de l’amoureux. Voilà qui pourra se gâter.
Que cela se gâte, il le sent bien; car s’analysant lui-même avec la pénétration de presque tous les hommes de lettres, dit nettement le 10 mai : « On dit que le temps guérit tout. J’étais cent fois plus fort le jour de mon arrivée qu’à présent. » À quoi il n’y a rien d’étonnant, parce que « l’absence diminue les petites passions et augmente les grandes comme le vent éteint les bougies et allume le feu »; parce que, quand l’amour est fort, il est plus grand dans le souvenir que dans la sensation, parce que Musset « cristallise », pour parler comme Stendhal, c’est-à-dire fait sur le sentiment le travail de l’imagination : si le souvenir de l’amour est si passionnant, c’est que tout souvenir est fait d’une partie de mémoire et de trois parties d’imagination.
Cela va avec un crescendo de repentir, de désespoir, de tendresse et d’exaltation, le tout exprimé en des lettres quelquefois déclamatoires, mais souvent admirables, et que Musset est vraiment modeste de comparer à la Nouvelle Héloïse, jusqu’en juillet 1834. En juillet 1834, Musset est plus éperdument amoureux de George Sand qu’il n’a jamais été.
Et George Sand pendant ce temps-là ? George Sand était relativement heureuse, j’entends par là qu’elle était plus heureuse que malheureuse. Elle avait des chagrins qui provenaient de Paris et des ennuis qui provenaient de Venise. Elle était inquiète de son fils, dont Boucoiran ne lui donnait pas de nouvelles, sans argent souvent, parce qu’elle s’était démunie pour le voyage d’Alfred de Musset et parce que, par négligences de la poste, l’argent que envoyait Buloz ne lui parvenait pas.
Même à Venise tout n’était pas agréable. Pagello avait une foule d’histoires d’amour dont les suites touchaient et meurtrissaient George Sand comme le bout du bâton de Scapin portait sur le dos de Géronte. Il fallait le réconcilier avec son ancienne maîtresse qui parlait de tuer tout le monde, et que lui-même voulait tuer ; supporter sous le même toit une certaine « demi-sœur » très suspecte et qui n’était amusante que quelquefois. C’était bien une espèce d’enfer en Bohême que la maison où Pagello, frère de Pagello, demi-sœur de Pagello et George Sand habitaient ensemble et où les anciennes amies de Pagello venaient faire des scènes. George Sand raconte tout cela en détail, en riant, mais le résume avec une certaine mélancolie en ces termes : «… Même après ton départ, s’est trouvé dans sa vie [de Pagello], dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui m’ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents quelconques [quels qu’ils fussent].
D’autre part, elle était assez heureuse. D’abord elle aimait Pagello très fort, sans que nous puissions savoir pourquoi, mais le fait est certain. Ce qui précède l’a suffisamment prouvé, ce qui suit le prouvera encore davantage. Elle l’aimait comme amant. Ensuite comme ami, il était excellent. Il était calme, doux, placide, d’humeur égale. Après Musset, était le ciel. Il la reposait délicieusement de Musset. Pour qui connaît George Sand ce mot dit tout. Il n’était ni encombrant ni obsédant. Il venait à huit heures du soir et la laissait à ses écritures toute la journée. Il la laissait pousser une pointe dans le Tyrol et revenir quand il lui plaisait. De fait, à Venise, George Sand a travaillé énormément. Elle a refait Lélia, le seul de ses ouvrages, je crois, qui ait été refait ; elle a achevé André ; elle a écrit Jacques tout entier et les Lettres d’un voyageur. Au milieu de ses tribulations et angoisses, c’est prodigieux. Mais ce qui nous importe ici, c’est ce que cela a de relatif à l’état moral de George Sand. Cet état moral, grâce à travail, lequel lui était absolument nécessaire, n’était pas loin d’être excellent. On sent que George Sand, d’avril à fin juillet 1834, respire enfin, et à pleins poumons, et se repose avec délices, à raison de dix heures de travail par jour. Il y a des bonheurs négatifs qui sont exquis. Être débarrassée de Musset amoureux en est un de tout premier ordre.
Mais l’aimait-elle encore ? D’avril 1834 à août 1834 l’a-t-elle aimé ? En gros, d’abord, quitte à atténuer et gruger un peu, plus tard, je réponds : Non ! Ses lettres de Venise sont maternelles, fraternelles, filiales et si l’on veut un peu incestueuses, pour parler leur langue, mais ne sont pas véritablement amoureuses. La première lettre un peu étendue de George Sand (15-17 avril) est d’une femme qui a de l’affection, certes, mais qui tient à bien établir, comme base des relations futures, qu’il y a eu maldonne, qu’il y a eu erreur, qu’on était né pour être amis, très dévoués et très sûrs, mais non amants. Puis la lettre devient une lettre d’ami : liste de commissions à faire, bavardage gai et doux, histoire d’un sansonnet, le tout très aimable de ton, d’accent et de geste. Quand un homme reçoit une lettre comme celle-là il dit : « Voilà une femme qui m’aime ; seulement elle est amoureuse d’un autre. »
Avez-vous lu la Croix de Berny ? Quel joli mot de Mme de Girardin ! Elle fait parler une femme qui est aimée de trois hommes, mettons Albert, Arthur et Edmond ; et cette femme dit : « Quand j’ai ou bien connu Albert, je me suis dit : “Je l’aime ; mais ce n’est pas de l’amour.” Quand j’ai ou bien connu Arthur, dont l’exaltation est contagieuse, je me suis dit : “C’est de l’amour ; mais je ne l’aime pas.” Quand j’ai ou bien connu Edmond, je me suis dit : « Non seulement c’est de l’amour, mais je l’aime.” » — Eh bien, George Sand a trouvé ces trois hommes dans le seul Musset : Avant Pagello, c’était de l’amour, mais elle n’aimait pas Musset ; — après Pagello elle aimera Musset et ce sera de l’amour ; seulement il sera trop tard ; — sous le règne de Pagello, elle aime Musset, mais ce n’est pas de l’amour.
C’est surtout de la pitié, une bonté compatissante et inquiète. Elle le supplie de ménager sa santé, qui n’est pas forte encore, de se garder du vin et des filles. Un peu plus tard, elle lui dit d’aimer, de se reprendre à la vie en aimant une femme ; car elle le connaît et sait qu’on ne pourra être sûr de la guérison de Musset que quand il sera amoureux ; et puis, aussi, inconsciemment, obscurément, elle voudrait le voir aimer ailleurs pour être rassurée contre un retour de passion qu’elle redoute, et il y a encore là un peu d’amour, puisque, si elle craint encore Musset, c’est qu’elle se craint elle-même ; mais ce serait un peu raffiner que d’en voir beaucoup.
Elle parle de Pagello sans embarras et vraiment un peu cruellement pour Musset : « Il me traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d’étoiles comme une âme vierge. Je no dis rien pour détruire ou pour entretenir cette erreur ; je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête. Pour la première fois de ma vie j’aime sans passion. »
Il y a une indélicatesse par ligne dans ces six lignes. Il y en a pour Pagello ; il y en a pour Musset; à qui l’on dit gracieusement qu’après lui on avait besoin d’être régénérée et devant qui on fait allusion aux passions qui ont précédé celle qu’on a eue pour lui ; mais passons; ce qu’il s’agit de savoir c’est si George Sand aime Musset à ce moment-là. Non : l’amour inspire la délicatesse, quand du reste on est intelligent2.
Quelquefois on la voit lasse de l’amour, de tout amour, et rêvant — ce qui, à tout prendre, était peut-être le fond, toujours méconnu par elle, de sa nature — maternité, affectation protectrice, énergie protectrice de couveuse ou d’infirmière : « J’ai besoin de souffrir pour quelqu’un. J’ai besoin d’employer ce trop d’énergie et de sensibilité qui sont (sic) en moi. J’ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui s’est habituée à veiller sur un être souffrant et fatiguée. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l’un ni à l’autre ! J’aurais bien vécu dix ans ainsi… »
D’autres fois — et c’est le plus souvent — elle fait des dissertations, à peu près insupportables d’ailleurs, sur l’amour, sur Dieu, sur la vie, sur les destinées humaines. ■ (À suivre)
1 Quelle ? Très certainement pour moi la XLVe du Chant I.
2 Est-ce assez curieux ? C’est tout à côté de ce passage malheureux que se trouvent ces lignes fameuses que Musset a soigneusement recueillies pour les mettre dans On ne badine pas avec l’amour : « Tu pourras dire comme moi : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelques; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu et non un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » — Ce qui, du reste, est un mot admirable, mais non pas un propos d’amoureuse actuelle.











