
1er juin 1907
LETTRES D’UN VIEUX JEUNE HOMME
À PROPOS D’UN LIVRE
I/II
MADEMOISELLE,
S’il faut en croire certaine tradition, assez frivole du reste, l’amour est un enfant qui n’a jamais connu de loi. Il a pourtant les siennes, mais qui ne se soucient guère des lois générales. Et il y a plusieurs sortes d’amours. Nous savons leurs noms, depuis Stendhal. En pratique, le même mot sert à désigner, soit pris séparément, soit dans leur ensemble, une foule de sentiments et de sensations, qui vont des émotions les plus éthérées du rêve aux plus définis des plaisirs. Et cela complique bien un peu la tâche de ceux qui veulent, pour le bien de l’espèce, étudier l’amour dans ses diverses formes, et dans leurs conséquences. Mais je ne me flatte pas d’être de ceux-là. Et je ne prendrai pas devant vous l’attitude quelque peu pédante et ridicule d’un professeur de psychologie sentimentale et pratique. Nous nous comprenons bien sans cela, d’ailleurs; et si je vous ai parfois instruite de quelques dangers d’un individualisme excessif, je sais trop bien quelle est la qualité de votre cœur et a quelle discipline morale vous l’avez soumis, pour ne pas penser que nous donnons, vous et moi, le même sens à ce mot : l’amour. Je ne chercherai donc pas à vous en proposer une définition qui courrait fort le risque d’être peu originale : on a tout dit là-dessus.
Mais cet amour même, pur et élevé dans son principe, peut conduire à des erreurs dont les conséquences sont souvent sans proportion avec les intentions qui les causent. Et celles-ci manquent parfois : il aura suffi que l’on néglige des considérations d’ordre général. L’amour s’élève au-dessus des contingences, dit-on volontiers. La funeste vertu qui s’attache à ses séductions les fait oublier aisément. Mais ces contingences ne cessent pas d’exister; mais la vie a de cruels retours et écrase sous le poids de catastrophes qui ne s’annulent pas ceux qui transgressent ses lois.
Je viens de lire les Amants de Venise, de M. Charles Maurras, dont une nouvelle édition, précédée d’une nouvelle préface, a paru tout récemment. C’est l’histoire lamentable de Musset et de George Sand, deux « enfants du siècle », marqués l’un et l’autre de la main du génie, et condamnés tous deux à expier chèrement la faute d’une époque. Je devrais dire la faute d’une philosophie. Il ne me paraît pas inutile d’ouvrir vos yeux aux fortes conclusions qui s’en dégagent.
Un maître livre, ces Amants de Venise. Et le livre d’un maître qui est un des pôles de la pensée française… Connaissez-vous M. Maurras ? Il sert depuis toujours la déesse France, de Chénier. Son autel était le seul devant lequel il consentit à s’incliner. Il enveloppait son idole d’une passion lucide et ardente. Mais, frappé du désordre politique et intellectuel qui menaçait d’un perpétuel chagrin ce beau sentiment filial, il en rechercha l’étiologie. Puis la thérapeutique. Le très remarquable écrivain qui avait consacré ses premiers efforts, comme tant d’autres, à la littérature pure, se révéla théoricien des règles qui gouvernent les esprits et les peuples. Et théoricien des plus logiques, une fois admis le principe qui le dirige : à savoir l’indignité de l’homme à se conduire d’après sa seule conscience. Avancer une telle idée, c’était faire le procès de la pensée romantique. Cela le conduisit, en politique, au monarchisme, et, faute de certitudes philosophiques suffisantes, à une admiration respectueuse de la morale catholique. Ce positiviste, cet athée eut d’autres dieux : la Raison qu’il opposa à l’Instinct ; l’Archie, qu’il opposa à l’Individualisme. Et nul plus que lui n’avait le droit d’analyser le drame qui fut celui des deux amants de Venise. Nul ne l’eût fait avec plus de sereine clairvoyance. D’autres, cédant à de secrètes préférences, auraient été aigres comme à plaisir. Faisant comprendre enfin que les raisons de leurs maux avaient été extérieures à leurs personnes, il eut pour celles-ci une indulgence souriante qui montre la force de sa pensée, et assure de sa qualité.
La critique des idées est une science et doit, comme telle, s’appuyer sur des expériences. Celle de Venise, instituée au prix de deux cœurs et de mille illusions, était plus qu’un exemple isolé. La personnalité des deux héros, le fait qu’ils avaient contribué l’un et l’autre à répandre sous des formes diverses des erreurs qui furent l’évangile d’une génération dont ils étaient en quelque sorte les porte-parole, tout donne à leur « cas » une valeur expérimentale incontestable.
Je ne vous conterai pas par le détail les avatars de leurs amours. Ils appartiennent à l’histoire. Mais il y a plusieurs variétés d’histoires. Sans négliger, pour notre agrément, l’histoire anecdotique, M. Maurras, pour notre utilité, l’écrit en philosophe. Et c’est par là que son œuvre vaudra d’être lue et méditée au-delà du temps que la fortune assigne à la plupart des auteurs, même heureux.
M. Maurras nous dit que George Sand était, au fond même de sa nature, vertueuse. Et je le crois volontiers. Droite, honnête et bonne, il est piquant qu’elle ait dû jouer dans la vie le rôle d’une rouée et d’une simulatrice éhontée. Ajoutons que les exigences d’un tempérament violent, glouton dans le désir, et révolté contre toute autorité qui ne vint pas d’elle-même, la conduisirent à des actes qui étaient en contradiction flagrante avec l’intime sentiment de son cœur.
Musset, lui, vous est plus connu. Épicurien de la douleur, a dit M. Maurice Donnay. Il n’y a pas de portrait plus vrai. Il avait fait de la « passion de sentir » la norme de sa vie. Phalène qui chérissait la flamme dont il devait mourir, il goûtait farouchement ces émotions devant lesquelles un être normal eût reculé : la saveur des larmes, les serments tragiques, les ruptures successives et les retours sans honneur… Et de ces émotions il fit ces poèmes à la fois si sincères et si faux qui chantent au fond de nos mémoires : Les Nuits, Rolla, Souvenir… ■ (À suivre)
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Nombre de pages : 232.
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