
Il y a tout juste cent ans Flammarion sortait une nouvelle version des Amants de Venise de Charles Maurras, étude littéraire sur les amours tumultueuses entre ces deux figures du romantisme français que furent George Sand (Aurore Dupin de Francueil de son vrai nom) et Alfred de Musset.
À cette occasion, Belle-de-Mai Éditions met en vente l’ouvrage, et, pour mieux mettre en valeur cette publication, vous propose de lire un texte d’Émile Faguet au titre identique à celui du livre de Maurras, paru dans La Revue Latine le 23 août 1904, soit deux années après son édition initiale, chez Fontemoing, dans la collection Minerva.

Voyez particulièrement celle qui est contenue dans la lettre du 15 juin. N’oubliez pas le mot si juste d’Alfred de Musset : « Je lui écrivais des lettres à la Rousseau. » Ils n’ont pas laissé, tous les deux, tout au travers de sentiments vrais et sincères, de songer à la Nouvelle Héloïse et de jouer les rôles, l’un de Saint-Preux, l’autre de Julie. Surtout le rôle de la sermonneuse Julie convenait admirablement à George Sand ; elle y était prédestinée par le tour même de son esprit et elle y donnait naturellement de tout son cœur.
Mais pour en revenir à notre propos principal, y a-t-il de l’amour dans les lettres de George Sand à Musset parties de Venise ? A mon avis, pas un grain. Je crois même que sur ce point il serait difficile de trouver des textes à me combattre, si ployables que soient les textes, et que, si je voulais soutenir la thèse contraire à celle que je soutiens en ce moment, je serais un peu embarrassé. C’est bien mon impression et c’est décidément la vérité que, à Venise, d’avril à juillet 1834, George Sand n’était pas amoureuse du tout d’Alfred de Musset.
Elle l’était de Pagello. Avec son inconscience habituelle, elle fait l’éloge de celui-ci à Musset de tout son cœur ; elle le montre allant, parce qu’il n’a pas un sou, faire un bouquet pour elle dès trois heures du matin, à une lieue de la ville, dans les jardins des faubourgs. Je dis trois heures du matin, parce que c’est le 15 juin et qu’elle dit qu’il « se lève avant le jour ». Mais il peut y avoir un peu d’hyperbole.
Elle dit qu’elle serait criminelle si elle trouvait un sujet de plainte contre lui : « Je serais un monstre si je trouvais un sujet de plainte contre l’ami auquel tu m’as confiée. C’est un ange de douceur, de bonté et de dévouement. »
Enfin, décidée à revenir à Paris, elle veut absolument l’y amener. Il y a des difficultés à cela, parce qu’il n’a pas d’argent, ne veut pas emprunter et n’accepterait pas l’argent de George Sand. Mais George Sand tient à l’amener, « le chagrin qu’il aurait de la voir partir l’effraie un peu », et puis « il se fait une joie d’embrasser Musset ». Enfin elle l’emmènera.
Elle l’emmena en effet et fut avec lui à Paris aux premiers jours d’août 1834. Ceci est décisif. Elle connaissait Pagello ; elle le savait nul ; elle ne se gênait point pour le dire : « En voilà un qui n’a pas lu Lélia et qui, s’il l’avait lu, n’y aurait rien compris du tout » ; enfin elle le savait nul. Et elle l’amène à Paris. A ses frais évidemment, et quand elle est dans une situation difficile. Rien de plus significatif. En juillet-août 1834 Pagello est encore un besoin pour George Sand.
À peine George Sand et Alfred de Musset se furent-ils revus que le drame recommença, comme tout le monde aurait pu le prévoir. Le premier mot de Musset que nous connaissions, c’est : « J’ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j’ai reçu le dernier coup. »
Et ce sont de ces coups que l’on pare en fuyant ou qu’en fuyant on évite de recevoir une seconde fois. Il voulut fuir. Ils se revirent seuls une dernière fois, pendant deux heures, qui furent chastes et douloureuses, pleines de larmes ; et il partit pour Baden.
À Baden il eut des moments d’accalmie et de sourire, peut-être de flirt, témoin Une bonne fortune ; et du reste il est certain ; car il ne pouvait pas se trouver à côté d’une femme sans être aimable ; mais il eut de terribles jours de jalousie, d’amour furieux et de désespoir. Songez que, tout compte fait, il était exilé ; il était exilé par Pagello. Cela est dur. Songez qu’à un neurasthénique le séjour dans une ville d’eaux, où il ne connaît personne, dans cette agitation sans but et cette trépidation bête, à côté, aussi, du bonheur, entrevu et envié, de quelques-uns, est un effroyable redoublement de solitude et partant un terrible rengrégement de mal.
De là les admirables cris de douleur et d’amour, et ceux-ci absolument sincères, que l’on voit que Musset a poussés pendant son séjour à Baden ; de là, entre autres, cette miraculeuse lettre du premier septembre que vous connaissez tous, je le sais bien, mais dont, pour mon plaisir particulier, je ne puis m’empêcher de copier quelques passages. C’est aussi beau que les Nuits. De fait, c’est les Nuits en prose: « Voilà huit jours que je suis parti et je ne t’ai pas encore écrit. J’attendais un moment de calme. Il n’y en a plus. Je voulais t’écrire doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de l’adieu que tu m’as envoyé… Je voulais te parler seulement de mon amour, ah! George! quel amour! Jamais homme n’a aimé comme je t’aime… Je ne sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je parle, si je respire, je sais que j’aime… Vois-tu, lorsque je suis parti, je n’ai pas pu souffrir; il n’y avait pas de place dans mon cœur. Je t’avais tenue dans mes bras, ô mon corps adoré ! Je t’avais pressée sur cette blessure chérie… Ah! George, tu as été tranquille et heureuse là-bas [à Venise]. Tu n’avais rien perdu. Mais sais-tu ce que c’est que d’attendre un baiser cinq mois! Sais-tu ce que c’est pour un pauvre cœur qui a senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie l’abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la solitude [? — dans sa solitude ?], la mort et l’oubli tomber goutte à goutte comme la neige; sais-tu ce que c’est, pour un cœur serré jusqu’à cesser de battre, que se dilater un moment et de boire comme une goutte de rosée vivifiante? Oh! mon Dieu, je le sentais bien, je le savais; il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c’est fini; je m’étais dit qu’il fallait revivre, qu’il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J’essayais, je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j’aime mieux ma souffrance que la vie. Tu m’as permis de t’aimer; vois-tu, tu te rétracterais que cela ne servirait de rien… Qu’est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu’est-ce que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui passent sans me comprendre ?… Qu’est-ce que cette chambre d’auberge ? Ils disent que cela est beau, que la vue est charmante, que la promenade est agréable, que les femmes dansent… Ce n’est pas la vie tout cela, c’est le bruit de la vie… Je t’en supplie, pas un mot, écoute : tout cela ne fera pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval ou une petite voiture et que tu viennes. Tu me dis que nous nous reverrons; que tu ne mourras pas sans m’embrasser… Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux; Dieu te le rendra. Mais j’aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, n’est-ce pas ? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la main et tu n’écriras pas dessus : « Viens. » Il y a entre nous je ne sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements… Eh bien ! tout cela est parfait ; il n’y a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre sans toi. Voilà tout…
De ces lettres, j’entends de celle-ci et de quelques autres, George Sand fut touchée profondément. Sa lettre du… (sans date, écrite au crayon)… est d’une femme que la pitié ramène à l’amour et qui a tout à fait perdu son calme ordinaire : « Ah ! sans mes enfants à moi, comme je me jetterais dans la rivière avec plaisir ! » — Cela et toute la lettre du reste, à peu près, est d’une femme profondément troublée et, par conséquent, d’une femme qui aime. Ce n’est plus le ton des lettres de Venise.
Et puis… et puis, elle n’aime plus Pagello. En septembre 1834, George Sand n’aimait plus le docteur Pierre Pagello. Je ne dirai pas, selon la formule ordinaire, que cela tenait à diverses causes. Sans doute le fait que Pagello avait été tiré de son cadre et placé dans un autre où il n’était pas à son avantage a pu être pour quelque chose dans le revirement de cœur de George Sand. Nous savons vaguement par des ouï-dire (Lui et elle, Eux, de Mme Collet) sans la moindre authenticité, du reste, que Pagello fut jugé à Paris très ridicule, et nous n’avons pas besoin de ces témoignages pour penser que Pagello fut un peu gaucho dans la société de Paris, si nouvelle pour lui et dont il ne savait rien, et qu’il fit un peu sourire. Cela, à la rigueur, a pu refroidir un peu George Sand. Mais George Sand me semble n’avoir jamais eu le sentiment du ridicule, ce que je ne songe certes pas à lui reprocher; et, tout compte fait, de ce que je viens de rappeler pour mémoire, on peut ce rien retenir du tout comme explication de l’évolution psychique de George Sand.
Seulement, et nous voici au point, en changeant de pays, Pagello avait changé de caractère. Il était devenu aussi insupportable que Musset. Il était devenu inquiet, soupçonneux, jaloux et homme qui fait des scènes. Il avait permis, il est vrai, que Musset et George Sand se revissent, et, même, une fois, pour les adieux, loin de ses regards. Mais il était jaloux et se permettait d’avoir des soupçons et de faire des reproches. Il avait lu un mot, disait-il, d’une lettre de George Sand à Musset; toute cette lettre, assure Musset lui-même; et il tempêtait de tout son cœur. Cette lettre était une lettre envoyée par George Sand à Alfred de Musset le jour du départ de celui-ci pour Baden. Pagello prétendait que, Musset la lisant devant lui, lui Pagello avait surpris à la dérobée ces mots : « Il faut que je sois à toi », et que par discrétion il n’en avait pas voulu lire davantage, encore qu’il le pût (non volli legger (sic) di piu, e lo poleva). Musset assurait que, quand il avait lu cette lettre devant Pagello, Pagello n’en pouvait rien voir; d’autre part que cette lettre, déposée par la gouvernante de Musset sur un canapé un certain soir, avait disparu dès le lendemain matin, était restée éloignée pendant une demi-journée au moins et n’avait reparu que quelque dix-huit heures après le moment où elle avait été mise sur le canapé; enfin que le cachet en était défait et refermé avec le pouce. Dans les deux cas il y avait indiscrétion et, dans l’un des deux cas, indélicatesse. Toujours est-il que Pagello faisait des scènes. ■ (À suivre)











