

Je Suis Français propose ici un nouveau « grand texte ». Dans ces pages extraites d’Anthinéa (1901), Maurras donne à voir une Provence bien éloignée des images convenues d’un Midi tout de douceur et de lumière. Autour de l’étang de Berre, la terre est nue, pauvre, battue par le mistral ; les arbres souffrent, les collines semblent gémir et la lumière elle-même connaît « l’heure de son agonie ». Mais derrière la puissance de la description affleure autre chose : une sorte de métaphysique montant de cette terre tourmentée, où le contraste de l’immuable et de la souffrance laisse entrevoir quelque chose de la condition des hommes. « Les pauvres hommes », comme Maurras dit ailleurs. La Provence devient alors moins un décor qu’une manière d’interroger, à travers la terre, la lumière et le vent, ce dont « se trame la vie ». — JSF
LES COLLINES BATTUES DU VENT
À Jacques Bainville.
Passé Arles, commencent de grands pays muets, peu différents de ceux qu’aima le funèbre Vigny. Cependant cette plate et marécageuse campagne, dure plaine où, dit un poète, les derniers enfants de la terre essuyèrent les coups des puissances du ciel, ne conseille à l’esprit aucune détresse. Son silence a le caractère de la destinée accomplie. Rien ne change, tout est fixé. Entre le ciel de saphir bleu et la lointaine mer d’opale, on y semble à couvert de vicissitudes et de labeur.
Mais, après Miramas, sur la limite des arrondissements d’Arles et d’Aix, la nappe des terrains se plisse et s’ondule, les choses recommencent de souffrir et de sangloter à l’envi des choses humaines. Sur les tertres lépreux apparaissent des lots de pauvre terre jaune que parsèment des cailloux blancs. De tous côtés, le roc affleure, déchirant l’étoffe subtile du terreau. Le mistral et le vent d’ouest s’y déchaîne en liberté, au milieu de peuplades d’amandiers frêles et chétifs, tordus en des formes plaintives et levant leurs bras noirs sur la terre empourprée, comme s’ils imploraient une vengeance et un pardon. Mais le ciel ne s’arrête pas de les flageller. Aucun mot ne peut dire le désespoir de ces arbrisseaux misérables, sous les coups du vent éternel. Je le perçus à l’heure du coucher du soleil, quand la voix du mistral se fait déchirante et cruelle. Ce n’est, d’un bout à l’autre de cette plaine abandonnée, qu’un geste et qu’un cri de pitié.
L’étang de Berre est entouré d’un demi-cirque de collines qui se plient en arc byzantin et qui s’ouvrent vers le couchant pour lui frayer une communication avec la mer. Ces collines sont d’une grande sévérité. Tout le haut de leur corps est nu. Depuis de très longs âges, les ondées d’hiver et d’automne ne cessent de précipiter la terre meuble qui donnait à la pierre sa toison et son vêtement. Maintenant, le squelette du sol est visible partout. Tout ce plateau élance, du linceul végétal attaché encore à son flanc, des têtes rases et brillantes comme les ossements d’un héros déterré. Cette surface nue, enduite d’une couleur livide ou sanglante, je ne sais rien d’aussi lugubre ! Sur les pentes s’agrippent des touffes de kermès et de ces chênes nains dont la verdure sombre ne cède point à la lumière, mais fait une tache éternelle par les plus beaux soleils d’été, les arbustes enracinés dans le calcaire ne plient pas non plus sous le vent. Raidissant leurs baguettes, ils se contentent de gémir en égratignant le mistral. Musique aiguë, mais incessante, à laquelle s’ajoute le ton grave du pin.
Le train s’arrête au cœur de cette terre d’affliction. C’est là que je descends, à la petite gare que l’administration a nommée le Pas-des-Lanciers. Le nom provençal de ce lieu est lou pas de l’ancié, c’est-à-dire, selon les uns, pas de l’angoisse, selon d’autres, du défilé. Peut-être, après tout, que nos pères avaient voulu signifier l’âme tragique d’une solitude battue du vent. Mais leur sentiment s’est perdu, et leur mot s’est défiguré.

Les cartographes ont massacré la Provence, les ethnographes ne l’ont pas beaucoup mieux traitée. Je voudrais y conduire les esprits simples à qui tout le paysage du Midi semble fait de pure allégresse et qui placent au nord le refuge définitif des cœurs tristes et repliés. Il me serait facile de leur montrer ici les tristesses de la lumière à l’heure de son agonie. La sensation s’accroît des reflets de la nappe d’eau qui étend, au milieu d’une terre maigre et dorée, ses pâles successions de nuances demi-mourantes. Sur la plage éloignée d’Istres et de Berre, les salins réfléchissent au fond de leurs carreaux la pulsation régulière du crépuscule. Aussitôt le soleil disparu sous les nuées fauves, un souffle d’extinction accourt en gémissant sur le monde décomposé et l’on dirait qu’eux-mêmes, les sages oliviers, aient, sur leurs troncs inébranlables, cédé à la voix du chagrin qui s’exhale de tout. Leurs cimes claires sont touchées du frémissement et palpitent ensemble dans le nocturne effroi qui tourmente plus loin la plume des roseaux et l’écharpe des tamaris.
Ah ! malgré la joie du retour, quoique je me redise le beau sonnet de Joachim sur l’agrément d’un long voyage et d’une rentrée au jour dit et bien que, moi aussi, je voie tournoyer au couchant quantité de petites fumées qui me sont chères, il m’arrive, de cet air vif, de ce vent furieux, de ces champs misérables, que la vigne, rampante et malade, n’égaye plus, un serrement de cœur étrange. Non, ce n’est point de sérénité ni de paix que se trame la vie sur ces collines, au bord de ces eaux passionnées. J’ai bien peur qu’il n’y passe tout autant de souffles amers que j’en ai senti ailleurs. L’impression est si forte qu’à voix basse, comme un Ancien, je prie le vent furieux d’épargner, ce soir, ma colline. o ■o CHARLES MAURRAS
1ère publication ce 12 octobre 2026











