

Deux épisodes semblent complètement inventés par Musset, l’épisode du verre et l’épisode de la lettre. Musset étant malade, alité, et George Sand et Pagello ayant soupé dans sa chambre, hors de la portée de son regard, eux sortis, Musset se serait soulevé sur son lit et aurait vu qu’il n’y avait qu’un verre sur la table où ils avaient soupé. — Une lettre griffonnée par George Sand et où il était question de « folie » aurait épouvanté Musset, lui aurait fait croire que Pagello et George Sand voulaient le faire enfermer. Musset a couru après la lettre déchirée et jetée par la fenêtre. George Sand aussi. Le vent l’avait emportée; elle ne se retrouva jamais… etc.
Ces deux épisodes sont, sans doute, exagérés, tournés au roman tragique ; mais il faut bien savoir qu’ils ne sont pas, complètement au moins, de l’invention de Paul de Musset. Ils semblent avoir tous deux un fondement vrai.
Du verre, la Correspondance ne dit absolument rien; mais il y est fait une allusion très claire, plus qu’une allusion, dans La Confession d’un enfant du siècle, ce qu’on n’a pas remarqué, je m’en souviens, même en 1860. Or, ceci est très important.
Voici le passage de La Confession d’un enfant du siècle : « Un soir que Smith avait dîné avec nous, je m’étais retiré de bonne heure et je les avais laissés ensemble. Comme je fermais ma porte j’entends Brigitte demander du thé. Le lendemain, en entrant dans sa chambre, m’approchai par hasard de la table et, à côté de la théière, je ne vis qu’une seule tasse. Personne n’était entré avant moi et par conséquent le domestique n’avait rien emporté de ce qu’on avait servi la veille. Je cherchai autour de moi sur les meubles si je voyais une seconde tasse et je m’assurai qu’il n’y avait pas. « Est-ce que Smith est rentré tard, demandai-je à Brigitte. — Il est resté jusqu’à minuit. — Vous êtes-vous couchée seule ou avez-vous appelé quelqu’un pour vous mettre au lit? — Je me suis couchée seule. Tout le monde dormait dans la maison. » Je cherchais toujours. Les mains me tremblaient… Je tenais cependant la tasse et j’allais et venais par la chambre. Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire et je la lançai sur le carreau. Elle s’y brisa en mille pièces, que j’écrasai à coups de talon. »
L’épisode du verre semble donc avoir un fond de vérité.
L’épisode de la lettre aussi. Cet épisode devient dans Lui et Elle tout un roman sinistre où George Sand menace formellement et par paroles Musset de le faire enfermer sur certificat de Pagello. Tout cela est imaginaire. Mais il y a eu une histoire de lettre; et on a la lettre ; elle ne s’est pas perdue. Voici à quoi se réduit l’histoire de la lettre :
Musset a été très malade la nuit précédente. Au matin George Sand écrit au crayon en italien, sur le premier chiffon venu, les mots suivants : « Il a été très malade cette nuit, le pauvre. Il croyait voir des fantômes autour de son lit et il criait toujours : « je suis fou, je deviens fou » (ces trois derniers mots en français dans le texte). Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du gondolier s’il n’a pas bu du vin de Chypre dans la gondole, hier. S’il n’était qu’ivre… »
Ce billet était très vraisemblablement écrit afin de « renseigner le médecin en dehors du malade pour ne pas alarmer celui-ci », comme dit M. Decori dans une note. Musset fit un mouvement et George Sand mit le billet dans sa poche. Il s’aperçut de ce geste et demanda à voir le billet. Elle s’y refusa, en quoi elle eut le plus grand tort, alarmant ainsi le malade beaucoup plus que n’eût fait le billet montré et lu. « Elle ne le lui montra que beaucoup plus tard », dit M. Decori. Quand ? Sans doute pendant les secondes amours de Paris, en 1835.
On voit ici très nettement la genèse des imaginations de Musset, des conversations de Musset avec son frère et enfin de Lui et Elle, qui est le résultat de tout cela. Musset a eu à Venise des soupçons étranges sur ce billet qu’on refusait de lui faire voir. Il y a eu une scène. Revenu à Paris, il y songe encore, et fortement, puisqu’il écrit dans sa lettre du 30 avril (1834) : «… Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. Mais, dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu m’aimais? N’étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? » Cela veut dire qu’au 30 avril 1834 il n’a pas encore vu la lettre, et la considère comme une lettre de confidence amoureuse à Pagello : « Quand tous mes soupçons seraient vrais [quand tu aurais été la maîtresse de Pagello], en quoi me trompais-tu? Tu m’avais averti. Tu avais rompu avec moi. Je n’avais aucun droit. » Rien jusqu’à présent de l’idée d’une machination tendant à le faire enfermer.
Plus tard, je suppose en décembre 1834, George Sand lui montre la lettre. Sur cette lettre où il est question de folie, son imagination travaille ; et plus tard encore, quand il a rompu avec George Sand, il dit à son frère : « Et même, je crois bien qu’ils ont voulu me faire passer pour fou. Il y a une lettre qu’elle ne voulait pas me montrer, que j’ai vue plus tard et où il était question de cela. » Sur quoi, vingt ans plus tard, Paul de Musset écrit toute la scène de violences, de menaces, de lettre cachée, jetée, cherchée, perdue, que vous pouvez lire dans Lui et Elle.
Voilà la genèse de Lui et Elle. Plus j’y songe, plus je considère Lui et Elle comme l’écho des conversations d’Alfred de Musset irrité, avec son frère, qui ne cherchait pas précisément à le calmer.
Il n’y a qu’un mensonge pur et simple, à mon avis, dans Lui et Elle. Ce sont les lettres attribuées à George Sand, les lettres de « William Caze ». Elles sont adroitement faites, mais elles sont évidemment fabriquées. Elles sont d’un style brusque, coupé, saccadé, qui est le contraire même du style de George Sand, même très émue. Et d’autre part, sans être d’un très grand mérite littéraire, elles sont d’une allure, d’un style « à la Religieuse portugaise », qu’il me semble difficile que Paul de Musset ait attrapé. Elles seraient d’Alfred de Musset lui-même, en un jour de tonne humeur féroce, s’amusant à parodier la manière de George Sand et la sienne propre, comme il faisait la caricature de George Sand et la sienne propre, que cela ne m’étonnerait pas extrêmement. Je reconnais que l’hypothèse est un peu extravagante. « C’est une vision », comme dit Mme de Sévigné. Enfin ces lettres agacent ma curiosité. Le mensonge de Paul de Musset consiste à dire que ce sont bien des lettres de « William Caze » non rendues à elle et retrouvées dans un tiroir. Il est constant que Musset a remis à Papot toutes les lettres qu’il avait reçues de George Sand. George Sand le fait clairement entendre dans sa lettre à Sainte-Beuve du 20 janvier 1867. Et elle le dit nettement dans sa lettre testamentaire à M. Aucante du 10 mars 1864 : « Vous connaissez toutes les lettres qui m’ont été écrites par Alfred de Musset et toutes celles qu’il a reçues de moi. »
Sauf cela, il faut considérer Lui et Elle comme la façon dont Alfred de Musset, vers 1840, se figurait ses anciennes relations avec George Sand.
Résumons-nous. George Sand et Musset ont tenu tous deux à ce que cette Correspondance fût conservée «… On s’offrit de tout brûler, mais on ne pouvait s’y résoudre; on sentait qu’on avait là une grosse part de son âme… » (George Sand à Sainte-Beuve) ; George Sand a tenu particulièrement à ce que cette Correspondance fût publiée. Ils ont eu tort tous les deux. Cette correspondance leur fait plus de tort que de bien à l’un et à l’autre. « N’écrivez jamais, ou brûlez toujours », c’est mon conseil aux amoureux. — Pour l’histoire littéraire la publication de cette Correspondance est très utile, parce qu’elle jette des lumières nouvelles et assez vives sur les plus importants des ouvrages de Musset et sur quelques-uns des ouvrages de George Sand. ■ (Fin)
Émile Faguet.











