
C’est au pied du mur, si l’on en croit le proverbe, que l’on reconnaît le Macron.
Par Dominique Jamet.

COMMENTAIRE – Ce substantiel article est paru le 17 octobre dans Boulevard Voltaire. Dominique Jamet y prend, à sa façon, une position nette anti-guerre européenne dans la crise ukrainienne, bien plus qu’ukrainienne d’ailleurs. Il en va, en effet, d’abord des intérêts vitaux de la France – ne pas s’y engager ! –, et de l’équilibre européen ou, en définitive, mondial, dans le grand basculement des forces en train de s’opérer sur la planète. Nous n’ajouterons pas d’autre commentaire, ayant suffisamment exprimé notre position en titre. – JSF

Fidèle à lui-même, Donald Trump n’avait pas fait dans la dentelle mais, à son ordinaire, dans les grosses ficelles. Si son message, fraîchement accueilli par son principal destinataire, avait pourtant un mérite, c’était d’être parfaitement clair. Dès lors que, levant pour partie les sanctions infligées à la Russie, le locataire de la Maison-Blanche avait passé avec celui du Kremlin un accord prévoyant la livraison de quelques millions de barils de diesel – une goutte d’essence dans l’océan de la consommation américaine –, toute attaque contre le système de raffinage et de distribution du pétrole russe serait considérée comme une agression contre l’Oncle Sam lui-même, du moins tant que le Donald resterait à la barre, et donc entraînerait des sanctions contre l’agresseur… à savoir l’Ukraine.
Dûment averti, Volodymyr Zelensky pouvait accepter de baisser la tête, de baisser la garde et, passant sous les fourches Caudines de son infidèle protecteur et de son implacable adversaire, de s’engager sur le chemin des concessions, des abandons, des reculades, de l’humiliation, de la reddition, de la capitulation. L’inflexible président ukrainien a ignoré l’ukase venu de l’Atlantique. La défaite de son pays et la sienne. Il a au contraire décidé de redoubler ses coups contre l’ennemi, et en particulier contre les raffineries, les dépôts de carburant et les ports russes. La sanction est donc tombée comme prévu. Implacable.
L’heure du choix a sonné
Perdant le soutien des États-Unis, privée de renseignements vitaux pour sa défense, ne pouvant plus compter sur d’éventuels missiles Patriot qui lui sont également indispensables, l’Ukraine, du jour au lendemain, s’est retrouvée, à la veille d’un cinquième hiver de guerre particulièrement redouté, en état d’infériorité, sujette et vulnérable aux attaques de plus en plus massives et meurtrières de son colossal voisin. Dans sa détresse, la seule carte qu’elle avait désormais entre ses mains, à supposer que les élections des midterms ne viennent pas changer la donne, c’était l’aide de l’Union européenne, et plus spécifiquement la prise de relais par la branche européenne de l’OTAN de l’Amérique défaillante.
Cet appui ne lui a pas été marchandé. Sitôt effectif, le lâchage (et dans « lâchage », il y a « lâche », n’est-ce pas ?) de l’Ukraine par la première puissance du monde a été dûment constaté, condamné et vilipendé par les vingt-sept. Brutalement confrontés, en fonction du revirement américain, à la réalité des rapports de force et à l’obligation de mettre leurs actes au diapason de leurs discours, les principaux dirigeants européens ont assuré que, dans la mesure de leurs moyens, ils ne trahiraient pas leurs promesses et voleraient sans hésiter au secours du faible contre le fort, de l’opprimé contre l’oppresseur et de la démocratie contre le dictateur. L’heure du choix a sonné pour le fantomatique Premier ministre britannique, le fragile chancelier de verre et, bien sûr, pour l’impopulaire Président français – tous les trois, du reste, également promis à la prochaine fin de leur mandat. Mais c’est au pied du mur, si l’on en croit le proverbe, que l’on reconnaît le Macron.
De fait, sur les différents plateaux de la télévision et les tribunes des communications officielles, les réactions des uns et des autres n’ont pas tardé, ni l’affirmation de l’indéfectible soutien de l’Union, et d’abord de la France, à Kiev ou, comme il est plus chic depuis 2022, à Kyiv et à l’indomptable peuple ukrainien. Les présentateurs, les animateurs, les invités, les commentateurs, les analystes, les techniciens, les politiques, les invités habituels et, donc, bien sûr, les habituels va-t-en-guerre qui n’y vont pas, les généraux à la retraite – il n’y a rien de plus offensif qu’un militaire en retraite – ont rivalisé de propos admirables, d’engagements formels, d’enrôlements verbaux, de condamnation des lâches, des complices, des cyniques qui abandonnent l’admirable Ukraine à la barbarie russe. Le brave général Trinquand est allé sans hésiter jusqu’à qualifier de « munichois » et de « collabos », donc de lâches et de traîtres, et à vouer à l’enfer les suppôts de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, autrement dit cette majorité de citoyens français qui refusent d’entrer en guerre contre le grand pays supposé menacer nos frontières, alors qu’il se borne à vouloir retrouver une partie de son territoire historique. Par la force, ce qui est déjà beaucoup.
La France ne veut et ne peut pas faire la guerre
Un roman qui connut le succès dans les années 1950, et fut adapté au cinéma, avait pour titre Les héros sont fatigués. La sinistre comédie que nous donnent jour après jour la quasi-totalité des médias pourrait s’intituler « Les héros sont fatigants ». Je pense ici, on l’aura compris, aux héros de micro, de papier, d’Hémicycle qui nous invitent, soir après soir, à prendre les armes pour prendre notre part de la sinistre et effroyable boucherie qui ensanglante depuis trop longtemps les bords du Dniepr et les rives du Don. Au premier rang de ces sonneurs de clairon qui fanfaronnent à l’arrière, bien calés dans leurs fauteuils et forts de leur bonne conscience, figurent en bonne place les deux humanoïdes dotés d’intelligence artificielle que sont M. Haddad et M. Barrot que le chef de l’État a placés à des postes stratégiques dans le faible gouvernement du malheureux Sébastien Lecornu et qui appellent sans relâche à l’élargissement, à l’aggravation et, au minimum, à la prolongation de l’effroyable carnage qui oppose et meurtrit depuis trop longtemps deux peuples ennemis et pourtant frères. Paroles, paroles, paroles, chantait Dalida.
Dans l’état de crise financière, sociale, culturelle, de marasme économique, de recul industriel et agricole, de montée des passions haineuses, politiques, religieuses ou civilisationnelle, de fragmentation nationale où se débat la France, a-t-on vu, en dépit de la condamnation de principe de l’agression russe, le début du commencement de l’ébauche d’une volonté ou d’un souhait ou même de l’acceptation d’une participation de notre armée (de ce qu’il en reste), de notre jeunesse (de ce qu’il en reste) au carnage ? Où sont les Brigades internationales ? Ou l’appel à la mobilisation ? Quelle réponse croit-on que donnerait le peuple français si on le consultait ? Mais nous vivons depuis plus de trente ans dans une démocratie où le pouvoir censé émaner du peuple ignore et bafoue jour après jour celui-ci. Mais il ne peut ignorer que la France, comme la Grande-Bretagne, comme l’Allemagne, veut la paix ou du moins ne veut pas et ne peut pas faire la guerre. Et pas plus celle-ci qu’une autre.
Un jour, on ne sait quand, on ne sait à quelles conditions, les drones, les missiles, les bombes, les canons se tairont. L’Ukraine, dans un premier temps, y perdra la Crimée et le Donbass. Elle risque, à terme et pour la troisième fois en cent ans, de voir s’évanouir son rêve d’indépendance. La fin du massacre trouvera et laissera derrière elle une terre saccagée, engraissée de cadavres, grouillant de mutilés, d’orphelins, de veuves, pétrie de haines et de rancœurs. Et pourtant, quoi qu’il se soit passé, quoi qu’il advienne, deux peuples affaiblis, décimés, hébétés, mais historiquement, culturellement, religieusement, génétiquement liés, et géographiquement, pour le pire et pour le meilleur, demain comme hier, mitoyens.o ■ o DOMINIQUE JAMET












