
Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie « La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. » Plusieurs articles ont déjà été publiés, tous empreints de cet esprit capétien. Nous reprenons aujourd’hui le dernier paru (25 octobre 2026) , en précisant aux lecteurs de JSF qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre, dont chaque livraison – toutes les deux semaines – est d’une haute tenue. — Je Suis Français
Les princes d’Orléans et les chasseurs à pied, 1838-2026

Le 14 novembre 1838, un prince de vingt-huit ans fait caserner à Vincennes une poignée d’hommes chargés d’expérimenter une nouvelle manière de combattre. Cent quatre-vingt-huit ans plus tard, au même château de Vincennes, ses descendants continuent de recevoir, comme parrains et marraines, l’héritage du nom qu’il a donné à ces bataillons — et l’un d’entre eux y a laissé la vie au service de la France. Entre les deux, une question qui n’a jamais cessé de se poser : que doit une nation à ceux qui choisissent de la servir, génération après génération, sans y être jamais tenus ?
I. UNE FORMULE QUI NE BOUGE PASI. UNE RÉFORME NÉE D’UN PRINCE (1837-1842)
En 1837, le duc d’Orléans, Ferdinand-Philippe, prince royal et fils aîné de Louis-Philippe, revient d’Algérie convaincu que l’infanterie française a besoin d’une troupe légère, mobile, instruite au tir individuel — chose alors quasiment inconnue dans les rangs. Avec l’aide du général Charles d’Houdetot, il fait caserner à Vincennes une « compagnie de chasseurs d’essai ». L’expérience réussit ; le 14 novembre 1838, une décision royale l’érige en bataillon provisoire. Deux ans plus tard, dix bataillons de chasseurs à pied voient le jour, formés au camp d’Helfaut, près de Saint-Omer, et confiés par ordonnance à l’organisation du prince royal lui-même. Les Chasseurs à Pied reçurent leur premier drapeau, le 4 mai 1841, dans la cour du Carrousel, à Paris, des mains du Roi des Français, Louis-Philippe.
Le 13 juillet 1842, sur le chemin des Tuileries à Neuilly, les chevaux de son fiacre s’emballent ; le prince, voulant sans doute aider le cocher, se lève, la voiture verse, il meurt quelques heures plus tard. Il devait, le lendemain, prendre le commandement du corps d’armée à Saint-Omer et assister au camp de manœuvres d’Helfaut avec le premier bataillon de chasseurs à pied. Le 30 juillet, plus de quatre cent mille personnes se pressent sur le chemin de ses funérailles à Notre-Dame de Paris. « Sans ce jour fatal, écrira l’historien Charles Rémusat, [la monarchie] n’aurait point péri. » Quelques années plus tard, en son honneur, les bataillons prennent le nom de « chasseurs d’Orléans ».
Deux statues du prince-soldat furent élevées à sa mémoire — à Alger en 1845, déplacée ensuite à Neuilly, et à Saint-Omer en 1847 — et une chapelle, Notre-Dame de Compassion, marque encore aujourd’hui, près de la porte Maillot, le lieu de sa mort ; sa propre sœur, la princesse Marie d’Orléans, duchesse de Wurtemberg, y sculpta l’ange qui veille sur son cénotaphe.
II. SIDI-BRAHIM, LE SERMENT FONDATEUR (1845)
Trois ans après la mort de son fondateur, le 8e bataillon donne à ce corps naissant sa légende. Le 21 septembre 1845, une colonne de 350 chasseurs et 60 hussards, sous les ordres du colonel de Montagnac, part de Djemaa-Ghazaouet à la rencontre de l’émir Abd el-Kader. Assaillie par plusieurs milliers de cavaliers, elle est disloquée ; le capitaine de Géreaux se replie avec une quatre-vingtaine d’hommes dans la koubba du marabout de Sidi-Brahim. Pendant trois jours, sans eau ni vivres, ce petit groupe résiste à toutes les sommations. Le capitaine Dutertre, fait prisonnier et chargé d’exhorter ses hommes à se rendre, leur crie au contraire de se faire tuer jusqu’au dernier ; il est aussitôt décapité. À la troisième sommation, le caporal Lavayssière répond :
« Merde pour Abd-el-Kader ! Les Chasseurs d’Orléans se font tuer mais ne se rendent jamais. » (Historique du 8e bataillon de chasseurs à pied, Amicale des anciens du 8e BCP, page « Historique », consultée le 30 juillet 2026)
Le 26 septembre, les survivants tentent une sortie à la baïonnette ; quinze hommes seulement atteignent Djemaa-Ghazaouet. « Ce sacrifice absolu n’est pas une défaite, c’est une leçon d’honneur gravée dans le marbre de l’histoire ». Dissous et recréés à plusieurs reprises au fil du siècle suivant, les héritiers du 8e et des autres bataillons continuent de célébrer chaque année ce combat comme leur fête d’arme lors des journées Bleu-Jonquille à Vincennes.
III. 1960 : LE SANG NE MENT PAS
Un peu plus d’un siècle après Sidi-Brahim, un descendant du fondateur rejoint à son tour, en uniforme, le corps que mon aïeul avait créé. Sous-lieutenant sorti de l’École d’officiers de Cherchell en août 1959, mon oncle François d’Orléans, second fils d’Henri comte de Paris, mon grand-père, s’engage dans les rangs du 7e bataillon de chasseurs alpins. Chef de section, il se distingue lors d’accrochages en Grande Kabylie et reçoit, le 15 mars 1960, la Croix de la valeur militaire avec étoile de bronze.
Le 11 octobre 1960, à Taourirt-Ali-Ounasseur , il est tué en tentant de porter secours à l’un de ses harkis. Il a vingt-cinq ans. Le général de Gaulle, alors président de la République, écrit à cette occasion :
« Le sacrifice du jeune prince François, mort glorieusement pour la France, ajoute un service exemplaire à tous ceux que sa race a rendus à la patrie et qui sont la trame de notre histoire. » (cité dans Stéphane Giocanti, Pierre Boutang, Paris, Flammarion, 2016, p. 479)
En février 1961, la promotion d’officiers sortant de l’École de Cherchell prend son nom ; depuis 1962, le 7e bataillon de chasseurs alpins associe son souvenir à sa compétition annuelle dans les alpes, le Challenge François d’Orléans.
IV. LES HÉRITIERS DU PARRAINAGE
Dans notre famille, cette histoire ne se raconte pas seulement : elle s’incarne, de génération en génération, dans des charges bien réelles. Depuis 2009, la princesse Marie d’Orléans, ma sœur ainée, aujourd’hui princesse Gundakar de Liechtenstein, est marraine du 7e bataillon de chasseurs alpins — celui-là même où mon oncle est tombé en 1960. Elle succède à la princesse Hélène, comtesse Evard de Limbourg Stirum (née en 1934 et sœur de François) et à la princesse Isabelle d’Orléans, comtesse d’Harcourt puis princesse Murat (1900 – 1983, sœur de mon grand-père). Depuis 2016, le prince Jean d’Orléans, mon frère ainé, aujourd’hui comte de Paris, est parrain du 4e Régiment de Chasseurs « Clermont Prince ». Mon cousin Charles Louis d’Orléans, duc de Chartres, a été nommé parrain du CENTAC – 1er BCP (Centre d’Entraînement au Combat) à Mailly-le-Camp en avril 2023.
Quelques années auparavant, le 21 décembre 2018, au château de Vincennes — là où tout avait commencé —, le colonel Forestier m’a remis le parrainage du Groupement de recrutement et de sélection Île-de-France — Outre-mer, nouveau dépositaire du fanion et des traditions du bataillon de Sidi-Brahim.
Interrogé sur le sens de cet engagement, j’ai pu relater dans le Marabout, mensuel du GRS IDF OM :
« Ce parrainage est bien plus qu’un titre honorifique — c’est un engagement de cœur. […] Ce lien n’est pas fortuit : c’est mon aïeul Ferdinand, duc d’Orléans, qui créa les chasseurs à pied en 1837 à Vincennes même. » (entretien « Traditions Chasseurs », Le Marabout du GRS IDF-OM, avril 2026, p. 8)
Je rappelle que la maison d’Orléans « a donné à la France des soldats depuis des siècles » — le duc d’Aumale à Taguine pour la prise de la smala d’Abdel Kader, le prince de Joinville sur les mers, Henri comte de Paris, mon grand-père, légionnaire d’Orliac sous le coup de la loi d’exil de 1886 et démobilisé en 1940, et mon oncle François, mort en Kabylie — avant de résumer, à l’intention des recruteurs de mon unité : « vous êtes, à votre manière, les éclaireurs de la puissance française. » Sur les terrains de manœuvre où l’on chante encore « Le Chasseur d’Orléans », les jeunes engagés reprennent, sans toujours en connaître l’origine exacte, un cri plus ancien qu’eux : « Par le duc d’Orléans, notre père, vive les chasseurs ! »
V. CE QUE LA DURÉE ENSEIGNE
Il y a quelque chose d’instructif dans la persistance de ce lien, par-delà les régimes qui se sont succédé depuis 1838 : monarchie de Juillet, Seconde République, Second Empire, Troisième, Quatrième et Cinquième Républiques. Les bataillons ont changé dix fois de nom, d’arme, de garnison ; certains ont été dissous puis recréés ; la France elle-même a changé plusieurs fois en profondeur. Mais le fanion de Sidi-Brahim, lui, a toujours retrouvé un nouveau dépositaire, et la famille qui l’a fait naître a toujours retrouvé, d’une génération à l’autre, quelqu’un pour en répondre.
Faut-il y voir la survivance d’un privilège d’un autre âge, ou la preuve qu’un service rendu, lorsqu’il est sincère, finit par s’affranchir du régime qui l’a vu naître ? La question mérite d’être posée sans esprit de système. Ce que l’histoire des chasseurs à pied donne à observer, sobrement, c’est qu’une institution peut survivre à la forme politique qui l’a instituée, et qu’un lien de fidélité peut se transmettre par d’autres voies que celles du pouvoir : la mémoire, le sang versé, et la constance de ceux qui reviennent, chaque année, se tenir au même endroit. Et se souvenant du jour où le fanion fut remis au colonel Forestier dans la cour du château de Vincennes me permettant de devenir parrain, j’ai pu dire cela mieux que quiconque :
« Ce n’était pas de la nostalgie — c’était de la responsabilité. » (entretien « Traditions Chasseurs », Le Marabout du GRS IDF-OM, avril 2026, p. 9)
Eudes d’Orléans
SOURCES ET RÉFÉRENCES
1. Henri d’Orléans, duc d’Aumale, Les Zouaves et les Chasseurs à pied, chapitre « Les Chasseurs à pied », 1855, p. 131-132.
2. Charles Rémusat, Mémoires de ma vie, tome IV, Paris, Plon, 1962, p. 36, cité dans Tribune, Le Cor de Chasse n° 657, juillet 2022, p. 48-49.
3. Tribune, Le Cor de Chasse n° 657, juillet 2022, p. 48-49 (cosignée par la princesse Marie d’Orléans, le prince Eudes d’Orléans et le prince Jean d’Orléans).
4. Stéphane Giocanti, Pierre Boutang, Paris, Flammarion, 2016, p. 479, cité dans Tribune, Le Cor de Chasse n° 657, juillet 2022, p. 48-49.
5. Entretien « Traditions Chasseurs » avec le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême, parrain du GRS IDF-OM, Le Marabout du GRS IDF-OM, avril 2026, p. 8-9.
6. « Ferdinand-Philippe d’Orléans », Wikipédia, consulté le 30 juillet 2026.
7. « 8e bataillon de chasseurs à pied », Wikipédia, consulté le 30 juillet 2026.
8. « François d’Orléans (1935-1960) », Wikipédia, consulté le 30 juillet 2026.
9. Michel Chantriaux, « Historique du 8e BCP », Amicale des anciens du 8e Bataillon de Chasseurs à Pied, amicaledesanciensdu8emebataillondechasseursapied.fr, page « Historique », consultée le 30 juillet 2026.
10. dorleans.org, page « Les militaires » (« Princes militaires d’Orléans — Engagement et honneurs »), consultée le 30 juillet 2026.
11. Sur le prince de Joinville : article “Le Prince qui aimait la mer”, 12 juillet 2026 in Substack : https://lafrancedansletempslong.substack.com/p/le-prince-qui-aimait-la-mer
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© Prince Eudes d’Orléans, 2026.
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