

La partie glorieusement finie, il s’en retourna seul, triste et résolu, – fier d’avoir gagné ainsi, d’avoir su conserver son adresse agile, et comprenant bien que c’était un moyen dans la vie, une source d’argent et une force, d’être resté l’un des premiers joueurs du pays basque.
Sous le ciel noir, toujours ces mêmes teintes outrées par tout, ces mêmes horizons nets et sombres. Et toujours ces mêmes grands souffles du sud, secs et chauds, excitateurs des muscles et de la pensée.
Cependant les nuages étaient descendus, descendus, et bientôt ce temps, ces apparences allaient changer et finir. Il le savait, lui, comme tous les campagnards habitués à regarder le ciel : ce n’était que l’annonce d’une bourrasque d’automne pour clore la série des vents tièdes, – d’une secouée décisive pour achever d’effeuiller les bois. Aussitôt après, viendraient les longues ondées refroidissant tout, les brumes rendant les montagnes confuses et lointaines. Et ce serait le règne morne de l’hiver, arrêtant les sèves, alanguissant les téméraires projets, éteignant les ardeurs et les révoltes…
Maintenant les premières gouttes d’eau commençaient à tomber dans le chemin, espacées et lourdes sur la jonchée des feuilles.
Comme hier, quand il rentra, au crépuscule, sa mère était seule.
Monté à pas de loup, il la trouva endormie d’un mauvais sommeil, agitée, brûlante.
Errant dans son logis, il essaya, pour que ce fût moins sinistre, d’allumer dans la grande cheminée d’en bas un feu de branches, mais cela s’éteignit en fumant. Dehors, c’étaient des torrents de pluie qui tombaient. Par les fenêtres, comme à travers des suaires gris, le village apparaissait à peine, effacé sous une rafale d’hiver. Le vent et l’averse fouettaient les murs de la maison isolée, autour de laquelle, une fois de plus, allait s’épaissir le grand noir des campagnes par les nuits pluvieuses – ce grand noir, ce grand silence, dont Raymond s’était longuement déshabitué. Et dans son cœur d’enfant, filtrait peu à peu un froid de solitude et d’abandon ; voici qu’il perdait même son énergie, la conscience de son amour, de sa force et de sa jeunesse ; il sentait s’évanouir, devant le brumeux soir, tous ses projets de lutte et de résistance. Son avenir entrevu tout à l’heure devenait misérable ou chimérique à ses yeux, son avenir de joueur de pelote, de pauvre amuseur des foules, à la merci d’une maladie ou d’une défaillance… Ses espoirs du jour s’anéantissaient, basés sans doute sur d’instables riens en fuite à présent dans la nuit…
Alors il eut un élan, comme jadis dans son enfance, vers ce refuge très doux qu’était pour lui sa mère ; il remonta, sur la pointe du pied, afin de la voir, même endormie, et de rester au moins là, près de son lit, tandis qu’elle sommeillerait.
Et, quand il eut allumé dans la chambre, loin d’elle, une lampe discrète, elle lui parut plus changée qu’hier par la fièvre ; la possibilité se présenta, plus affreuse, à son esprit, de la perdre, d’être seul, de ne plus jamais, jamais sentir sur la joue la caresse de cette tête appuyée… En outre, pour la première fois elle lui parut vieille, et, au souvenir de tant de déceptions qu’elle avait eues à cause de lui, il sentit surtout une pitié pour elle, une pitié tendre et infinie, devant ses rides qu’il n’avait pas encore vues, devant ses cheveux blancs encore nouveaux à ses tempes. Oh ! une pitié désolée et sans aucune espérance, avec la conviction que c’était trop tard à présent pour arranger mieux la vie… Et quelque chose de douloureux, qui était sans résistance possible, commença de secouer sa poitrine, contracta son jeune visage ; les objets devinrent troubles à sa vue, et, dans un besoin irréfléchi d’implorer, de demander grâce, il se laissa tomber à genoux, le front sur ce lit de sa mère, pleurant enfin, pleurant à chaudes larmes…
V
– Et qui as-tu vu au village, mon fils ? – interrogeait-elle, le lendemain matin, pendant ce mieux qui revenait chaque fois, aux premières heures du jour, après la fièvre tombée.
« Et qui as-tu vu au village, mon fils ?… » En causant, elle s’efforçait de garder un air un peu enjoué, de dire des choses quelconques, dans la frayeur d’aborder les sujets graves et de provoquer d’inquiétantes réponses.
– J’ai vu Arrochkoa, ma mère, répondit-il d’un ton qui ramenait subitement aux questions brûlantes.
– Arrochkoa !… Et comment s’est-il comporté avec toi ?
– Oh ! il m’a parlé comme si j’avais été son frère…
– Oui, je sais, je sais… Oh ! ce n’est pas lui, va, qui l’y a poussée…
– Même, il m’a dit…
Il n’osait plus continuer, à présent, et il baissait la tête.
– Il t’a dit quoi donc, mon fils ?
– Eh bien que… que ç’avait été dur de l’enfermer là… que peut-être… que, même encore maintenant, si elle me revoyait, il ne serait pas éloigné de croire…
Elle se redressa sous la commotion de ce qu’elle venait d’entrevoir ; avec ses mains maigres, elle écartait ses cheveux nouvellement blanchis, et ses yeux étaient redevenus jeunes et vifs, dans une expression presque mauvaise, de joie, d’orgueil vengé :
– Il t’a dit cela, lui !…
– Est-ce que vous me pardonneriez, ma mère… si j’essayais ?…
Elle lui prit les deux mains et ils restèrent silencieux, n’ayant osé ni l’un ni l’autre, avec leurs scrupules de catholiques, proférer la chose sacrilège qui fermentait dans leurs têtes. Au fond de ses yeux, à elle, l’éclair mauvais achevait de s’éteindre.
– Te pardonner, reprit-elle à voix très basse, oh ! moi… moi, tu sais bien que oui… Mais ne fais pas cela, mon fils, je t’en supplie, ne le fais pas ; ce serait vous porter malheur à tous deux, vois-tu !… N’y songe plus, mon Ramuntcho, n’y songe jamais…
Puis, ils se turent, entendant les pas du médecin qui montait pour sa visite quotidienne. Et ce fut la seule, la suprême fois qu’ils devaient en parler ensemble dans la vie.
Mais Raymond savait maintenant que, même après la mort, elle ne le maudirait pas pour avoir tenté cela ou pour l’avoir commis : or, ce pardon lui suffisait, et, maintenant qu’il se sentait sûr de l’obtenir, la plus grande barrière, entre sa fiancée et lui, était comme tombée tout à coup.
VI
Le soir, au redoublement de la fièvre, elle semblait déjà beaucoup plus dangereusement atteinte.
Sur son corps robuste, la maladie avait eu prise avec violence, – la maladie reconnue trop tard, et insuffisamment soignée à cause de ses entêtements de paysanne, à cause de son dédain incrédule pour les médecins et les remèdes.
Et peu à peu, chez Ramuntcho, l’affreuse pensée de la perdre s’installait à une place dominante ; pendant les heures de veille qu’il passait près de son lit, silencieux et seul, il commençait à envisager la réalité de cette séparation, l’horreur de cette mort et de cet ensevelissement, – même tous les lugubres lendemains, tous les aspects de sa vie prochaine : la maison qu’il faudrait vendre avant de quitter le pays ; ensuite, peut-être, la tentative désespérée au couvent d’Amezqueta ; puis le départ, probablement solitaire et sans désir de retour, pour les Amériques inconnues…
L’idée aussi du grand secret qu’elle emporterait avec elle à jamais, – du secret sur sa naissance, – l’obsédait davantage, d’heure en heure.
Alors, se penchant sur elle et, tout tremblant, comme s’il allait commettre une impiété dans une église, il finit par oser dire :
– Ma mère !… Ma mère, apprenez-moi maintenant qui est mon père !
Elle frémit d’abord sous la suprême question, comprenant bien que, s’il osait l’interroger ainsi, c’est qu’elle était perdue. Puis, elle hésita une minute : dans sa tête, bouillante de fièvre, un combat se livrait ; son devoir, elle ne le discernait plus bien ; son obstination de tant d’années chancelait presque à cette heure, devant la soudaine apparition de la mort…
Mais, résolue enfin à tout jamais, elle répondit bientôt, avec le ton brusque des mauvais jours :
– Ton père !… Et à quoi bon, mon fils ?… Que lui veux-tu, à ton père, qui depuis plus de vingt ans n’a jamais pensé à toi ?…
Non, c’était décidé, fini, elle ne le dirait pas. D’ailleurs, il était trop tard à présent ; au moment de disparaître, d’entrer dans l’inerte impuissance des morts, comment risquer de changer si complètement la vie de ce fils qu’elle ne surveillerait plus, comment le livrer à son père qui peut-être en ferait un incroyant et un désespéré comme lui-même ! Quelle responsabilité et quel immense effroi !…
Ensuite, sa décision irrévocablement prise, elle songea à elle-même, sentant pour la première fois que la vie se fermait derrière elle, et joignit les mains pour une sombre prière.
Quant à Ramuntcho, après cette tentative pour savoir, après ce grand effort qui lui avait presque semblé profanateur, il courba la tête devant la volonté de sa mère et n’interrogea plus.
VII
Cela marchait très vite maintenant, entre les fièvres desséchantes qui lui faisaient des joues rouges, des narines pincées, ou bien les épuisements dans des bains de sueur, le pouls battant à peine.
Et Ramuntcho n’avait plus d’autre pensée que sa mère ; l’image de Gracieuse cessait de le visiter pendant ces funèbres jours.
Elle s’en allait, Franchita ; elle s’en allait, muette et comme indifférente, ne demandant rien, ne se plaignant jamais…
Une fois cependant, à une veillée, elle l’appela tout à coup d’une pauvre voix d’angoisse, pour jeter les bras autour de lui, l’attirer contre elle, appuyer la tête sur sa joue. Et, en cette minute, Raymond vit passer dans ses yeux la grande Épouvante, – celle de la chair qui se sent finir, celle des hommes et celle des bêtes, l’horrible et la même pour tous… Croyante, elle l’était bien un peu ; pratiquante plutôt, comme tant d’autres femmes autour d’elle ; timorée vis-à-vis des dogmes, des observances, des offices, mais sans conception claire de l’au-delà, sans lumineux espoir… Le ciel, toutes les belles choses promises après la vie… Oui, peut-être… Mais pourtant, le trou noir était là, proche et certain, où il faudrait pourrir… Ce qui était sûr, ce qui était inexorable, c’est que jamais, jamais plus son visage détruit ne s’appuierait d’une façon réelle sur celui de Ramuntcho ; alors, dans le doute d’avoir une âme qui s’envolerait, dans l’horreur et la misère de s’anéantir, de devenir de la poudre et du rien, elle voulait encore des baisers de ce fils, et elle s’accrochait à lui comme s’accrochent les naufragés qui coulent dans les eaux noires et profondes… ■ (À suivre)











