
Par Aristide Ankou.
Gouverner un peuple n’est pas administrer une entreprise.

Je ne suis que d’assez loin l’actualité des idées politiques, mais mon attention a récemment été attirée par le courant dit « néo-réactionnaire », qui, si j’ai bien compris, serait la dernière mode parmi la « droite » étasunienne.
Plus précisément, j’ai cru comprendre qu’une des idées-force de ce courant intellectuel était le rejet de la démocratie constitutionnelle, à laquelle il conviendrait de substituer une sorte de monarchie managériale, en tout cas un régime qui combinerait la verticalité et l’autorité de la monarchie (telle, en tout cas, que les « néo-réactionnaires » l’imaginent) et l’efficacité supposée de l’entreprise privée, du type GAFAM, puisque, bien entendu, ce courant intellectuel trouve certains de ses plus fervents soutiens parmi les tycoons technophiles de la Silicon Valley.
Je ne prétends pas du tout avoir étudié les néo-réactionnaires, ni même avoir bien compris ce par quoi ils se proposent de remplacer nos démocraties – à supposer qu’ils aient une idée claire sur le sujet, ce dont je doute, à vrai dire.
Ce qui m’intéresse est simplement l’idée que le management d’une grande entreprise et le gouvernement d’une nation seraient deux choses suffisamment semblables pour que l’on puisse y réussir par les mêmes méthodes et (surtout) pour que le fait d’avoir réussi dans le premier domaine soit un titre valable à exercer le pouvoir politique.
Ce postulat me semble totalement faux et même d’une naïveté politique confondante mais, sur les sujets sérieux, il est bon de ne pas se contenter d’une impression et d’essayer de formuler les raisons de cette impression.
Ce qui suit n’a pas d’autre ambition que d’essayer de présenter, de manière assurément schématique, quelques-unes de ces raisons. Libre à vous de les compléter ou de les corriger.
Premier point : il existe pour un manager (un chef d’entreprise) une mesure simple et universellement admise du succès et de l’échec. Une entreprise qui réussit est une entreprise qui fait des bénéfices ; une entreprise qui échoue est une entreprise qui ne fait pas de bénéfices, ou pas suffisamment pour maintenir son activité.
Bien sûr, un manager est un être humain comme les autres, dont les motivations individuelles sont, par conséquent, souvent complexes et imparfaitement connues, y compris de lui-même. Mais, ultimement, en tant que manager, son succès se mesurera toujours en termes monétaires : beaucoup d’argent / pas assez d’argent. La grande vertu de l’argent est de fournir une mesure commune à des biens infiniment disparates. Le revers de cette vertu est qu’il tend à éclipser l’hétérogénéité réelle des biens humains et à faire croire que tout peut s’évaluer en termes monétaires.
À l’inverse, un homme d’État n’a pas de critère simple de succès, parce que sa fonction est précisément de « tisser ensemble », selon la métaphore platonicienne, des biens hétérogènes et tendanciellement incompatibles. En fait, le débat, parfois très âpre, au sujet de ce qui doit être considéré comme un succès ou un échec, est une part importante de la vie politique et ne s’éteint jamais totalement. C’est bien pourquoi l’histoire, c’est-à-dire le récit aussi complet et objectif que possible de certains événements passés, est une part essentielle de la politique.
Cette différence se manifeste également dans les relations « extérieures ». Le critère du bénéfice (exprimé en termes monétaires) assure une forme de compréhension intuitive et solide entre tous les « managers » du monde : ils ont tous le même critère de l’échec et du succès ; ils savent (ou croient savoir) ce que recherche l’autre ; à défaut d’avoir une langue commune (même si l’anglais commercial en tient souvent lieu aujourd’hui), ils ont un instrument d’évaluation commun : l’argent. À l’inverse, comprendre ce qui motive une autre nation, un autre chef d’État, est souvent un exercice hautement spéculatif, et supposer que l’autre a les mêmes motivations et les mêmes objectifs que nous pave, souvent, la voie des échecs retentissants.
Secondement, un chef d’entreprise est, théoriquement, libre de s’entourer à sa convenance. Bien sûr, dans le monde réel, cette liberté est toujours limitée, par le budget disponible, par les lois, par nombre de considérations. Il n’en reste pas moins qu’une filiale qui ne génère pas suffisamment de profit finira par être fermée ou vendue (ce qui revient au même), et que l’un des premiers actes d’un entrepreneur dont l’activité se développe sera de recruter.
Un homme d’État, par contraste, ne peut pas embaucher un nouveau peuple ni licencier l’ancien (j’entends déjà certains mauvais esprits murmurer « Grand Remplacement », mais ce phénomène ne peut pas être valablement comparé à la gestion de personnel d’une entreprise, pour des raisons qu’il serait trop long de développer ici). Dans une nation, on ne se sépare pas d’un territoire « déficitaire », pas plus qu’on ne peut simplement faire de « fusion-acquisition » pour s’agréger des territoires « rentables ».
Cela signifie qu’un homme d’État est obligé, pour peu qu’il comprenne sa fonction, de raisonner en termes de bien commun, car personne ne peut être laissé sur le bord du chemin sans mettre en péril la nation elle-même. Le seul gouvernant qui peut, en première apparence, se dispenser de raisonner ainsi, c’est le tyran. Encore ne le fait-il qu’à ses risques et périls.
De même, un chef d’État ne peut pas licencier à sa guise des collaborateurs indociles ou qui (à son estime) sabotent son travail, à moins d’être Staline et de pouvoir envoyer au goulag tous ceux qui lui déplaisent. Dans un régime démocratique, il ne peut même pas licencier la plupart des agents de l’État dont il a besoin pour agir. On peut certes rêver d’aligner le statut des agents publics sur celui des acteurs privés, mais le système des dépouilles n’est pas évidemment supérieur au système de la carrière, et il est même assez évidemment inférieur, de sorte que, dans tout régime qui n’est pas ouvertement tyrannique, on trouve une permanence de l’appareil d’État bien supérieure à celle du personnel d’une entreprise, et pour de bonnes raisons. Les inconvénients que cela engendre, nous les connaissons tous. Ils peuvent être mitigés, pas supprimés.
Troisième point : la politique a affaire à des passions et à des biens qui, du point de vue de l’entrepreneur (ou de la science économique censée décrire le comportement de cet entrepreneur), sont des nuisances irrationnelles et des illusions. Notamment l’indignation et le sens de l’honneur. Pour ne rien dire de l’aspiration à vivre en accord avec la loi divine.
D’une certaine manière, la survie de l’entreprise est le but ultime de l’entrepreneur, ce qui ne peut jamais être le cas de l’homme politique. Une nation ne peut « survivre » sans une certaine estime d’elle-même ; par conséquent, l’honneur de la nation est une partie de l’intérêt national correctement entendu. Or le sens de l’honneur commande de préférer la mort au déshonneur, ou à tout le moins d’être prêt à risquer sa vie pour défendre son honneur.
Du point de vue de l’entrepreneur, un bon « deal » est toujours préférable à l’affrontement, surtout s’il risque de conduire à la destruction mutuelle. Du point de vue de l’homme d’État, la guerre peut être la meilleure option dans certaines circonstances, une option supérieure à un « arrangement raisonnable » (mais qui ne paraît tel que parce qu’il ne prend pas en compte certains éléments immatériels mais essentiels).
La survie, pour une nation, est d’ailleurs une affaire infiniment plus complexe que pour une entreprise. Une nation se perpétue d’abord en éduquant (de multiples manières) les individus qui la composent, en perpétuant sa culture, ses mœurs, une « identité » dont la définition est elle-même l’objet du débat politique. En fait, l’existence même de la nation peut devenir le cœur du débat politique : sommes-nous réellement une entité politique unique, autonome, ou bien cette unicité n’est-elle qu’une illusion qu’il convient de dissiper (comme le pensaient, par exemple, les États du Sud au moment de la guerre de Sécession) ? L’existence d’une entreprise n’est jamais douteuse en ce sens-là, et la « culture d’entreprise » est à une culture nationale ce qu’un jeu vidéo type Call of Duty est à la guerre réelle.
Il y aurait bien d’autres choses à dire encore sur ce sujet, mais cela me semble suffisant pour justifier mon affirmation initiale : « The art of the deal » n’est absolument pas identique à « the art of statesmanship ».o ■o ARISTIDE ANKOU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 24.2. 2026).
Aristide Ankou













En politique, on limoge, des généraux, par exemple. Des ministres aussi, il faudrait le rappeler. Serait-ce seulement dans les pays sclérosés que la contradiction entre gouverner et administrer est aussi prononcée ? Comment comprendre, alors, que : nous sommes peut-être témoins de la liquidation de la filiale France ?
Aux rudiments de M. Ankou, je préfère les propos des MM. Manent et Gauchet, hier dans la vidéo du Figaro.
Vieille illusion d’un gouvernement par les technocrates, mais qui apparemment a toujours du crédit dans certains milieux. On y rajoute la légitimité du monarque, ce qui veut dire que la nécessité d’un roi fait son chemin. Mais le Roi soucieux de la pérennité de son pays sait qu’elle n’est pas conditionnée par l’argent et qu’il tient sa légitimité de l’histoire, même si on a oublié la transcendance, et non pas d’un conseil d’administration censé représenter les actionnaires. Personne ne mourra pour défendre une entreprise ou un conseil d’administration.
On a abandonné l’idée du monarque philosophe (équivalent du technocrate d’aujourd’hui censé savoir ce qui est mieux pour le vulgum pecus) Le meilleur exemple étant l’empereur Marc Aurèle, qui laissa son souvenir comme philosophe stoïcien, mais comme empereur celui de la persécution des chrétiens!
L’auteur rappelle que la politique engage :
l’honneur,
l’indignation,
le sacrifice,
voire la loi divine,
c’est-à-dire des biens intrinsèquement non négociables, que la rationalité économique traite comme des externalités irrationnelles.
La distinction entre :
la survie d’une entreprise,
et la survie d’une nation (culturelle, morale, symbolique),
est particulièrement pertinente.
L’idée que l’honneur national peut rendre rationnelle une guerre là où le compromis serait « raisonnable » économiquement est un point fort, rarement assumé aussi clairement dans les débats contemporains.