
Cette tribune de Jean-François Colosimo est parue dans Le Figaro quotidien de ce 27 mai. Il ne faut pas y chercher, à l’évidence, une analyse détaillée de l’importante encyclique pontificale qui vient d’être signée, présentée et commentée, avec sobriété mais une certaine solennité, par le Pape lui-même et son entourage romain. Jean-François Colosimo situe l’importance de ce texte à la fois dans le contexte mondial où l’IA, et plus généralement l’emprise de la technologie sur les sociétés humaines, suscitent partout de fortes interrogations, et au-delà dans la trajectoire, si l’on peut dire, historique, religieuse et sacrée de la Création et des sociétés humaines. Face à l’IA comme aux technologies en général, le Saint-Père n’oppose pas une condamnation mais exhorte plutôt les forces de l’Esprit à « reprendre le pouvoir ». Formulation que l’on devrait bien connaître et reconnaître chez nous. — Je Suis Français.
Par Jean-François Colosimo.
TRIBUNE – Dans Magnifica humanitas, le pape Léon XIV allie les esprits de finesse et de géométrie et propose un texte qui figurera parmi les grandes encycliques d’intérêt universel et à résonance planétaire, salue Jean-François Colosimo*, théologien et directeur des Éditions du Cerf.
Théologien, essayiste et éditeur, Jean-François Colosimo dirige les Éditions du Cerf. Il a notamment publié « La Crucifixion de l’Ukraine. Mille ans de guerres de religions en Europe » (Albin Michel, 2022). Dernier ouvrage paru : « Occident, ennemi mondial no 1 » (Albin Michel, 2024).

De Léon XIV, on avait compris l’inclination ascétique à la retenue spirituelle. On saura désormais l’instinct de prophétie. Certes, pour la première manifestation majeure de son magistère, le pape se fait volontiers pédagogue en nous initiant à la doctrine sociale que Léon XIII, son modèle, a formalisée dans Rerum novarum en 1891 et au vaste commentaire dont ses prédécesseurs l’ont enrichie en y lisant et relisant le monde tel qu’il est allé de mutation en mutation ces 135 dernières années. Ce talent-là, qui recoupe sa charge sacrée d’enseignement, est indéniable et ferait déjà ranger Magnifica humanitas parmi les grandes encycliques d’intérêt universel et à résonance planétaire.
Ni les dénonciateurs de l’obscurantisme ni les sectateurs de l’apocalypse ne trouveront leur compte dans cette démonstration alliant les esprits de finesse et de géométrie. Qui l’aurait oublié y réapprendra qu’il n’y a pas lieu de diaboliser le progrès puisqu’il est l’expression d’une raison qu’il serait précisément déraisonnable d’abandonner aux démons de l’irrationalité. Ou qu’il en va de la technique comme de la prière, que la définition qu’on en donne n’est rien, l’emploi qu’on en fait est tout. Ou encore que la capacité d’imiter la nature en produisant de quoi la compléter ou la suppléer se juge à la justesse mais aussi à la justice de l’invention.
Toutefois, ce n’est pas à la sagesse, mais au salut qu’appelle résolument le pape. En exégète qu’il est de la Bible, du Deutéronome qui exhorte chacun à choisir entre les voies de la vie et de la mort. En scoliaste qu’il est d’Augustin, des deux Cités de Dieu et des hommes que le cours de l’histoire doit démêler. Le pari est théologique parce que le défi est anthropologique. Quitte à oser ouvrir l’encyclique sur la malédiction de Babel, la tour de l’idolâtrie qui clôt la chronique des Origines entamée avec le meurtre fratricide d’Abel par Caïn et qui inaugure le cycle des Patriarches, marqué par les rivalités fraternelles, les jalousies conjugales, les hostilités tribales. La confusion des langues engendre la guerre de tous contre tous.
Aussi faut-il entendre littéralement l’appel que lance Léon XIV à « désarmer l’Intelligence artificielle ». En soi, la mutation technologique qui voit une machine dopée à la donnée simuler par un calcul inflationniste un entendement humain démultiplié interroge quant à son bien-fondé mais n’est pas létale. Elle devient néanmoins mortifère au regard des instances de destruction et de domination qu’elle mobilise. Donc en conséquence de ceux qui la monopolisent.
La dimension insurrectionnelle que recèle Magnifica humanitas tient à ce qu’il ne nous y est pas demandé d’invoquer la morale, mais de reprendre le pouvoir. Ni frein ni frontière, mais prothèse et pilule, tel est le programme des apprentis sorciers animés par le vertige de la financiarisation débridée et, plus encore, de la domestication déchaînée. Comme s’ils se donnaient pour vocation parareligieuse de répandre messianiquement leur propre schizoïdie sur toutes les faces de la Terre. On éprouve ainsi quelque peine à voir un de ces apôtres autodéclarés se faire le représentant du supposé « kit immortalité livrable en 2035 » alors qu’on peine à penser que vivre mille ans de plus suffirait à ce qu’il troque le scientisme contre la poésie.
Un appel à résister
Dans cette encyclique décisive, le pape liste les nuisances que charrie le sous-nietzschéisme de la puce magique. Il nous alerte sur l’ère de l’illusion que la Tech charrie, où l’accumulation des mensonges, mais aussi des vraisemblances, conduit à considérer que tout se vaut et à ne plus croire en rien. Il démonte les mécanismes afférents de manipulation de la vérité, de fictionnalisation de l’information ou encore d’intensification des armements d’annihilation. Léon XIV va ainsi jusqu’à réquisitionner les termes d’esclave et de colon pour décrire le mécanisme de déréalisation de l’humanité, de ses qualités intrinsèques que sont l’imagination et la décision, la dignité et la liberté, qu’induit cette volonté de puissance dématérialisée.
Les grandes firmes de l’industrie numérique, qui ont préempté à leur profit trois millénaires et demi d’histoire commune, ont de faustien les idéologies posthumanistes ou transhumanistes qui les régissent. Le tort social qu’elles vont causer, démesuré, reste de peu face au dommage mental qu’elles vont creuser, incommensurable. Sans oublier que le fallacieux rêve du surhomme pourrait tourner au vrai cauchemar de l’enfant de la finitude. Car il n’y a qu’un pas entre l’élimination des faiblesses et l’extermination des faibles.
Une obsession chrétienne que cette interpellation pontificale valant cri d’alarme ? En rien. Lors de la présentation de l’encyclique à Rome, Chris Olah, l’une des âmes d’Anthropic, la société américaine qui est derrière Claude et qui s’est aliéné Trump, a voulu être présent auprès de Léon XIV pour dire que, oui, la maîtrise et le devenir de l’intelligence artificielle ne peuvent être laissés aux mains de ses acteurs. Léon XIV n’entend rien régir. Il nous appelle à résister. Ensemble, que nous croyions au Ciel ou que nous n’y croyions pas. Parce qu’il y va de notre humaine communion. En quoi le successeur de Pierre montre et démontre la jeunesse incessamment recommencée du christianisme. o ■o JEAN-FRANÇOIS COLOSIMO












Comme à l’accoutumée s’agissant de Colosimo, c’est un propos tonique et pertinent, à propos de ce qui semble devoir être une encyclique remarquable; que je vais lire.