
Par Alexandre Devecchio, pour Le Figaro Magazine.
C’est un article du Figaro paru hier 26.2. Le sujet mériterait plus qu’un bref article de la grande presse. Mais Alexandre Devecchio y pose les bonnes questions et ses commentaires vont dans le bon sens. Celui qu’impose le contexte de violence grandissante – politique et autre – et que peut comprendre un vaste public. JSF

LA BATAILLE DES IDÉES – Dans son nouvel essai, le sociologue préféré de la gauche radicale, Geoffroy de Lagasnerie, propose d’en finir avec la souveraineté du peuple. Un raisonnement qui rappelle celui des macronistes.
La dictature progressiste, cela vous tente ? C’est le projet assumé de Geoffroy de Lagasnerie, le sociologue chouchou de la gauche radicale et de Radio France. Dans L’Âme noire de la démocratie (Flammarion), il conteste le principe démocratique en remettant en cause les notions de majorité, de vote ou de souveraineté populaire. Qui ne sont à ses yeux que des « abstractions fausses » s’opposant aux droits individuels et aux valeurs supposément progressistes de la gauche et des minorités. Le sociologue va même jusqu’à rejeter l’élection ou le suffrage universel.
« Dans la gauche, aujourd’hui, on dit que l’on veut radicaliser la démocratie pour essayer de faire qu’elle soit plus progressiste et plus proche des aspirations du peuple, qu’on présuppose toujours progressiste, explique-t-il. Mais les sondages contemporains montrent que les aspirations du peuple sont plutôt conservatrices, voire franchement réactionnaires. Moi, je propose à la gauche une autre voix, une autre pensée possible… » Pour se substituer au peuple, Lagasnerie entend s’appuyer sur un aréopage de chercheurs proches de la gauche radicale. « Je suis très sensible à la pensée et à la science », affirme-t-il.
Le sociologue, soutien revendiqué de LFI, voit juste au moins sur un point : la majorité du peuple rejette les délires de la gauche radicale, qui, à court terme, n’a aucune chance de l’emporter par la voie démocratique. Il faut aussi lui reconnaître le mérite de l’honnêteté : Lagasnerie ne cache son mépris ni pour le peuple ni pour les urnes. On pourrait donc sourire de ses élucubrations si elles n’étaient pas prises au sérieux par une partie du monde universitaire et médiatique. Et surtout, si ses propos ne faisaient pas écho à un antidémocratisme qui dépasse de très loin le camp de la gauche radicale.
Un vote inefficient
« Face au risque que le RN gouverne le pays, il est nécessaire d’être en capacité de résister de l’intérieur au recul de l’État de droit et de la démocratie. Ce n’est pas antidémocratique, au contraire, c’est une manière de cranter la démocratie. » Cranter la démocratie ? Cette fois les propos, rapportés dans l’hebdomadaire Marianne, n’émanent pas d’un trublion gauchiste, mais d’un proche du président de la République justifiant le verrouillage des postes clés de l’État dans l’objectif assumé d’empêcher une éventuelle future majorité RN de gouverner. Il ne s’agit pas ici d’abolir le vote comme le préconise Lagasnerie, mais de le rendre presque inefficient, de déposséder le peuple de sa souveraineté pour la confier à des technocrates ou des juges non élus.
Depuis 2005 et le « non » français au traité constitutionnel européen, les élites politiques ont tendance à faire fi de la volonté populaire pour gouverner, voire à gouverner contre la majorité. Emmanuel Macron a poussé cette logique à son paroxysme. Sous son impulsion, le Conseil constitutionnel a vidé de sa substance la dernière loi immigration, pourtant peu restrictive, alors qu’elle était plébiscitée par la majorité des Français. Plus récemment, le premier ministre a décidé par décret de la politique énergétique de la France sans même un débat à l’Assemblée nationale.
Entre l’extrême gauche de Lagasnerie et l’extrême centre macroniste opposé au « populisme » au nom de « l’État de droit », il y a une différence de degré, mais pas de nature : tous deux rêvent d’une démocratie sans le peuple… o ■ o ALEXANDRE DEVECCHIO












