
Ce « reportage » est paru dans Le Figaro de ce lundi 30 mars. On chercherait, sans doute, en vain dans les grands médias d’hier et d’aujourd’hui, une réflexion de quelque envergure sur cette visite du pape à Monaco, chargée d’une diffuse nostalgie de chrétienté, celle qui, selon Maurras, aurait pu faire l’unité de l’Europe et, à partir d’elle, de terres lointaines ; et visite marquée aussi par la référence explicite du pape à la doctrine sociale de l’Eglise, l’appel à la solidarité des classes sociales, telle que déjà prêchée par son prédécesseur, Léon XIII, la condamnation des divers objets d’idolâtrie de la modernité, l’Argent, la technologie, enfin, la dénonciation de la guerre, l’appel à la paix, etc. Nous n’y pouvons rien, c’est Le Figaro qui a publié cet article digne d’intérêt, en forme de reportage. Des questions religieuses et vaticanes, Jean-Marie Guénois est un spécialiste avisé. Il nous a paru utile de reprendre cet article, qui a aussi le mérite de donner de nombreuses citations des discours du Saint-Père. Chacun, ensuite, en jugera selon ses moyens. — JSF
Par Jean-Marie Guénois.
REPORTAGE – Durant ce court séjour, samedi, Léon XIV a révélé son envergure politique et internationale en sortant de la réserve qu’il tenait jusque-là. Haut et fort, il a exprimé ses convictions sur la justice sociale, sur l’éthique, sur la violence de la guerre.

À la vitesse d’un escargot, ce samedi 28 mars, la papamobile longe les stands en construction du futur grand prix de Formule 1 de Monaco. Un drôle de contraste que cette éternité spirituelle avec les si précieux centièmes de seconde de ces bolides. Haut lieu de la frénésie milliardaire, « le Rocher » est aussi le socle d’une fidélité sans faille, depuis sept siècles, à l’Église catholique, religion d’État de la principauté. Deux rythmes, deux espaces-temps. Aux premiers tours de roue du célèbre 4 × 4 Mercedes blanc immatriculé SCV 1, plaque minéralogique du Vatican, beaucoup se demandent encore ce que le pape américain vient faire dans la principauté.
Pourquoi a-t-il choisi le pays au PIB par habitant le plus élevé de la planète pour sa première véritable visite à l’étranger (son voyage en Turquie et au Liban, l’automne dernier, avait été programmé par François) ? Que vient-il dire ? Les foules seront-elles là ? D’autant que les hôtels – pourtant hors de portée – sont tous complets ce week-end en raison d’un congrès mondial « anti-aging » : tout ce que la Terre porte de médecins réputés et autres businessmen de « la lutte anti-âge et contre le vieillissement » sont ici. Eux pensent faire reculer la mort quand le pape évoque, lui, « la vie éternelle ». Dieu a décidément de l’humour.
Ce qui s’annonçait comme un voyage papal convenu, protocolaire, lisse et sans faute, a en réalité dévoilé le nouveau pape au fil de la journée, et la montée en puissance de sa dimension internationale. Ici, à Monaco, Léon XIV est sorti d’une forme de réserve qu’il avait tenue jusque-là, en parlant très clair et très fort sur la justice sociale, sur l’éthique, sur la violence de la guerre. Au point que ce voyage semble marquer une étape de son pontificat, dont le premier anniversaire sera fêté dans quelques semaines, le 8 mai.
Dénoncer les « idolâtres »
Baigné de soleil, tout semble idyllique sur le Rocher, mais la guerre qui enflamme le Moyen-Orient n’est pas si loin. Sans frontières, les eaux claires de cette Côte d’Azur se mêlent à celles, saumâtres, des pays du Golfe et du Moyen-Orient qui sont en feu. Fait inhabituel, la France a particulièrement veillé sur la sécurité du vol papal en hélicoptère jusqu’à la principauté, par des moyens de surveillance et de protection aériennes, en raison des menaces potentielles visant cette visite.
« Chaque vie brisée est une blessure infligée au corps du Christ. Ne nous habituons pas au fracas des armes, aux images de guerre ! » Pape Léon XIV
La guerre, c’est lors de la messe, moment culminant de cette journée dans le stade Louis-II de Monaco, que Léon XIV a choisi de l’aborder en dénonçant les « idolâtres » qui décident d’envoyer des missiles. Dans son homélie, il a attaqué « l’action occulte d’autorités puissantes, prêtes à tuer sans scrupule » et « les guerres qui sont le fruit de l’idolâtrie du pouvoir et de l’argent ». Avec force, et en français, comme tous les discours du jour, il a insisté : « Chaque vie brisée est une blessure infligée au corps du Christ. Ne nous habituons pas au fracas des armes, aux images de guerre ! La paix n’est pas un simple équilibre des forces, elle est l’œuvre de cœurs purifiés, l’œuvre de ceux qui voient dans l’autre un frère à protéger, et non un ennemi à abattre. »
Mais qui sont ces idoles d’un nouveau genre ? Le pape américain n’a nommé personne mais son diagnostic est sans appel : « Le mot “idole” signifie “petite idée” », a-t-il explicité. Ainsi, « les idolâtres sont des personnes à vue courte : ils regardent ce qui captive leurs yeux en les aveuglant (…), laissant le prochain dans la misère et la tristesse ». Et le pape de se désoler : « Encore aujourd’hui, combien de calculs sont faits dans le monde pour tuer des innocents ; combien de fausses raisons sont revendiquées pour les éliminer ! »
Une assemblée cosmopolite
De retour à Rome dimanche pour une splendide messe des Rameaux sur la place Saint-Pierre, baignée de lumière, le pape a rebondi sur sa journée à Monaco en assurant : « Nous sommes plus que jamais proches par la prière des chrétiens du Moyen-Orient, qui souffrent des conséquences d’un conflit atroce et qui, pour beaucoup, ne peuvent pas vivre pleinement les rites de ces jours saints. » Et de marteler : « Dieu n’écoute pas la prière de ceux qui font la guerre », « personne ne peut invoquer le Roi de la paix pour justifier la guerre », conflit dont il faut entendre le « gémissement » des victimes. Le Christ, a-t-il rappelé, « se présente comme le Roi de la paix, alors qu’autour de Lui la guerre se prépare ». « Il n’a pas pris les armes, Il ne s’est pas défendu, Il n’a mené aucune guerre. » Il a conclu avec cette prière : « Dieu est amour ! Ayez pitié ! Déposez les armes, souvenez-vous que vous êtes frères ! »
Samedi après-midi, dans le stade Louis-II de Monaco, cet élan a eu un fort écho dans l’assistance. Après la consécration du pain et du vin – issu d’une petite exploitation biologique viticole des côtes roannaises, La Bénisson-Dieu, reprise par un couple de catholiques – et avant la communion, un échange de paix a eu lieu entre les 15.000 fidèles. Parmi eux, Marco Boeri, un Italien venu spécialement pour cette messe, n’attendait qu’une chose : « que le pape nous apporte la paix ». Non loin de lui, Caroline, monégasque, et son mari, Eddy, suédois, leurs enfants dans les bras, espéraient la même chose, « la joie » en plus : « Nous en avons énormément besoin ! » Venu de France, Geoffroy, 32 ans, qui redécouvre la foi, confirmait : « En ces temps difficiles, nous avons besoin de nous raccrocher à la religion. » Au diapason de Timothée, un financier monégasque, pas forcément très pratiquant, qui espérait que les paroles du pape puissent « limiter les conflits qui couvent partout » et que Léon XIV « apporte la paix sur un plan universel ».
Dans cette assemblée cosmopolite, se côtoyaient à l’évidence des classes sociales aux antipodes, des familles élégamment habillées, des parents aux enfants, des familles très modestes, des familles d’origine philippine ou portugaise travaillant ici au service des plus aisés. Soit une inégalité de conditions très marquée dans la principauté, qui fait figure de paradis fiscal même si elle n’est pas dans la liste noire des 11 pays pointés par les autorités européennes. Léon XIV ne s’est d’ailleurs pas attardé sur ce sujet, mais il n’a pas éludé la responsabilité de « solidarité sociale » de la principauté. Devant la communauté catholique réunie à la cathédrale, il a appelé l’Église à être un ferment d’unité dans le « mélange social et culturel » de Monaco qui est « un petit État cosmopolite où la diversité des origines s’accompagne également d’autres différences socio-économiques ». Et de comparer : « Dans l’Église, ces différences ne sont jamais un motif de division en classes sociales mais, au contraire, chacun est accueilli en tant que personne et enfant de Dieu, et chacun est destinataire d’un don de grâce qui encourage la communion, la fraternité et l’amour mutuel. »
Une « mission » au petit État
« Vivre ici est pour certains un privilège, a-t-il également lancé, et pour chacun un appel spécifique à s’interroger sur sa propre place dans le monde. » S’adressant aux plus aisés, le pasteur des catholiques a rappelé que « rien ne doit être reçu en vain aux yeux de Dieu, ainsi que le laisse entendre Jésus dans la parabole des talents ». Ces derniers doivent être « mis en circulation et multiplié à l’horizon du royaume de Dieu » et non pas « ensevelis ». Un horizon exigeant toutefois car, a assuré le pape, « il secoue les configurations injustes du pouvoir, les structures de péché qui creusent des abîmes entre pauvres et riches, entre privilégiés et rejetés, entre amis et ennemis ». Dès lors, « chaque bien mis entre nos mains a une destination universelle », de façon à ce que « personne ne soit jamais exclu de la table de la fraternité ». Ce qui impose « une logique de liberté et de partage » pour « offrir de nouveaux repères capables d’endiguer ces poussées de sécularisme qui risquent de réduire l’homme à l’individualisme et de fonder la vie sociale sur la production de richesses ».
« Monaco est un petit pays, mais il peut être un grand laboratoire de solidarité, une fenêtre d’espérance » Pape Léon XIV
Le chef de l’Église catholique parlait à cet instant-là aux côtés du prince Albert II, qui le recevait avec les honneurs dus à son rang. Il a profité de l’occasion pour donner une « mission » au petit État : « Je confie à la principauté de Monaco, en vertu du lien si profond qui l’unit à l’Église de Rome, une mission toute particulière dans l’approfondissement de la Doctrine sociale de l’Église et dans l’élaboration de bonnes pratiques, locales et internationales, qui en manifestent la force transformatrice ». Ce qu’il a résumé ainsi à un autre moment de la journée : « Monaco est un petit pays, mais il peut être un grand laboratoire de solidarité, une fenêtre d’espérance. »
Après la géopolitique et son contexte guerrier, après « l’amitié sociale », autre formule de Léon XIV pour parler de la solidarité, le pape, qui a aussi évoqué l’enjeu écologique, en a profité pour soutenir et encourager Albert II dans son rejet d’une législation favorable à l’avortement et à l’euthanasie. Pour l’Église catholique, il importe en effet que « la vie de chaque homme et de chaque femme soit défendue et promue, de sa conception à sa fin naturelle ».
Un événement, à la fois institutionnel et spirituel.
Vendredi soir, veille de l’arrivée du pape, une cinquantaine de chrétiens s’étaient réunis dans la petite église Saint-Nicolas de Fontvieille, proche du port, afin de « confier », lors d’une prière fervente « la visite du pape et les fruits » qu’elle pourrait porter. Car l’une des participantes reconnaissait que « Monaco a tout, et n’a pas forcément soif de Dieu ». Dimanche, après cette journée historique, Julie, une fidèle monégasque, confiait que cette visite « a apporté une forme d’espérance, tout en donnant une visibilité particulière à la principauté sur la scène internationale. Pour nous, elle a aussi renforcé le sentiment d’unité de la population de Monaco. Mais elle ne se limite pas à un moment symbolique : elle peut susciter des prises de conscience, à chacun maintenant de s’en saisir dans la durée. » C’est tout le défi de ce genre d’événement, à la fois institutionnel et spirituel. Matthieu Lavagna, lui, n’en a pas manqué une miette.
Ce jeune auteur catholique, d’origine monégasque, qui s’est fait connaître par son livre Soyez rationnel, devenez catholique !, observe : « L’avenir dira la portée de cette visite. C’est au prince et à l’ensemble de la communauté monégasque de prendre acte de ces axes d’amélioration rappelés par le pape Léon et de les appliquer. » Dont une bonne partie, en écologie et en éthique, est prise ici au sérieux, souligne-t-il. Léon XIV, de son côté, attend que son message ne reste pas lettre morte. Il a pris les Monégasques à témoin : « Dans la Bible, comme vous le savez, ce sont les petits qui font l’histoire ! »o ■oJEAN-MARIE GUÉNOIS












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