
Par Aristide Ankou.
« On trouve de l’or au cœur du plomb et du plomb au cœur de l’or. »

Les rayons et les ombres, le beau film de Xavier Giannoli actuellement à l’affiche, pourrait sembler, en première analyse, être une illustration presque parfaite de cette maxime que l’on trouve dans Le Fédéraliste (je cite de mémoire) : « Il est très difficile de faire comprendre une chose à un homme lorsque ses revenus dépendent du fait qu’il ne le comprend pas. »
Ce qui mène le Jean Luchaire que nous voyons à l’écran du pacifisme à la collaboration la plus abjecte est, en effet, clairement le goût du lucre : le besoin frénétique de trouver toujours plus d’argent pour financer un train de vie qui est, tout aussi clairement, une fuite de la réalité.
Un besoin d’autant plus impérieux à mesure que les choix faits successivement rendent la réalité plus insupportable : choix personnels (étouffer l’angoisse de la maladie dans les plaisirs violents et les poisons de l’esprit, qui épuisent le corps et rendent les moments de lucidité encore plus insupportables) ; choix politiques (lier peu à peu son sort à celui de l’Allemagne, dont la défaite ne fait plus de doute dès fin 1942, ce qui vous promet le peloton d’exécution à brève échéance).
Et c’est ainsi que Jean Luchaire, qui fut un soutien de Léon Blum et de la LICA, finit, de compromission en compromission, par approuver l’antisémitisme officiel, afin de maintenir sa position dans le gotha de la collaboration lorsque le cinglé Louis-Ferdinand Céline l’accuse d’être un « tiède » et un « enjuivé ».
Convictions et intérêts mêlés
Jean Luchaire s’aveugle sur ce qu’il fait car il a besoin de s’aveugler pour pouvoir le faire et, en bon intellectuel (Jean Luchaire était normalien), il trouve le bandeau dont il a besoin dans des idées nobles mais éthérées, ou plutôt nobles parce qu’éthérées : le pacifisme, la réconciliation des peuples, l’amitié par-delà les frontières, etc.
Ce qui était originellement des convictions sans doute naïves mais sincères prend peu à peu la couleur de ses intérêts les plus matériels et donne à ces derniers la caution morale dont il a besoin pour les justifier, aussi bien à ses propres yeux qu’à ceux des autres.
Car Luchaire, sans doute, n’a jamais cessé de se considérer comme quelqu’un de « moral », ni n’a jamais cessé de faire, parfois, de bonnes actions (comme lorsqu’on le voit fournir des laisser-passer à une famille juive, simplement parce que sa fille a sympathisé avec eux).
Le réquisitoire impitoyable du procureur, lors du procès de Luchaire, bien que juste dans sa conclusion, manque ainsi un point important, que le film, lui, ne manque pas : Luchaire n’a jamais été purement et simplement un « vendu ». Chez lui, les convictions et les intérêts se sont mêlés sans doute jusqu’au bout, se renforçant et se « couvrant » mutuellement.
Comme le rappelle le poème de Victor Hugo, dont le film tire son titre : « Tout homme sur la terre a deux faces. Le Bien et le Mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. Les âmes des humains, d’or et de plomb sont faites ». Mais il faut ajouter que le plomb et l’or, s’ils peuvent et doivent être distingués, ne peuvent pas être séparés : on trouve de l’or au cœur du plomb et du plomb au cœur de l’or ; l’or peut se transformer en plomb et le plomb en or.
Nous le voyons non seulement dans l’itinéraire politique de Jean Luchaire, mais aussi dans sa relation avec sa fille, Corinne. Le film nous le présente à la fois comme un père très aimant et très mal aimant. Il essaye de lui donner ce qu’il conçoit comme étant le meilleur, mais ce meilleur ressemble un peu trop à ce qui lui plaît à lui pour ne pas être un peu suspect. Jean laisse Corinne très libre de vivre comme elle l’entend et il l’habitue à un train de vie luxueux, car cela correspond à la liberté qu’il s’accorde lui-même et à son goût de vivre au-dessus de ses moyens. Il favorise sa carrière d’actrice, puis, peu à peu, dans le Paris occupé, il la compromet, car le milieu artistique qu’elle fréquente et les jeunes filles qu’elle peut ramener sont utiles à son projet politique et à ses intérêts matériels.
Corinne, sa fille chérie, devient une pièce maîtresse de son dispositif politico-financier, ce qui signifie qu’elle sera entraînée dans sa déchéance lorsque l’occupant aura été chassé. Mais à aucun moment il ne cesse de l’aimer d’une manière fusionnelle, quasi incestueuse, et de faire tout ce qu’il peut pour « l’aider » (sauf, bien sûr, l’aider à adopter un autre mode de vie).
Le fait que Jean et Corinne soient tous les deux atteints de la tuberculose prend ici une portée symbolique : la contamination est celle de l’esprit autant que du corps, tous deux partagent les mêmes vices et le même aveuglement volontaire autant que les mêmes bacilles (et c’est bien parce que leur relation a une signification qui dépasse la réalité historique que le film est muet sur le fait que Corinne avait, en réalité, trois frères et sœurs, et que sa mère n’apparaît presque jamais).
Xavier Giannoli et ses acteurs principaux (tous remarquables) parviennent ainsi à ne jamais condamner leurs personnages tout en nous donnant tous les éléments nécessaires pour les juger et exercer notre propre jugement moral, chose difficile et nécessaire. Car si blâmer tout, c’est ne comprendre rien, comprendre tout n’aboutit pas à ne blâmer rien. o ■o ARISTIDE ANKOU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 83.3. 2026).
Aristide Ankou

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Très bon et beau film, avec des acteurs remarquables, descriptif et objectif, une histoire bien triste et tragique comme l’histoire de l’occupation et de ce qu’elle amena. L’article d’Aristide Ankou est exceptionnel et sa conclusion bien humaine : Car si blâmer tout, c’est ne comprendre rien, comprendre tout n’aboutit pas à ne blâmer rien !