
Par Edouard de Mareschal.

Cet intéressant entretien est paru dans Le Figaro d’hier, samedi 11 avril. Il a le mérite de distinguer clairement entre l’Europe civilisationnelle, celle que défend Victor Orban, et l’U.E., tout entière à son entreprise fédéraliste, en réalité mondialiste, postnationale et sans racines. Pour nous aussi, en aucun cas l’Europe, communauté de civilisation, ne peut ni ne doit justifier ni permettre le passage au projet politique fédéraliste, destructeur de la première et véritable Europe. Nous avons donc affaire à ce que Rod Dreher qualifie de tragédie, sauf à supposer probable l’effondrement de l’U.E. ou la sortie d’un certain nombre de ses membres, dont la France — ce qui, d’ailleurs, en sonnerait la fin. Vue de France, tel est l’intérêt de l’élection législative qui se joue ce dimanche en Hongrie. — Je Suis Français
ENTRETIEN – L’intellectuel conservateur américain livre une analyse clairvoyante des 16 ans de pouvoir de Viktor Orbán. Distancé dans les sondages, le premier ministre hongrois est confronté à l’usure du pouvoir, face à un opposant qui suscite de l’engouement à droite, y compris parmi ses fidèles.
Installé en Hongrie depuis 2022, Rod Dreher est chercheur associé au Danube institute, un think tank conservateur proche du Fidesz. Il est aux premières loges pour analyser les enjeux de l’élection législative qui se tient dimanche en Hongrie. Conservateur américain proche des Républicains, il est présenté comme la tête de pont entre les réseaux MAGA aux États-Unis et les milieux intellectuels et politiques hongrois de la galaxie Orbán.
Rod Dreher est aussi présenté comme un ami proche de J.D. Vance, qu’il a accompagné dans sa conversion au catholicisme. Il est à ce titre l’un des mieux placés pour décrypter les intentions du vice-président américain lors de sa visite à Budapest pour apporter un soutien appuyé à Viktor Orbán.
En difficulté dans les sondages, le premier ministre sortant pourrait être renversé après 16 ans de pouvoir ininterrompu. Face à lui, le candidat de Tisza, Peter Magyar, incarne le renouveau tout en assumant une ligne libérale de droite. Et c’est le principal problème pour Orban, estime Rod Dreher.

LE FIGARO.- À quelques jours de l’élection, J.D. Vance s’est rendu à Budapest pour appuyer Viktor Orban, en difficulté dans les sondages. Comment interpréter cette démonstration de soutien significative du vice-président américain, et pensez-vous qu’elle puisse influencer le résultat du scrutin ?
ROD DREHER.- C’est un signe de respect et d’amitié entre l’administration américaine et Orbán. J’étais présent en novembre dernier lorsque le vice-président américain a proposé de se rendre en Hongrie pendant la campagne si le premier ministre le souhaitait. Les deux hommes se sont montrés mutuellement très chaleureux. En temps normal, la venue de J.D. Vance aurait été un atout majeur pour la campagne d’Orbán, mais aujourd’hui, je ne sais pas. La guerre contre l’Iran change la donne. Le jour du meeting Orbán-Vance à Budapest, Trump a tweeté des propos insensés, menaçant de mettre fin à la civilisation iranienne si le pays ne capitulait pas. Les Hongrois apprécient les Américains, mais ils sont aussi Européens, et cette guerre contre l’Iran sera un désastre économique pour tous les Européens. Je ne sais donc pas vraiment si cette visite de Vance sera bénéfique à la campagne d’Orbán. L’issue est incertaine.
J.D. Vance a renouvelé ses attaques contre l’Union européenne et les «bureaucrates de Bruxelles», qu’il accuse d’interférer dans le scrutin. Les Américains sont-ils en train de jouer la carte de Viktor Orban contre l’Europe ?
Je peux vous dire que J.D. Vance a un amour sincère pour l’Europe. Je le sais simplement pour l’avoir côtoyé personnellement. Et une grande partie de son amour pour l’Europe est liée à sa foi catholique, qu’il a découverte sur le tard. Est-ce qu’il souhaite voir l’Union européenne démantelée ? Oui, absolument. Mais pas pour détruire l’Europe. Plutôt pour que l’Europe puisse redevenir l’Europe. Je reconnais que l’UE a fait beaucoup de bien, mais je pense qu’elle devrait se limiter principalement à l’économie et laisser à chaque nation européenne davantage de souveraineté sur sa propre politique culturelle. La classe dirigeante européenne ne comprend pas l’intérêt à long terme de l’Europe. Elle ne comprend pas vraiment la menace que représentent l’immigration et l’islam pour la civilisation européenne. Viktor Orbán, lui, la comprend.
Les Hongrois ne veulent surtout pas être impliqués dans la guerre en Ukraine. Ils ne veulent pas risquer une guerre qui viendrait détruire ce qu’ils sont parvenus à reconstruire après ce XXe siècle épouvantable
Viktor Orbán accuse aussi l’Union européenne et son opposant, Peter Magyar, de vouloir précipiter la Hongrie dans la guerre au côté de l’Ukraine. Est-ce un grief auquel les Hongrois sont sensibles ?
Quand la guerre a commencé début 2022, j’ai été surpris de constater que tous les Hongrois que j’ai rencontrés étaient contre l’implication de la Hongrie en Ukraine, même ceux qui n’aiment pas Viktor Orbán. On l’explique par le fait que la Hongrie a connu un XXe siècle terrible. Avant la Grande Guerre, Budapest était une ville en plein essor, riche, culturellement dynamique. Après l’Armistice, le Traité de Trianon a amputé la Hongrie des deux tiers de son territoire. Ici, c’est encore un traumatisme très présent. Dans les années 30, ils se sont rapprochés de l’Allemagne nazie pour récupérer les territoires perdus après le traité de Trianon. Ils ont ensuite été occupés pendant 45 ans par les Soviétiques. Voilà ce qu’a été leur XXe siècle.
Lorsque la guerre a éclaté à leur porte en février 2022, ils se sont dit : «C’est reparti. Nous allons être entraînés dans un conflit entre grandes puissances qui n’est pas dans notre intérêt. » Voilà pourquoi les Hongrois ne veulent surtout pas être impliqués dans la guerre en Ukraine. Ils ne veulent pas risquer une guerre qui viendrait détruire ce qu’ils sont parvenus à reconstruire après ce XXe siècle épouvantable.
N’est-ce pas paradoxal de la part de de Viktor Orban d’entretenir des liens aussi étroits avec la Russie, puissance qui a été extrêmement dure avec la Hongrie notamment sous l’URSS ?
Oui, j’ai d’ailleurs constaté ici qu’il n’y avait aucune forme de sympathie pour les Russes parmi les Hongrois. Au début de la guerre, si je me souviens bien, aucun d’entre eux ne soutenait l’invasion russe. Mais ils se disaient simplement : « Ce n’est pas dans notre intérêt de nous impliquer là-dedans, car c’est un conflit entre la Russie et l’Ukraine. L’Ukraine n’est pas dans l’UE, elle n’est pas dans l’OTAN. Ce n’est pas notre combat. » Ils savaient qu’ils étaient une minorité à défendre cette ligne au sein de l’UE. Les Polonais par exemple, se sont aussitôt placés au côté de l’Ukraine bien qu’ils partagent la même histoire terrible avec la Russie. Mais les Polonais perçoivent la Russie comme une menace existentielle parce qu’ils sont slaves alors que les Hongrois sont magyars, et je pense que ça a fait une grande différence.
Face à Viktor Orbán, Peter Magyar réussit à créer un engouement autour de lui. Il creuse l’écart dans les sondages à quelques jours du scrutin. Quelle est sa principale force par rapport au premier ministre sortant ?
Le principal problème pour Viktor Orbán, c’est que Peter Magyar n’est pas de gauche. C’est un homme qui est issu des rangs du Fidesz. Donc pour les Hongrois qui sont conservateurs mais qui en ont assez du gouvernement actuel, il donne la possibilité de voter contre Orbán sans voter à gauche. Ce ne sont pas les mêmes pour autant. Peter Magyar est beaucoup plus proche de Bruxelles par exemple. Mais j’ai beaucoup d’amis hongrois conservateurs, qui ont voté pour le Fidesz auparavant, et qui veulent du changement. L’économie ne va pas très bien, et ils en ont assez de ce qu’ils appellent la corruption du Fidesz. Quand l’économie va bien, les gens peuvent tolérer beaucoup de corruption. Mais dans le cas contraire, elle devient intolérable.
Les électeurs du Fidesz sont-ils sensibles aux accusations de corruption récurrentes qui touchent les cercles du pouvoir ?
Un de mes amis ici, grand partisan du Fidesz, est furieux à ce sujet. Il va voter pour Orbán, mais ces problèmes de corruption le mettent hors de lui. Un jour dans la rue, on a vu une Lamborghini et il m’a dit : « Je parie que le type qui conduit ça, c’est le fils d’un gros bonnet du Fidesz. » Il vote pour Orbán parce qu’il pense que dans l’ensemble, c’est bon pour le pays. Surtout en matière d’immigration. Mais beaucoup de Hongrois ne partagent pas son point de vue. Beaucoup ne voient plus que ces voitures de luxe conduites par des gosses de riches et ça les met en colère. Si Peter Magyar gagne, je suis assez confiant qu’il apportera des changements. Peut-être qu’il s’en prendra à certaines personnalités de premier plan qui ont profité du gouvernement Orbán, ainsi qu’à certaines institutions. Mais ici, beaucoup pensent que la corruption restera. Elle profitera simplement à d’autres personnes.
On vote rarement pour un candidat qu’on soutient pleinement, mais plutôt contre le candidat qui est pire
La lutte contre l’immigration prime sur tout le reste chez les soutiens d’Orbán?
Oui, mais ils considèrent la question migratoire comme faisant partie du problème plus vaste de la souveraineté, y compris la souveraineté culturelle. Lors des précédentes élections en 2022, une jeune femme chrétienne évangélique, très conservatrice, m’a dit quelque chose qui m’a marqué : « Il y a deux types de corruption. Il y a la corruption liée à l’argent et au pouvoir. Et puis il y a la corruption de la gauche, la corruption intellectuelle et morale. L’ouverture à l’immigration, à l’idéologie du genre… Si ça arrive dans notre pays, on est fichus. » J’ai trouvé ça très lucide. On vote rarement pour un candidat qu’on soutient pleinement, mais plutôt contre le candidat qui est pire.
Comment le bras de fer avec les institutions européennes, notamment sur la question de l’État de droit, est-il perçu en Hongrie ?
Lorsque la Hongrie a adopté en 2021 une loi interdisant l’enseignement des questions LGBT et de l’idéologie de genre à l’école, l’Europe s’est déchaînée. Mark Rutte, qui était à l’époque premier ministre des Pays-Bas, avait déclaré que la Hongrie devrait être exclue de l’UE pour cela. Orbán a simplement répondu : « Écoutez, nous ne croyons pas en cela. Et nous avons le droit de décider ce que nos enfants doivent ou ne doivent pas apprendre à l’école. Nous ne disons pas à la France, aux Pays-Bas ni à aucun pays européen qu’ils devraient faire comme nous. Nous attendons la même chose de leur part. » Je pense qu’il a tout à fait raison. Je suis d’accord avec cette loi et même si je ne l’étais pas, je crois en la souveraineté. Derrière ces débats, il y a une forme de colonialisme sociétal : si vous êtes pour la démocratie, vous devez être en faveur de l’idéologie LGBT. Si vous ne l’êtes pas, vous êtes contre la démocratie. Or je ne pense pas que cela ait quoi que ce soit à voir avec la démocratie.
La démocratie illibérale telle que théorisée par Orban pourrait-elle être balayée par une défaite du Fidesz dimanche ?
Il faut d’abord rappeler une évidence, Viktor Orbán n’est pas contre la démocratie. Il est contre ce que le libéralisme signifie aujourd’hui, à savoir le mondialisme, la laïcité, la cause LGBT, l’idéologie du genre… Il veut une démocratie respectueuse des libertés fondamentales mais fondée sur des principes chrétiens. En ce sens, c’est un démocrate-chrétien à l’ancienne, de l’époque où ils étaient réellement chrétiens. Il croit vraiment que nous menons un combat en Occident pour notre propre civilisation. Il a déclaré ouvertement que si nous perdons le christianisme, alors nous sommes condamnés. Et ce n’est pas simplement une question de pression exercée par l’islam et l’immigration.
Cela tient aussi à un manque de confiance en nous-mêmes et en notre propre civilisation. Il considère à cet égard la laïcité militante de Bruxelles comme une menace, et c’est à cela qu’il s’oppose. Orbán possède ce que presque aucun autre dirigeant européen ne possède : une vision civilisationnelle. Si Orbán perd cette élection, ce sera une tragédie pour lui. Mais si les autres dirigeants européens ne partagent pas sa vision positive d’une civilisation européenne chrétienne forte et robuste, alors la tragédie sera celle de l’Europe.o ■











