

« Le pape vient comme un témoin de la vérité, avec la logique de saint Augustin, qui est toute spirituelle. Le pape annonce une cité qui n’est pas sur la terre, mais dans les cieux. »
Entretien Par Eugénie Boilait.
Cet entretien paraît aujourd’hui dans Le Figaro, alors que Léon XIV s’apprête à quitter Rome pour l’Algérie. Un voyage qui ne fait pas l’unanimité en France, et sur l’esprit duquel ce « débat » apporte des éclairages de haute volée, tirés de l’histoire comparée entre deux époques fort éloignées l’une de l’autre -celle de Saint Augustin et la nôtre – mais présentant des analogies que le père Marie, surtout, et Boualem Sansal tentent d’établir. Sur le plan temporel, c’est-à-dire politique, ce n’est évidemment qu’à la fin du voyage pontifical qu’on pourra en dresser ce que l’on répugnera à appeler un bilan, mais qu’il faudra bien pourtant évaluer. Ce sera au retour du pape à Rome, à l’issue d’un voyage qui n’aura pas été seulement algérien, mais, plus largement, africain. — JSF
À l’occasion de la visite de Léon XIV, pape augustin, en Algérie, l’écrivain Boualem Sansal et le père Michel, coauteur d’« Augustin avec nous » (Fayard), méditent sur l’héritage du Père de l’Église en terre d’islam. Une discussion de haut vol sur les pensées de saint Augustin, qui a assisté, comme c’est le cas de l’Occident aujourd’hui, à l’effondrement d’une civilisation.

LE FIGARO. – Quelle signification peut prendre la visite de Léon XIV, pape augustinien, en Algérie, dans le pays de saint Augustin, aujourd’hui terre d’islam ?
BOUALEM SANSAL. – Cette visite aura une dimension politique. Cela sera une visite difficile pour le pape : des chrétiens, des évangéliques, des protestants sont persécutés en Algérie et il va falloir commencer par là. Il va entamer des discussions qui seront déjà balisées et fermées. On me dit que ses discours seront en langue anglaise. C’est dommage. En Algérie, on parle arabe ou français. Sinon, le pape doit faire ses discours en latin ! Le problème est que l’Église algérienne n’a aucun degré de liberté ni de marge de manœuvre. Cette visite a toutefois une forte dimension symbolique, et j’espère qu’elle sera positive pour Christophe Gleizes, qui est en train de croupir en prison sans aucune raison.Passer la publicité
PÈRE MICHEL. – En visitant Hippone, le pape ne visitera pas l’Algérie telle que le régime en place voudrait la décrire, mais une terre profondément romaine. L’Hippone de saint Augustin, c’est Rome sous le soleil, c’est le forum, le cirque, le théâtre, la grande civilisation de la Rome antique. L’Algérie du temps de saint Augustin, c’est la Côte d’Azur de l’Empire. Je crois que l’objectif du pape n’est absolument pas diplomatique. Il ne va pas négocier avec le pouvoir, il se rend en pèlerinage sur les traces de saint Augustin. Cela est manifeste dans son programme. Je pense qu’il veut délivrer un message à l’Église et au monde, car il est persuadé que nous vivons un temps similaire à celui de saint Augustin, c’est-à-dire la fin d’un monde, la fin d’une civilisation. Or Augustin nous donne les clés pour accoucher de la suite.
Quelle est la place de cette figure aujourd’hui en Algérie ?
B.S. – Le propre des pouvoirs tyranniques, comme les pouvoirs algérien ou russe, c’est de manipuler l’imaginaire. Ils font tout pour construire une identité, une image fermée. Mais il y a quand même quelque chose qui surnage, là, dans l’inconscient populaire. Il y a un vent de conversion en Algérie, c’est extraordinaire. On peut dire – je veux utiliser une image très littéraire – que l’âme d’Augustin est là, elle plane. Et je crois que le régime algérien la craint beaucoup. Il craint la force de cet imaginaire, comme l’attraction de la civilisation occidentale sur les Algériens, qui est une réalité. Il y a ainsi une chape de plomb pour empêcher ces imaginaires profonds d’émerger et d’avoir leur mot à dire dans le débat actuel. Ma crainte est que le pape se retrouve devant un mur.
P.M. – Il a pourtant les clés pour ouvrir une porte dans ce mur parce qu’il va parler d’un homme qui a vécu dans un monde qui ressemble au nôtre. Augustin avait une mère berbère, Monique, et un père romain, Patricius. Il parlait donc d’un monde où la civilisation antique avait réussi une véritable unité entre des cultures différentes. Mais Augustin a 20 ans quand les Huns passent la Volga et impulsent l’effondrement de ce bel édifice. Aussi se met-il à penser les conditions d’une nouvelle unité entre les hommes, d’une nouvelle civilisation qui sera la civilisation occidentale chrétienne. En ce sens-là, je pense que le message du pape peut être très fort, y compris pour les Algériens : les conditions de la paix ne dépendent pas seulement de la diplomatie ou d’un prétendu dialogue où tout le monde ferait semblant de s’aimer. Il n’y a pas de paix sans conversion des cœurs, sans une commune recherche de la vérité. Et, pour Augustin, la vérité a un nom, c’est le Christ.
Si les mots ne disent plus la vérité, alors nous ne pouvons plus dialoguer et nous ne pouvons plus vivre ensemble. C’est exactement ce que Léon XIV a dit cette année au corps diplomatique. S’il transmet ce message sur les deux rives de la Méditerranée, il fera vraiment œuvre augustinienne.Le père Michel
Qu’apporte cette origine d’Afrique romaine à ce Père de l’Église ?
P.M. – Elle est la preuve qu’un Africain, berbère, peut être profondément romain. On oublie qu’il y a eu des empereurs qui venaient d’Orient et des papes originaires d’Afrique du Nord. Nous oublions que la civilisation romaine a couvert toutes les rives de la Méditerranée. Augustin est universel et nous parle encore parce qu’il a intégré le meilleur de la romanité en l’éclairant à la lumière du Christ.
Pourquoi avons-nous oublié cela ? Parce qu’il y a aujourd’hui une évidence islamique dans cette partie du monde ?
B.S. – C’est une citadelle fermée. La Méditerranée a toujours été une arène de guerre et de dispute, notamment depuis l’avènement de l’islam – jusqu’alors la culture était chrétienne de bout en bout. La rive sud, notamment l’Algérie et le Maroc, était profondément inscrite dans l’imaginaire d’Augustin. L’islam est ensuite arrivé et les deux religions se sont retrouvées sur la Méditerranée dans une situation de conflit ontologique permanent. Si Augustin arrivait à former simplement une petite passerelle, ce serait merveilleux.
P.M. – Saint Augustin a été éduqué, comme tous les Romains de son époque, en apprenant par cœur Virgile et Cicéron. L’unité du monde romain, c’était un droit, une langue et un patrimoine littéraire communs à tous. Pourtant, Augustin a pointé du doigt le fait que la rhétorique de son temps était devenue vide. Or, si les mots ne disent plus la vérité, alors nous ne pouvons plus dialoguer et nous ne pouvons plus vivre ensemble. C’est exactement ce que Léon XIV a dit cette année au corps diplomatique. S’il transmet ce message sur les deux rives de la Méditerranée, il fera vraiment œuvre augustinienne. La simplicité de la vérité face à la toute-puissance du mensonge, c’est ce qui a caractérisé le premier voyage de Jean-Paul II en Pologne…
Peut-on comparer la situation contemporaine de l’Occident aujourd’hui à celle d’Augustin ?
B.S. – C’est comparable, mais, à l’époque augustinienne, le christianisme était ascendant, alors que, de l’autre côté, Rome s’effondrait. Là, nous sommes dans la situation inverse. Le monde chrétien s’effondre et il y a l’émergence d’une nouvelle cité de Dieu.
P.M. – Ce qui s’effondre, ce n’est pas le monde chrétien, mais le monde occidental. C’est un monde qui a été chrétien, mais qui ne l’est plus depuis déjà longtemps. Précisément, ce que nous dit le pape, c’est que les jeunes chrétiens d’Algérie, comme les catéchumènes en France, forment un monde naissant. Je ne me sens pas du côté des Romains voyant Rome s’effondrer, mais je me sens du côté d’Augustin, voyant les prémices d’une civilisation nouvelle.
Quant à la situation, elle est très semblable. En soixante-quinze ans, Augustin a vu s’effondrer un empire qui se croyait immortel. Quand les réfugiés arrivent de Rome saccagée en 410, quand ils traversent la Méditerranée, ils sont persuadés que c’est la fin du monde parce que « la Ville éternelle » a été mise à sac. Augustin leur dit : « Pourquoi êtes-vous surpris ? Cet empire, dont vous pensiez qu’il était invincible, n’est pas divin. La cité de Dieu ne sera jamais réalisée sur la terre. C’est une réalité spirituelle, elle est dans nos cœurs, elle ne se révélera que dans l’éternité. »
B.S. – L’islam n’a pas cette dimension mystique. Pour l’islam, saint Augustin est un prêtre comme les autres. Quand je parle d’un islam ascendant, je parle d’un islam politique. Cet islam qui est né à cheval, avec sabre à la main, il avait deux objectifs qui sont toujours valables : Constantinople et Rome. Constantinople est tombée, les musulmans ont conquis Byzance, reste Rome.
Les catholiques ont un pape, le monde arabo-musulman est à la recherche d’un calife. Dans les années 1920, avec le démantèlement de l’Empire ottoman, les musulmans se sont retrouvés sans chef spirituel. L’islamisme est venu pour réveiller cela et est aujourd’hui dans cette démarche. Le monde musulman n’a pas de véritable cohérence sociologique et connaît de nombreux conflits internes pour sa gouvernance. L’Égypte a longtemps été prétendante, mais elle est très vite allée vers le panarabisme, en estimant qu’on construit mieux sur la « race » que sur la religion, qui est bien moins pérenne. La religion, pour eux, ce sont les idées.
P.M. – Le pape vient briser cette logique de pouvoir et de rapport de force. Il ne vient pas comme un calife. Il vient comme un témoin de la vérité, avec la logique de saint Augustin, qui est toute spirituelle. Le pape annonce une cité qui n’est pas sur la terre, mais dans les cieux.
C’est humain d’aspirer à cet au-delà. C’est de la transcendance. On la cherche, cette transcendance. On voit bien que l’on est dans un corps et que ce corps n’est pas très beau. On vit contraint de tous les côtés.Boualem Sansal
Votre débat pose la question de l’expérience intime de Dieu. Malgré la terreur, la population iranienne montre par ses révoltes courageuses qu’elle n’adhère pas à l’islam politique. Est-ce la même chose en Algérie ?
B.S. – Oui, car convertir se fait par les cœurs, et non par les armes. Ils n’ont jamais cherché à expliquer ce qu’ont fait les premiers musulmans, qui allaient de manière très humble, comme les soufis. C’était la parole de Dieu. Maintenant, c’est la parole d’un pouvoir. Moi qui ai vécu en Algérie, je n’ai jamais senti de la spiritualité dans l’islam. En réalité, il y a beaucoup de petits bureaucrates de la religion. Or, quand on est dans la spiritualité, cela se voit, on est beau, c’est une lumière de l’intérieur.
P.M. – Le pape vient rappeler l’expérience d’Augustin. Celle d’un homme qui a d’abord cherché le pouvoir, le plaisir, la richesse et l’ambition. Quelques années avant sa conversion, saint Augustin est à Milan pour être au plus près de l’empereur et du pouvoir. Et là, précisément, il rencontre saint Ambroise et se convertit. Il affirme : « Ce Dieu que j’ai cherché à l’extérieur, je l’ai trouvé à l’intérieur. Je te cherchais en dehors de moi et tu étais en moi. » Ce message est profondément révolutionnaire dans un monde où seuls le pouvoir et la puissance sont mis en valeur. Le pape arrive pauvrement, sans moyen de pression, et rappelle à tous les Algériens : « Retournez au cœur, retournez à l’intérieur, la vérité vous rendra libre. Aucun pouvoir ne conquerra jamais votre cœur. »
Saint Augustin, qui parlait des deux cités – la cité des hommes et la cité de Dieu – estimait que la chute de Rome pouvait notamment s’expliquer par la quête de la gloire humaine ayant pris le pas sur « l’adoration du vrai Dieu »….
P.M. – On pourrait relire le livre La Cité de Dieu en appliquant les analyses d’Augustin à l’Occident actuel. L’Occident est finalement devenu un empire païen. Un empire qui n’a d’autre but que sa propre gloire, que son propre orgueil et, surtout, qui n’a plus de limite. La cité politique aujourd’hui ne reconnaît pas d’au-delà. Elle est à elle-même son propre Dieu et par conséquent elle s’effondre sur elle-même. C’est pour cela que, dans le monde actuel, les chrétiens sont résolument du côté d’Augustin et qu’ils n’ont pas à défendre un empire largement païen.
B.S. – C’est humain d’aspirer à cet au-delà. C’est de la transcendance. On la cherche, cette transcendance. On voit bien que l’on est dans un corps et que ce corps n’est pas très beau. (Rire.) On vit contraint de tous les côtés. On aimerait bien s’élever, sortir, et puis aller planer comme ça. On ressent cela de manière très puissante quand on lit saint Augustin.
Les hommes sont appelés à espérer, y compris au cœur de l’effondrement, nous apprend saint Augustin.
PM. – Augustin ne cesse de le répéter : l’espérance ne peut se fonder sur ce monde qui passe. Il n’y a que Dieu, et Dieu fait homme, c’est-à-dire le Christ, qui nous permet d’espérer. Et parce que nous espérons en Dieu, alors nous pouvons redonner un sens à toutes les beautés de ce monde. Celles de la création – Augustin ne cesse de s’en émerveiller -, mais aussi les richesses de l’art et de la culture, qui reflètent la beauté de Dieu.
B.S. – Pour moi, il y a deux aspects dans tout ce que nous venons de dire : l’un individuel et l’autre collectif. Individuellement, nous sommes tous près de Dieu, naturellement, parce qu’on est fragiles, parce qu’on a peur, parce qu’on est angoissés. Le chemin pour aller vers Dieu est très court. Il suffit d’une lecture, d’une rencontre, quelque chose même très éphémère. C’est à la fois formidable et très dangereux. C’est formidable dans la mesure où l’individu égaré rejoint un collectif. Mais, passé le premier choc, il faut entrer dans une construction. Et là, il n’y a rien : l’Église est totalement défaillante pour accueillir ce premier élan. Or, il faut quelque chose pour le jeune, d’où qu’il vienne, de Picardie ou du Périgord. Les jeunes, partout dans le monde, sont en situation de faillite. Ils se sentent perdus. La politique n’arrive pas à l’aider ni tous les artifices qu’on doit construire : la cité sportive, la musique, le cinéma. En revanche, dans le monde musulman, le jeune trouve une organisation extraordinaire. Il est traité comme un frère, on s’en occupe. Et ensuite il n’y a plus rien à faire. Il faut que l’Église se reconstruise pour proposer cette fraternité.
Avez-vous prié en prison, Boualem Sansal ?
B.S. – Moi, je suis plutôt dans le spirituel, pas nécessairement dans le religieux. Nous sommes les enfants de quelque chose, forcément, pas seulement de nos parents. Quand on est au fond du désespoir, on appelle ses parents. Et, ses parents, c’est la divinité. Elle nous donne la force pour rester sereins même dans les plus dures épreuves.
Lorsqu’on fait face à une injustice aussi radicale que celle que vous avez subie, cherche-t-on une justice totale ailleurs ?
B.S. – Je n’ai jamais ressenti ça, ni l’envie de vengeance, ni de volonté de sanction. J’ai pensé comme dans l’Évangile. « Pardonnez-leur, Mon Dieu, ils ne savent pas ce qu’ils font. » D’autant que les miens n’étaient pas très intelligents.
P.M. – Ça s’appelle la miséricorde. (Rires.) Mais je crois que nous faisons tous cette expérience : ce que nous donne le monde n’est pas à la hauteur de notre soif. Finalement, cette déception du monde, cette insatisfaction, n’est que l’ombre de l’espérance en Dieu. ■











