
Paru en 2018 chez Édilivre, le volume intitulé L’Essence de la modernité de Rémi Hugues aborde notamment l’histoire de l’alliance entre les États-Unis et Israël, qui a pour motif le facteur religieux. Sujet à cette heure brûlant : il y a au sein de l’administration Trump la même omniprésence de la religion que celle qui avait impressionné Meïr Dagan, patron du Mossad, les services secrets israéliens, à l’époque de la présidence de Bush Junior.
Par Rémi Hugues.

Avec la Renaissance, les études hébraïques connaissent une développement considérable. La Réforme déclenche en Angleterre, notamment, un regain d’intérêt pour la Bible, en particulier sa partie vétéro-testamentaire, c’est-à-dire juive. En 1534, le roi Henri VIII, en instituant l’Acte de Suprématie, s’affranchit de Rome. Il fonde l’Église d’Angleterre, dont il est le chef. En 1649, Olivier Cromwell, suite à l’exécution de Charles Ier, établit le premier régime républicain d’Angleterre. Cet événement est, selon Lionel Ifrah, intrinsèquement lié à l’expansion du puritanisme en Angleterre, un mouvement millénariste qui aspire à la Rédemption de l’humanité à travers le Millénium, évoqué par Jean dans l’Apocalypse, dont le commencement coïnciderait avec le retour de Jésus-Christ sur terre :
« Dans leur impatience d’établir, hic et nunc, la Cinquième Monarchie promise par Daniel, à laquelle [les puritains] aspirent en tant que saints, et régner avec le Christ pendant le Millénium annoncé par Jean et qu’ils jugent imminent, ils n’hésiteront pas à éliminer Charles Ier et à porter à leur tête Olivier Cromwell, chef militaire et politique dont l’inspiration biblique est patente. Persuadés que le destin de la chrétienté est indissolublement lié au devenir du peuple juif et que, conformément aux prophéties bibliques, la Rédemption de l’humanité ne saurait intervenir que si la Restauration des douze tribus d’Israël à Jérusalem se voit d’abord accomplie1 ».
Les deux textes eschatologiques sur lesquels les puritains s’appuient sont donc le livre, vétéro testamentaire, de Daniel et celui, néo-testamentaire, de Jean, qu’ils appellent livre de la Révélation. L’interprétation qu’ils en tirent les pousse à défendre la renaissance de l’État antique d’Israël. « En déchiffrant ces deux sources de l’eschatologie pour tenter d’y trouver des clefs susceptibles d’éclairer les vicissitudes d’une époque tourmentée et hâter l’instauration du Royaume de Dieu, ils parviennent à la conclusion que la Rédemption de l’humanité passe nécessairement par le Restauration, spirituelle et terrestre, d’Israël2. »

Par rapport à l’État d’Israël actuel, l’Israël biblique est plus vaste : elle doit s’étendre du Nil à l’Euphrate, conformément à la promesse faite par Dieu à Abraham dans la Genèse : « En ce jour-là, l’Éternel fit alliance avec Abraham, et dit : Je te donne ce pays à ta postérité, depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, au fleuve d’Euphrate. » (Gn 15 : 18) C’est sur ce passage de la Bible que se fonde le choix des fondateurs de l’entité sioniste de placer deux bandes bleues symbolisant les deux fleuves, en bas et en haut du drapeau israélien. C’est pourquoi, aux yeux des sionistes, nul État palestinien ne doit être reconnu. À leurs yeux aussi, il est indispensable de pousser leurs voisins à la fitna (discorde, division) afin de s’approprier, à terme, les portions de territoire qui correspondent à la promesse divine3.
En redécouvrant la Bible hébraïque, les puritains voulaient se démarquer du positionnement traditionnel de l’Église catholique, qui, s’appuyant sur la doctrine augustinienne, affirmait la supériorité du Nouveau Testament sur l’Ancien4. Se détachant de la doctrine de l’Église de Rome, ils construisent leur propre vision du christianisme à partir de certains éléments du judaïsme, en ayant recours, dans l’imaginaire mythique qu’ils construisent à partir d’éléments matériels, aux notions de peuple élu, de paradis terrestre et de terre promise.

En 1580, le poète anglais John Lyly affirmait que « le Dieu vivant est le Dieu des Anglais et nul autre5 ». À cette époque nombreux étaient les Anglais qui pensaient que leur pays remplissait toutes les conditions pour succéder aux juifs en tant que peuple élu. Une telle vision s’appuie sur une légende d’après laquelle les habitants des Îles britanniques seraient issus des Tribus perdues d’Israël. En Angleterre, lors de leur sacrement les rois s’assoient sur la « pierre de Couronnement ». Cette pierre aurait appartenu au Patriarche Jacob, le père des douze tribus d’Israël.
Après la destruction du premier Temple, elle aurait été emportée jusqu’en Irlande par des membres de la tribu de Dan. Le palais des rois d’Irlande se trouvait d’ailleurs à Tara, mot qui se rapproche de Torah. C’est en 1296 que cette pierre serait passée entre les mains des Anglais. De même, Brit-ish signifierait « homme de l’Alliance » en hébreux, et Saxons « Isaac’s sons ». En 1649, en outre, le juriste et orientaliste John Sadler publiait Rights of the Kingdom, un ouvrage mettant en évidence les « ressemblances troublantes entre la vie constitutionnelle britannique, et la législation biblique, puis talmudique dont l’influence, çà et là, est patente : le pouvoir donné au souverain de juger et être jugé, la prérogative accordée au Conseil du roi de décider de la guerre et de la paix, le gouvernement confié aux trois états conjoints : législatif, exécutif et judiciaire, l’institution du jury et jusqu’au recours à l’excommunication, entre autres6. »
De plus, l’Ancien Testament a « imprimé sa marque sur l’esprit des puritains assoiffés de piété, de droiture et de justice et aspirant de toutes leurs forces à bâtir sur leur propre sol un royaume des saints7. » Ainsi, s’appuyant sur le livre de Daniel, ils aspirent à l’instauration du Cinquième royaume, un royaume qui a pour chef le Christ. Ils voient dans l’Apocalypse de Jean une confirmation des prophéties juives : y est décrit la nouvelle Jérusalem avec ses douze portes sur lesquelles sont écrits les noms « des douze tribus d’Israël » (Ap 21 : 12). Pour eux, l’existence d’un paradis terrestre est possible. Mais elle est conditionnée par le destin du peuple d’Israël. Ils considèrent, du coup, qu’ils doivent s’impliquer positivement dans l’histoire du peuple juif en l’aidant à mettre un terme à son exil, en rassemblant les tribus dispersées à Sion.
Enfin, les croyances et pratiques hétérodoxes des puritains – qui sont tenues pour hérétiques par les autres – les conduisent à s’identifier aux juifs. « Ils assument ouvertement ce particularisme et, ce faisant, s’exposent aux sévères sanctions prévues par la législation intransigeante d’un royaume dont le souverain est chef de l’Église. Nombre d’entre eux, mus par une foi inébranlable, se soumettent stoïquement aux humiliations, aux châtiments corporels, aux peines de prison que leur infligent les royalistes8. »

Traités comme des parias, deux terres promises s’offrent à eux : Amsterdam ainsi que le Nouveau monde. « Pour échapper à ces persécutions, d’autres préféreront s’embarquer pour les Pays-Bas afin d’y jouir de la liberté de culte, à Amsterdam surtout, où certains finissent par s’intégrer à la communauté juive qui y prospère. Plus téméraires, ceux qu’on appellera les Pères Pèlerins décident d’affronter les périls d’une traversée de l’Atlantique pour faire œuvre de pionniers sur le continent américain en y fondant des colonies conformes à leurs croyances religieuses9. » o ■ o (À suivre)
1Lionel Ifrah, Sion et Albion. Juifs et puritains attendent le Messie, Paris, Champion, 2006, p. 16.
2Ibid., p. 7.
3Aymeric Chauprade fait observer « que chaque guerre déclenchée par Israël a été suivie d’une conquête de nouveaux territoires au profit de l’État hébreu. Il faut donc se demander si la stratégie militaire israélienne n’est pas le paravent d’une stratégie géopolitique beaucoup plus profonde visant à la création progressive du Grand Israël sous un prétexte de guerre préventive » dans son manuel Géopolitique. Constantes et changements dans l’Histoire, Paris, Ellipses, 2007, p. 111.
4« Bien que [les livres] de l’Ancien Testament soient antérieurs chronologiquement, ceux du Nouveau sont à placer avant eux en raison de leur dignité, car les anciens sont là pour annoncer les nouveaux. (…) Dans les anciens il y a la Loi et les prophètes, et les nouveaux, l’Évangile et les lettres des apôtres. L’Apôtre dit : “Par la loi vient la connaissance du péché. Mais aujourd’hui sans la Loi la justice de Dieu a été manifestée, attestée par le loi et les prophètes. Mais la justice de Dieu vient par la foi de Jésus-Christ en tous ceux qui y croient”. », Saint Augustin, La Cité de Dieu, II, Paris, Gallimard, 2000, p. 898.
5Cité par Lionel Ifrah, op. cit., p. 24.
6Lionel Ifrah, ibid., p. 66.
7Ibid., p. 20.
8Ibid., p. 28.
9Ibid., p. 29.












Voilà au moins des articles qui, remontant à la source de l’alliance États-Unis Israël, nous apprennent bien des choses sourcées et référencées. Ce qu’on préssentait par intuition se trouve éclairé. Explicité, confirmé. Merci.