
« Aussi paradoxal que cela puisse paraître, notre République est née du putsch d’Alger ! »
Par Jean Garrigues.

Cet article est paru naturellement le 13 mai dans La Nouvelle Revue Politique, récemment créée. Les plus anciens d’entre nous gardent de puissants souvenirs de ces exaltantes journées qui, pour les plus jeunes, sont passées, bien sûr, dans le domaine de l’Histoire. Cet article est un article d’histoire. Il montre tout de même, pour demain ou après-demain, comment se prend le pouvoir dans notre pays de vieille tradition étatique : par des coups d’État semi-légaux, fomentés de l’intérieur même du pouvoir. Pas de grand soir, donc, chez nous. Ce sont là des données, des vérités d’Histoire. Elles devraient éviter les illusions infantiles et orienter les actifs sérieux vers les cercles, les institutions, les hommes par qui tout se décide lorsque les choses vont vraiment trop mal… — JSF

La Ve République est née le 13 mai 1958, il y a 68 ans ! D’ailleurs, c’était, à un an près, l’âge du général de Gaulle quand se sont produits à Alger les événements qui allaient lui permettre de revenir au pouvoir et de faire voter une nouvelle Constitution.
Écrivant à chaud sur cette journée qui a fait basculer notre histoire, les journalistes Merry et Serge Bromberger évoquaient les « 13 complots du 13 mai » (Éditions Fayard). Il est vrai que l’histoire du retour du général est pleine de conciliabules secrets, de calculs tortueux et de menaces. Mais elle révèle avant tout l’impuissance des gouvernements de la Quatrième République à trouver une issue au conflit algérien, qui avait débuté en novembre 1954 par l’insurrection dite de la Toussaint.
L’insurrection des Algérois
C’est d’ailleurs le jour où doit être investi à Paris le nouveau président du Conseil Pierre Pflimlin, chargé après bien d’autres de trouver une solution à la guerre d’Algérie, que se déclenche le 13 mai à Alger l’insurrection qui va amener le général à la tête du pays. Depuis la chute du gouvernement de Félix Gaillard, le 15 avril, le pouvoir a été mis entre parenthèses pendant vingt-huit jours. Tour à tour Georges Bidault puis René Pleven ont échoué dans leur tentative de former un gouvernement. Faute de mieux, le président de la République a choisi le centriste Pierre Pflimlin à la présidence du Conseil. Mais ce dernier est partisan de la négociation avec le FLN, ce que refusent les « pieds-noirs » d’Alger.
Les activistes du Groupe des Sept, emmenés par le jeune avocat Pierre Lagaillarde, président de l’Association générale des étudiants d’Alger, fomentent depuis quelques jours un coup d’État. Mais ils sont surveillés de près par les partisans du général de Gaulle, dont Léon Delbecque, conseiller du ministre de la Défense nationale Jacques Chaban-Delmas, et chef du Comité de vigilance, qui regroupe des associations d’anciens combattants, des formations patriotiques et des partis politiques. C’est ce Comité de Vigilance qui organise le 13 mai une manifestation pour saluer la mémoire de trois soldats français exécutés par le FLN et s’opposer à la formation du gouvernement Pierre Pflimlin, considéré comme « un gouvernement d’abandon ».
En début d’après-midi, des voitures équipées de haut-parleurs appellent les Algérois à manifester pacifiquement sur le Forum d’Alger, au pied du bâtiment du Gouvernement général, symbole du pouvoir central. À 14 heures, une grève générale est décidée en accord avec le Comité de Vigilance, les magasins sont fermés et les rideaux de fer tirés. Mais à 17 heures, depuis le square entourant la Grande Poste d’Alger, et symboliquement baptisé « le plateau des Glières » en mémoire des maquisards, Pierre Lagaillarde, vêtu de son uniforme d’officier parachutiste de réserve, lance ses troupes à l’assaut du gouvernement général, dit le « GG ».
Ils se heurtent aux compagnies républicaines de sécurité, qui font usage de gaz lacrymogène, puis aux troupes de la circulation routière, unité de l’armée de terre, et enfin aux parachutistes. Mais ces derniers se refusent à ouvrir le feu sur des compatriotes français, ce qui permet aux insurgés de s’emparer d’un camion militaire et de forcer l’entrée du gouvernement général, où ils incendient la bibliothèque contenant les documents administratifs. En l’absence du gouverneur général, le socialiste Robert Lacoste, qui a rejoint Paris le 10 mai, les insurgés prennent le pouvoir sous la forme d’un comité de salut public constitué de civils et de militaires, européens et arabes. Il est présidé par le général Massu, commandant la 10ᵉ division parachutiste, ancien compagnon de la Libération, fidèle du général de Gaulle. Vers 21 heures, il lit à la foule, au balcon du gouvernement général, le texte d’un télégramme envoyé au président de la République, René Coty, exigeant la création à Paris d’un gouvernement de salut public, « seul capable de conserver l’Algérie comme partie intégrante de la métropole ».
Vive de Gaulle
On connaît la suite. Dans la nuit du 13 au 14 mai, Pierre Pflimlin, qui vient d’être investi président du Conseil par l’Assemblée nationale, confie au général Salan, commandant en chef des armées en Algérie, la délégation de tous les pouvoirs civils et militaires. Le comité d’Alger ne reconnaît, pour sa part, que son autorité. Le 15 mai au matin, s’adressant à la foule massée sur le Forum, Salan achève son allocution par un « Vive de Gaulle ! » qui lui a été soufflé par Léon Delbecque. Considérant cet hommage comme un appel, le général de Gaulle répond le soir même par un communiqué dans lequel il se dit « prêt à assumer les pouvoirs de la République ». Le 19 mai, il donne une conférence de presse pour dire qu’il refuse de recevoir le pouvoir des factieux d’Alger. Aux journalistes qui s’inquiètent de l’éventualité d’une dictature, il lance la boutade fameuse : « Croit-on qu’à 67 ans, je vais commencer une carrière de dictateur ? »
Pourtant, c’est bien la menace d’un coup de force qui précipite son retour au pouvoir, car, le 24 mai, les putschistes d’Alger lancent une opération aéroportée en Corse. Sans effusion de sang, cette opération baptisée « Résurrection » se concrétise par la création le 26 mai d’un second comité de salut public à Ajaccio et par l’envoi d’un ultimatum à Paris. De son côté, une partie de l’armée d’Algérie prépare secrètement, en liaison avec les gaullistes, une opération sur la capitale. Le 27 mai, et bien qu’il n’ait trouvé aucun accord lors d’une entrevue secrète avec Pflimlin, le général de Gaulle affirme qu’il a « entamé le processus régulier nécessaire à l’établissement d’un gouvernement républicain capable d’assurer l’unité et l’indépendance du pays ». Le 28 mai, quelques heures avant l’expiration de l’ultimatum militaire, le gouvernement Pflimlin démissionne. Enfin, le 29 mai, dans un message lu à l’Assemblée, le président de la République René Coty fait appel « au plus illustre des Français […] celui qui, aux heures les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté et qui, ayant réalisé autour de lui l’unanimité nationale, refusa la dictature pour établir la République. »
Vers la Ve République
Notons que ce message présidentiel est accueilli par les cris d’indignation d’une partie des députés socialistes et de tous les communistes, aux cris de « Vive la République ! » et « Le fascisme ne passera pas ! » Néanmoins, Charles de Gaulle est investi par l’Assemblée nationale le 1ᵉʳ juin, par 329 voix sur 553 votants, devenant ainsi le dernier président du Conseil de la IVᵉ République. Son gouvernement fait d’ailleurs la part belle aux ténors du « régime des partis », qui ont accepté son retour au pouvoir, le socialiste Guy Mollet, le centriste Pierre Pflimlin, l’indépendant Louis Jacquinot et Félix Houphouët-Boigny, représentant l’outre-mer, tous nommés ministres d’État.
Mais afin de bien marquer sa différence, et contrairement à tous les usages, il se contente de prononcer son discours d’investiture avant de s’éclipser au moment des réponses des groupes parlementaires. Par la loi constitutionnelle votée le 3 juin 1958, les députés lui accordent la possibilité de gouverner par ordonnances pour une durée de six mois, l’autorisant à mener à bien la réforme constitutionnelle du pays. Elle aboutira à la présentation aux Français de la Constitution de la Ve République, le 4 septembre 1958, puis à sa validation par le référendum du 28 septembre, un triomphe pour le oui avec 82,6 % des suffrages exprimés. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, notre République est née du putsch d’Alger !o ■o JEAN GUARRIGUES
Jean Garrigues est normalien, professeur émérite à l’Université d’Orléans, président de la Commission internationale pour l’histoire des assemblées, membre des conseils scientifiques des Rendez-Vous de l’Histoire et de La Nouvelle Revue Politique. Il a publié une quarantaine d’ouvrages sur l’histoire politique de la France depuis la Révolution française. Son dernier livre s’intitule Les Avocats de la République, de Danton à Robert Badinter (Odile Jacob, 2025).












