
Par Xavier Driencourt.

Cet article est paru le 19 mai dans La Nouvelle Revue Politique. Faut-il y ajouter un commentaire ? Notons seulement qu’il nous paraît fort difficile, en dépit du vœu pieux de beaucoup de gens bien intentionnés, d’établir enfin entre Paris et Alger des relations normales entre États. S’y opposent : le passé colonial (en tant que tel, mais aussi comme instrument du pouvoir d’Alger pour asseoir son règne sur sa population, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur) ; la présence en France d’une diaspora algérienne de plusieurs millions de personnes susceptibles d’être instrumentalisées ; enfin, précisément, le fait qu’Alger entend bien peser sur la politique intérieure française en marquant ses préférences, comme le souligne ici l’ambassadeur Driencourt.— JSF

La visite du garde des Sceaux en Algérie appelle trois remarques assez différentes, concernant le « tempo » politique français, la complexité des dossiers et enfin, aspect passé sous silence, le soutien algérien à Gérald Darmanin.
1. Cette visite s’inscrit dans une longue et récente succession de voyages en Algérie. En deux mois, pas moins de six personnalités de haut rang se sont succédé à Alger : Laurent Nunez en février, suivi par Ségolène Royal (qui, même si elle n’était pas mandatée officiellement, a participé à cette « nouvelle ère »), Patrick Martin, président du MEDEF, Anne Claire Legendre, Président de l’Institut du monde arabe (et surtout ancienne collaboratrice du président Macron) et Alice Rufo le 8 mai 2026. Les Algériens, très au fait de la cartographie électorale et politique française, ont forcément relevé que Laurent Nunez, Anne-Claire Legendre et Alice Rufo sont des très proches du chef de l’État. Gérald Darmanin s’inscrit parfaitement dans cette logique : non seulement il s’est déjà rendu six fois en Algérie (la première fois, en 2017, il avait été reçu avec le président fraîchement élu par Bouteflika), mais c’est la cinquième fois qu’il rencontre le président Tebboune. En outre, il a une équation personnelle avec l’Algérie.
Cette succession de visites officielles, alors qu’aucun des contentieux n’est réglé (Laurent Nunez se vante de 150 laisser-passer consulaires en omettant de souligner que 51 000 Algériens ont été, en 2025, contrôlés en situation irrégulière), montre simplement que l’Élysée est décidé, quoi qu’il en coûte, à régler le dossier algérien et à empêcher que celui-ci devienne ou reste un des enjeux de la bataille électorale de 2027. Pour cela, il cherche à construire un récit officiel de la relation bilatérale.
2. Gérald Darmanin, en se rendant à Alger, a plusieurs dossiers sur la table qu’il doit traiter avec les autorités algériennes :
– Le dossier dit des « biens mal acquis », c’est-dire-à les biens mobiliers ou immobiliers que les proches du précédent président, Bouteflika, ministres ou oligarques, auraient acquis en France. (Nb : Tebboune lui-même a été ministre de Bouteflika, plusieurs années, puis Premier ministre avant d’être nommé par l’Armée Président de la République.) L’Algérie aurait présenté une centaine de dossiers en vue de récupérer ces avoirs et d’obtenir l’extradition des personnes en cause, parmi lesquelles d’anciens ministres.
– Le dossier des opposants algériens. Ceux-ci se divisent en trois catégories : les opposants politiques, par exemple les représentants du MAK, le mouvement autonomiste kabyle que l’Algérie considère comme un mouvement terroriste (!) ; les divers « influenceurs » très suivis sur les réseaux sociaux, qui passent leur temps à critiquer violemment les faits et gestes des autorités algériennes. Chawki Benzehra, Amir DZ, Abdou Semmar, Mohamed Sifaoui figurent parmi ces influenceurs. Bêtes noires de Tebboune, ils ont une très grande audience, tant en France qu’en Algérie, car ils publient souvent en langue arabe ou en algérois. Ils expriment par procuration ce que pense la population.
– Enfin, il y a le dossier Amir DZ, sans doute le plus sensible. Opposant algérien, réfugié politique, Amir DZ a fait, comme Hichem Aboud, autre opposant à Tebboune, l’objet d’une tentative d’enlèvement et de séquestration par des petites frappes algériennes, dans le cadre d’une opération (que Bruno Retailleau avait d’ailleurs qualifiée de « barbouzerie ») commanditée par l’ambassade d’Algérie en France. Deux personnes, l’une de l’ambassade, l’autre du consulat de Créteil, ont directement participé à cet enlèvement pour finalement, par peur, abandonner Amir DZ sur une décharge à ordures à Pontault-Combault. Ce dossier est particulièrement sensible car il met en cause deux fonctionnaires algériens ; c’est la raison pour laquelle le gouvernement algérien veut récupérer ses fonctionnaires pour éviter d’être mis en cause dans cette barbouzerie.
Et c’est à ce moment qu’intervient le cas de Christophe Gleizes : d’une part, la France – et son garde des Sceaux – aura beau jeu d’expliquer que les personnes réclamées par Alger soit ont le statut de réfugié politique et donc restent impossibles à extrader, soit font l’objet, comme les deux « diplomates » algériens, d’une décision de justice. L’Algérie répondra « comprendre » cela, mais que chez elle aussi, la justice est indépendante (sic) et que Christophe Gleizes a été condamné non par le gouvernement, mais bien par un juge algérien… évidemment indépendant… Dès lors, on mettra en balance les deux dossiers (Gleizes et les diplomates algériens) pour aboutir à une transaction. Bien compliqué…
3. Enfin, un dernier aspect purement politique mérite d’être mentionné. En recevant avec des égards particuliers Gérald Darmanin, Alger intervient dans la campagne électorale française et marque son soutien au ministre de la Justice et possible candidat à l’élection de 2027. Il n’a pas échappé à Alger que Gérald Darmanin est un « bon candidat », qu’il est « Alger compatible » et en somme, le « moins pire » des candidats français. Simplement parce qu’il est le seul à s’être prononcé contre l’abrogation de l’Accord franco-algérien de 1968, au contraire d’Edouard Philippe, Bruno Retailleau et Gabriel Attal. Donc, un voyage réussi à Alger vaut bien un coup de pouce, afin d’en tirer les dividendes en 2027. Enfin, au-delà de ces éléments, il est clair que l’Élysée cherche à construire un récit ou un narratif officiel destiné à prouver que la méthode Macron-Barrot-Nunez a été la méthode efficace. Et surtout à éviter que l’Algérie soit un thème du débat électoral. o■o XAVIER DRIENCOURT
Xavier Driencourt
Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d’Alain Juppé et directeur général de l’administration au Quai d’Orsay, enfin chef de l’inspection générale des affaires étrangères.












