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Vu d’outre-Atlantique ♦ La guerre et la construction de l’État en tant que crime organisé (5/5)

vendredi 12 juin 2026vendredi 12 juin 2026 sur Rémi Hugues

Dès que l’on s’applique à examiner de près les activités de l’État sourd un parfum de soufre : l’affaire Epstein constitue à cet égard un véritable paroxysme. Que Thomas Hobbes eut l’idée de choisir comme allégorie de l’État un monstre mentionné dans le livre biblique de Job, le Léviathan, sorte de monstre du Loch Ness, n’a rien d’anodin. L’universitaire américain Charles Tilly ose ici un parallèle détonnant entre État et mafia. Si l’État est un monstre, le plus froid de tous les monstres froids selon Nietzsche, n’y a-t-il pas que le principe héréditaire, ou système dynastique, à même de le dompter ? — Je Suis Français

Comment les États se sont formés

Cette analyse, si elle est correcte, a deux implications fortes pour le développement des États nationaux. Premièrement, la résistance populaire à la guerre faisait une différence. Quand des gens ordinaires résistaient vigoureusement, les autorités faisaient des concessions : garanties des droits, institutions représentatives, cours d’appel. Ces concessions, à leur tour, influençaient les étapes successives de la conduite de la guerre et de la fabrication de l’État. Les alliances avec des fractions de la classe dirigeante augmentèrent de beaucoup les effets de l’action populaire : la large mobilisation de la gentry contre Charles 1er aida à donner à la Révolution anglaise de 1640 un impact bien plus grand sur les institutions politiques qu’aucune des multiples rebellions qui eurent lieu sous la dynastie des Tudor.

Deuxièmement, l’équilibre relatif entre la guerre, la protection, le prélèvement des ressources et la construction de l’État a significativement affecté l’organisation des États. Dans la mesure où la guerre continuait avec, par exemple, un niveau restreint de prélèvement, de protection et de structuration de l’État, les forces militaires en arrivaient à jouer un rôle important et de plus en plus autonome dans la politique nationale. L’Espagne est peut-être le meilleur exemple européen de cette situation. Dans d’autres cas, comme à Venise ou en Hollande, la protection prévalait sur la guerre, le prélèvement et la construction de l’État ; les oligarchies constituées des classes protégées tendaient de ce fait à dominer la politique nationale. Dans d’autres situations encore, la prédominance de la construction de l’État obligeait à privilégier la formation d’une police et d’un appareil de surveillance – les États du Pape illustrent un tel processus.

Avant le XXe siècle, les dispositifs viables étaient relativement restreints. Tout État qui ne parvenait pas à produire un effort de guerre considérable était voué à une disparition probable. Au XXe siècle, il est cependant devenu de plus en plus commun qu’un État prête, donne ou vende à un autre État ses moyens de faire la guerre. Dans ces cas, l’État qui recevait cette aide pouvait produire un effort disproportionné dans les domaines du prélèvement, de la protection et/ou de la construction de l’État, tout en survivant néanmoins. A notre époque, les clients des États-Unis et de l’Union soviétique fournissent de nombreux exemples de ce type de situation.

Le modèle simplifié néglige toutefois les relations externes qui forment chaque État national. Tôt dans le processus, la distinction entre « interne » et « externe » était aussi peu claire que la distinction entre le pouvoir de l’État et le pouvoir qui revenait aux seigneurs alliés à l’État. Plus tard, trois influences s’entrecroisèrent pour insérer chaque État national dans le réseau étatique européen. D’abord, les flux de ressources, notamment sous la forme de prêts et d’approvisionnements destinés à faire la guerre. Ensuite, la compétition entre les États pour l’hégémonie sur les territoires qu’ils se disputaient (compétition qui stimulait la guerre et effaçait temporairement les distinctions entre guerre, État et prélèvement). Enfin, la création intermittente de coalitions d’États qui combinaient temporairement leurs efforts pour forcer un État donné à prendre une certaine forme et à se positionner d’une certaine manière dans le réseau international. La coalition guerrière en est un exemple, mais la coalition de paix jouait un rôle encore plus crucial : à partir de 1648, si ce n’est avant, tous les États européens s’unissaient momentanément à la fin des conflits pour négocier, à propos des frontières ou des dirigeants des États belligérants. Depuis lors, les périodes de réorganisation majeure du système étatique européen ont été celles de règlement des grands conflits guerriers. À l’issue de chaque guerre importante, en général, les États nationaux qui émergeaient étaient moins nombreux qu’ils ne l’étaient au début du conflit.

Guerre et relations internationales

Dans ces circonstances, la guerre est devenue la condition habituelle du système étatique international et le moyen normal de défendre ou de rehausser une position au sein de ce système. Pourquoi la guerre ? Aucune réponse simple ne convient. La guerre comme moyen servait plus d’un objectif. Mais une partie de la réponse renvoie sûrement aux mécanismes centraux de la construction de l’État. La logique même selon laquelle un seigneur local étendait ou défendait le périmètre à l’intérieur duquel il monopolisait les moyens de la violence, et par là même augmentait la rentabilité de son tribut, conduisait à plus grande échelle à la guerre. Dans un tel processus, les rivaux internes et externes se sont d’abord confondus. Seul l’établissement de larges périmètres de contrôle au sein desquels certains grands seigneurs ont mis en échec leurs adversaires a permis de mieux définir la ligne de séparation entre l’intérieur et l’extérieur. George Podelski résume très clairement ce processus concurrentiel :

« La puissance mondiale (global power) […] renforçait les États qui y parvenaient, relativement à toutes les autres organisations, politiques ou non. De plus, les autres États participaient à la compétition pour la puissance mondiale et développaient des formes d’organisation et une force similaires. Ils devinrent ainsi des États-nations – par une réaction de défense, parce qu’ils étaient forcés de prendre en compte la puissance mondiale et de s’y confronter (comme quand la France combattit l’Espagne et, plus tard, la Grande-Bretagne) ou parce qu’ils cherchaient à imiter des modèles qui démontraient leur succès et leur efficacité (comme dans le cas de l’Allemagne qui suivit l’exemple de l’Angleterre pour affirmer sa puissance mondiale, sa Weltmacht) […]. C’est ainsi que, non seulement le Portugal, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et les États-Unis, mais également l’Espagne, la France, l’Allemagne, la Russie et le Japon, devinrent des États-nations. La réponse la plus rapide à la question de savoir pourquoi ces États ont réussi là où la plupart des efforts européens pour construire des États ont échoué est, soit qu’ils étaient des puissances mondiales, soit qu’ils avaient combattu avec succès pour s’imposer sur la scène internationale, ou pour se défendre de ceux qui y étaient en position dominantes1. »

Cette logique internationale de la formation de l’État a transféré sur une grande échelle le processus de son extension locale. Si on m’autorise cette distinction fragile entre les processus « internes » et « externes » de création de l’État, alors nous pourrions utiliser, pour décrire l’histoire de la formation de l’État européen, le schéma en trois étapes suivant : a) les succès variables de certains détenteurs du pouvoir dans des combats « extérieurs » établissent la différence entre une arène « interne » et une arène « externe » pour le déploiement de la force ; b) la compétition « externe » provoque la genèse « interne » de l’État ; c) des conventions « externes » entre les États influencent la forme et l’organisation des États particuliers, même des plus puissants.

Dans cette perspective, les organisations certifiant le caractère étatique comme la Société des Nations puis les Nations unies ont simplement étendu le processus européen au monde entier. Qu’elle soit forcée ou volontaire, sanglante ou pacifique, la décolonisation a seulement achevé le processus par lequel les États existants se liguaient pour en créer de nouveaux. L’extension au reste du monde du processus originellement européen de formation de l’État n’a pourtant pas conduit à la création d’États strictement conformes à l’image de ceux de l’Europe. Au sens large, les luttes internes – telles que celles pour le contrôle des grands seigneurs régionaux et l’imposition d’une fiscalité sur les villages paysans – ont produit des systèmes d’organisation relativement spécifiques aux États européens : la subordination relative du pouvoir militaire au contrôle civil, l’extension d’une bureaucratie de contrôle fiscal, la représentation d’intérêts par l’intermédiaire des parlements et des requêtes adressées aux autorités. Les États se sont développés ailleurs de manière différente. L’aspect le plus remarquable de cette différence apparaît dans l’organisation militaire. Les États européens ont construit leurs appareils militaires à travers des luttes menées avec l’aide de leurs populations assujetties et par le biais d’une extension sélective de la protection à différentes classes de ces populations. Les accords sur la protection contraignirent les dirigeants eux-mêmes, en les rendant vulnérables aux cours, aux assemblées, aux retraits de crédits, aux services et à l’expertise.

De façon plus générale, les États nés récemment de la décolonisation- ou de nouvelles attributions de territoires par des États dominants – ont acquis leur organisation militaire de l’extérieur, en dehors de tout processus interne de construction de contraintes mutuelles entre dirigeants et dirigés. Dans la mesure où les États extérieurs continuent à fournir des biens militaires et de l’expertise en échange de biens de consommation, d’alliances militaires ou des deux, les nouveaux États ont hébergé des organisations puissantes, non soumises à la contrainte étatique, qui dominent aisément toutes les autres organisations du territoire. Dans la mesure où les États extérieurs garantissent leurs frontières, les dirigeants des organisations militaires exercent un pouvoir extraordinaire à l’intérieur de celles-ci. Les avantages du pouvoir militaire deviennent énormes, l’incitant à s’emparer du pouvoir d’État tout entier.

En dépit de la grande place que la guerre occupait dans la formation des États européens, les vieux États nationaux de l’Europe n’ont presque jamais expérimenté cette grande disproportion entre l’organisation militaire et toutes les autres formes d’organisation, ce qui semble le destin des États clients à travers le monde contemporain. Il y a cent ans de cela, les Européens pouvaient se féliciter de la diffusion du gouvernement civil à travers le monde. Aujourd’hui, l’analogie entre la guerre et la création de l’État, d’un côté, et le crime organisé de l’autre, devient tragiquement juste. o■o (Fin)

1Modelski (G.), « The Long Cycle of Global Politics and the Nation State », Comparative Studies in Society and History, 20, 1978.

Ce texte est la traduction par Laurent Godmer et Anne-France Taidet de «War Making and State Making as Organized Crime», in Evans (P.B.), Rueschmeyer (D.), Skocpol (T.), eds, Bringing the State Back In, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, chapitre 5, p. 169-191. Il est disponible gratuitement et en intégralité en ligne, publié par Persée (Politix. Revue des sciences sociales du politique. 2000, n° 49, pp. 97-117. Fait partie d’un numéro thématique : Les mafias).

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Enquête sur la monarchie. (Édition de 1925), 39 €, 836 p.

Le manifeste royaliste en ouverture du XXe siècle ! (Parution courant 1900). Maurras y pose la célèbre question : « Oui ou non, l’instauration d’une monarchie héréditaire, antiparlementaire traditionnelle et décentralisée est-elle de salut public ? » !   

L’Avenir de l’intelligence, 25 €, 244 p.

Une étude de l’histoire politique et intellectuelle du XVIe au XXe siècle, où Maurras à montre comment les intellectuels et artistes attachés à produire des œuvres de l’esprit sont passés « de l’autorité des princes de notre Sang sous celle des marchands d’Or », les immenses fortunes industrielles et bancaires qui limitent la liberté de l’esprit. Maurras en appelle à une alliance entre les intellectuels et le patriotisme des Français pour renverser cette mécanique.

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Maurras y constate la tragique infériorité du régime républicain en matière de politique internationale, spécialement face à la menace allemande de l’époque. Prévoyant la guerre à venir il conclut à la nécessité de remettre un roi à la tête du pays. Prolongeant le réalisme de la pratique capétienne des relations internationales, ancêtre de la pensée géostratégique française.

La Démocratie religieuse, 31 €, 620 p.

Parution en 1921, compilant trois textes préalablement écrits par Charles Maurras : Le Dilemme de Marc Sangnier (1906) – – La politique religieuse (1912) – – L’Action française et la religion catholique (1914). Cet ouvrage voit dans la démocratie une religion nouvelle qui vide le politique de sa puissance.

Et aussi…


Henri Massis, Georges Bernanos, Maurras et l’Action française, présentation de Gérard Pol, 18 €, 104 p.

Léon Bloy, Le salut par les juifs, avant-propos de Laurent James, 20 €, 156 p.

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