
« Le film est imposant comme un temple grec, aussi solide qu’un bahut breton. Il durera. Les générations futures en commenteront l’audace et les qualités. »
Par Eric Neuhoff.

Cette critique que nous laissons au lecteur ou mieux : à l’éventuel spectateur le soin d’apprécier est parue dans Le Figaro du 16 juillet.
CRITIQUE – L’épopée d’Homère revu par Christopher Nolan avec Matt Damon remplit sa mission : nous rafraîchir la mémoire et offrir trois heures de cinéma qu’on ne voit pas passer.

Il avait suffi à Antoine Blondin d’une phrase pour résumer L’Odyssée : « Ulysse, ta femme t’attend. » Christopher Nolan est plus disert. Il lui faut en gros trois heures pour effectuer la même tâche. On ne les sent pas tellement passer, car on en a pour son argent. Le film est imposant comme un temple grec, aussi solide qu’un bahut breton. Il durera. Les générations futures en commenteront l’audace et les qualités.
Le réalisateur, dont l’ambition n’est pas mince a travaillé à l’ancienne : pellicule 70 mm, navires en bois, tournage sur les lieux. Nul n’a oublié que le temps était son sujet préféré. Il le tord, le malaxe, lui fait rendre gorge. Homère n’agissait pas autrement, qui a inventé les flash-back. Matt Damon endosse la tunique du héros. Ses biceps et ses abdominaux remontent visiblement à la plus haute Antiquité. Sillonner les mers pendant vingt ans lui a buriné les traits. Une barbe biblique lui donne un faux air de Père Fouras ; une capuche obscurcit son visage, ce qui est la façon hollywoodienne d’associer Da Vinci Code et « Fort Boyard ». On a tort de plaisanter. Nolan a pris la chose au sérieux. C’était la bonne méthode, la seule envisageable.
Le public contemporain éprouvera la sensation délicieuse de réviser sa mythologie. Le cinéaste nous rafraîchit la mémoire. Les esthètes compareront avec le texte original. Les cancres s’émerveilleront de redécouvrir cet univers de dieux et de géants. Un récitant prend la parole. Les prétendants continuent à banqueter. Au fond de la salle, derrière un ample voile, Pénélope s’éternise sur sa tapisserie. Anne Hathaway, douce et meurtrie, semble considérer que les stylistes du Diable s’habille en Prada allaient plus vite en besogne. Morceaux de bravoure et confidences sur l’oreiller, la recette marche toujours. Le fracas des lances brisées se mêle aux craquements du pop-corn. Telle est la loi du genre.
Cela tient du kaléidoscope et du bas-relief, du péplum et de l’épopée
On attendait le cyclope. Il est là, sorte de Golum monté en graine à la peau translucide et qui dévore ses ennemis en commençant par la tête. Bonne idée que d’avoir enfoui le cheval de Troie dans le sable comme la statue de la Liberté dans La Planète des singes. Plaisir de retrouver Samantha Morton en Circé qui transforme ses visiteurs en cochons. Charlize Theron fait une adorable, une troublante Calypso, qui aurait tourné le dos aux publicités pour parfums. Télémaque cherche son papa. Pénélope espère. Quelle patience ! Pauvre Ulysse. Toutes ces batailles lui laissent assez peu de loisir pour songer à son épouse abandonnée. Il s’en veut. Il n’a pas que des défauts : le voilà qui demande à être attaché au mât de sa galère pour résister au chant des sirènes. À ce geste, on reconnaît les bons maris. Cela n’empêchera pas ses fidèles compagnons d’avoir des envies de mutinerie.
Nolan n’a pas lésiné sur les casques et les armures. Il y a des grottes et une tempête, de la lumière et des ténèbres, un hommage à Ray Harryhausen et ses trucages maladroits. Cela tient du kaléidoscope et du bas-relief, du péplum et de l’épopée. D’ordinaire, on sort de chez Nolan perplexe et intrigué, pressé de s’offrir une deuxième séance. On ne verra qu’une fois cette Odyssée. Désolé d’avoir tout compris du premier coup. o ■ o ERIC NEUHOFF












Si le film incite à lire ou relire Homère, ne serait que pour corriger les erreurs et les oublis et même les sacrilèges wokistes, il aura fait œuvre utile. Pour le reste peut-être permettra t il de retrouver la tombe de l’aede, il s’y retourne tellement aujourd’hui que les locaux doivent croire à un tremblement de terre.
Minerve la protectrice d’Ulysse a l’air d’une soubrette égarée et ses yeux pers ont viré au brun.