
Entretien par Antoine Lévêque.

Cet intéressant entretien est paru le 11 juin dans Le Figaro. Quoi qu’on en pense, il reflète une tendance qui nous semble s’affirmer et grandir dans une partie non négligeable de la société française, ainsi que dans d’autres sociétés à travers le monde : le besoin de redécouvrir et de retrouver des sources très profondes, un temps oubliées ou occultées, constitutives de notre nature culturelle, civilisationnelle et spirituelle véritable. Le Politique, au sens vrai du terme, s’en trouve renforcé ; la politique politicienne, quant à elle, s’en trouve réduite à son néant. — Je Suis Français
ENTRETIEN – En faisant référence au Seigneur des anneaux dans son encyclique sur l’IA, le pape Léon XIV met en lumière la dimension religieuse de ce livre qui a su transformer par son art l’histoire de l’Église, des saints ou des sacrements, explique le prêtre dominicain Philippe Verdin.
Philippe Verdin est prêtre dominicain. Il est l’auteur de Mon Précieux: Bonne nouvelle en Terre du Milieu (2019).

LE FIGARO. – Le pape Léon XIV a fait référence à Gandalf dans son encyclique sur l’IA. Le pape François l’avait déjà cité dans sa messe de Noël en 2023. Pourquoi cet intérêt pour Tolkien de la part des papes ? Pourquoi citer cet auteur ?Passer la publicité
Philippe VERDIN. – Comme le disait lui-même Tolkien, il s’agit d’un ouvrage profondément catholique. Le génie de Tolkien, a été d’écrire un livre qui s’inspire des grands thèmes de la foi chrétienne.
Si les papes citent Le Seigneur des anneaux, c’est parce que c’est le plus grand mythe du XX siècle. Il s’agit du roman le plus lu de l’histoire de l’humanité. C’est un roman fortement inspiré de la Bible, comme beaucoup de romans anglo-saxons, notamment ceux de Faulkner. Donc un jour ou l’autre, Le Seigneur des anneaux devait tomber dans l’escarcelle de la culture chrétienne et c’est une belle découverte pour les lecteurs de l’encyclique.
En faisant écho au Seigneur des anneaux dans son encyclique, le pape fait aussi écho aux propos de JD Vance, qui est converti au catholicisme. Il était engagé ces derniers mois dans un bras de fer oral avec le pape et affirmait notamment que Léon XIV ferait mieux de s’occuper de morale.
Cette fois, Vance a salué l’encyclique en affirmant que c’était une encyclique morale. Il se trouve que Vance est un grand lecteur de Tolkien. Il a même indiqué que Tolkien inspirait sa politique. Pourtant l’auteur du Seigneur des anneaux était plutôt un écologiste conservateur. Mais cette récupération de l’oeuvre de Tolkien par un politicien américain n’est pas étonnante, dans la mesure où ce livre a été utilisé par différents mouvements politiques depuis les années 60 et 70 aux États-Unis.
Quelle est la place des références chrétiennes dans cette œuvre par rapport à d’autres traditions ou symboliques ?
Les grands ressorts sont chrétiens, en particulier catholiques. Dans le Seigneur des anneaux, le monde est sauvé par les petits. Tolkien en fait aussi des petits de taille. Les Hobbits font littéralement 80 centimètres de haut, pour les plus grand d’entre eux.
C’est notamment la miséricorde qui sert à Bilbo d’antidote contre l’anneau. En effet, Frodon, le neveu de Bilbo, a ce mot lorsqu’il rencontre pour la première fois Gollum : «Quelle pitié que mon oncle Bilbo, quand il pouvait tuer Gollum, ne l’ait pas fait.» Ça aurait évité tous ces drames. Gandalf répond tout de suite et lui dit : «La pitié ?». C’est justement parce qu’il a fait pitié, parce qu’il a fait miséricorde à Gollum, que Bilbo ne l’a pas tué quand il le pouvait. C’est ce qui a protégé Bilbo de l’influence néfaste de l’anneau.
Il y a aussi d’autres figures bibliques. Le roi Aragorn, est une figure du Christ, puisqu’il est prêt à donner sa vie pour son peuple. C’est aussi un roi qui marche à la tête de ses troupes pour sauver sa terre. Le personnage d’Aragorn fait aussi écho au roi David.
Par ailleurs, l’anneau symbolise tout le mal du monde, comme la croix du Christ. En effet, le petit Frodon n’arrive pas à porter l’anneau jusqu’au bout. Il est écrasé par le poids de l’anneau. C’est donc son jardinier, Sam, qui porte l’anneau à sa place. Évidemment, cela fait penser à Simon de Cyrène, un jardinier qui rentre des champs et qui va aider le Christ à porter sa croix jusqu’en haut du Golgotha.
Le génie de Tolkien est de ne pas asséner un copier-coller de l’Évangile, de l’histoire de l’Église, des saints ou des sacrements, mais de les transformer par son art de romancier et de poète. o Philippe Verdin
Selon moi, 80 % des références sont chrétiennes dans le Seigneurs des anneaux, et le reste appartient à d’autres traditions. Certains éléments font écho à la légende arthurienne et à des mythes saxons que Tolkien connaissait très bien puisqu’il enseignait les langues anciennes à Oxford. Mais on pourrait presque dire que les histoires arthuriennes se sont elles aussi très imprégnées du message chrétien. C’est une évidence dans la mesure où le monde renaît, comme le royaume d’Aragorn renaît, comme la souche de Jessé refleurit. Le symbole d’Aragorn est un arbre mort dont la souche va refleurir. Il s’agit du signe que le roi revient. C’est un mythe arthurien, mais c’est aussi une phrase du livre d’Isaïe : «La souche de Jessé va refleurir». Jessé, est le grand-père du roi David et le roi David est l’aïeul de Jésus-Christ. Tout cela s’entremêle. Le génie de Tolkien est de ne pas asséner un copier-coller de l’Évangile, de l’histoire de l’Église, des saints ou des sacrements, mais de les transformer par son art de romancier et de poète.
Est-ce que les références chrétiennes qui parsèment Le Seigneur des anneaux sont toutes intentionnelles ?
Il faudrait être psychanalyste pour le dire. Tolkien affirmait que «c’est un livre éminemment catholique». Tolkien a voulu faire une œuvre poétique, un roman qui fasse rêver. Il a mis beaucoup d’éléments de la foi chrétienne dans Le Seigneur des anneaux, parce qu’il s’agissait de sa vie, de sa culture, de sa façon d’être dans le monde et d’être chrétien. Il envisageait donc les choses sous l’angle de l’Évangile et sous l’angle de l’histoire de la Bible. Pour lui, la Bible, était le grand code, le grand livre. Il estimait que c’est dans la Bible que l’on peut puiser les plus belles histoires. L’idée selon laquelle la Bible est la matrice de tous les romans et de toutes les histoires est un thème très anglo-saxon. Peut-être que tout cela n’était donc pas toujours un mécanisme conscient chez Tolkien.
Est-ce qu’il est possible de qualifier Tolkien d’écrivain catholique ?
Oui, bien sûr, il se revendique comme tel. Ce que l’on peut discuter est si Tolkien a voulu faire une œuvre chrétienne. Le génie de Tolkien est de ne pas asséner des dogmes, mais de raconter une histoire. On peut très bien ne pas être chrétien et être passionné par Le Seigneur des anneaux . Je connais des centaines de personnes qui n’ont jamais compris que ce qui les passionnait le plus dans Le Seigneur des anneaux étaient les aspects chrétiens.
Le Seigneur des anneaux devrait être étudié dans les classes de première et de terminale. C’est une œuvre essentielle. L’édition en Pléiade en France est en cours. Il y a encore des débats relatifs à la traduction qu’il convient de choisir. L’important est qu’il s’agit d’une œuvre qui fait grandir et surtout qui fait rêver. D’après Tolkien, ce qui fait de nous les égaux de Dieu est le fait que nous sommes capables, comme lui, d’être des créateurs de nouveaux mondes. C’est ce que Tolkien a fait en écrivant Le Seigneur des anneaux. o ■











