
Par Thierry Meyssan.

Donald Trump a compris qui est Benyamin Netanyahou lors de l’élection présidentielle états-unienne volée de 2020. Malgré les apparences, les deux hommes ne sont plus du tout sur la même longueur d’ondes depuis ce moment-là. Le président Trump rêve de conclure la paix, partout où il y a la guerre, tandis que le Premier ministre Netanyahou poursuit son projet « sioniste révisionniste » (sans rapport avec le « sionisme » de Hertzl) de conquête du Moyen-Orient. La ténacité iranienne aura révélé leurs agendas et eu raison de leurs compromis.
Nous avons beaucoup de difficultés à comprendre la détérioration des relations entre les États-Unis et Israël. Pour l’interpréter et en saisir l’intensité, nous devons d’abord analyser les liens historiques entre les deux nations, puis l’évolution de la politique du président Donald Trump durant ses deux mandants.
Les États-Unis et Israël
La création mythique des États-Unis par les pères pèlerins, en 1620, est présentée traditionnellement comme l’exode des « puritains », dissidents de l’Église anglicane. Ils auraient fui le « Pharaon » (le roi Jacques Ier d’Angleterre), rédigé un « Pacte » durant leur traversée de la « mer Rouge » (l’océan Atlantique), et fondé la colonie de Plymouth. C’est pourquoi, les États-Uniens formeraient un « Peuple élu » au même titre que les juifs.
Cette narration a été défendue par tous les présidents des États-Unis, au moins de Thomas Jefferson à Donald Trump, sans exception [1]. Elle est célébrée, chaque année, lors de fête de Thanksgiving (le 4° jeudi de novembre).
Le soutien des États-Unis à l’État d’Israël est donc une évidence qui n’a jamais été discutée publiquement.
Le vrai fondateur du sionisme contemporain n’était pas un juif, mais un chrétien dispensationaliste : le révérend William E. Blackstone était un prêcheur états-unien pour qui les vrais chrétiens n’auraient pas à participer aux épreuves de la fin des temps. Il enseignait que ceux-ci seraient enlevés au ciel durant la bataille finale (le « ravissement de l’Église », en anglais the rapture). À ses yeux, les juifs livreraient cette bataille et en sortiraient à la fois convertis au Christ et victorieux [2] .

William Blackstone parvint à convaincre Theodor Herzl de joindre les préoccupations des dispentionnalistes à celles des colonialistes. Il suffisait pour cela d’envisager de créer Israël en Palestine et de multiplier les références bibliques. Grâce à cette idée assez simple, ils parvinrent à faire adhérer la majorité des juifs européens à leur projet. Aujourd’hui Herzl est enterré en Israël (sur le Mont Herzl) et l’État a placé dans son cercueil La Bible annotée, que Blackstone lui avait offerte.
William Blackstone et Theodor Herzl ont artificiellement fabriqué l’idée selon laquelle tous les juifs du monde seraient des descendants des juifs antiques de Palestine. Dès lors, le mot juif s’applique non seulement à la religion israélite, mais désigne aussi une ethnie. En se fondant sur une lecture littérale de La Bible, ils sont devenus les bénéficiaires d’une promesse divine sur la terre palestinienne.
La décision de créer un État juif en Palestine a été prise conjointement par les gouvernements britannique et états-unien. Elle a été négociée par le premier juge juif à la Cour suprême des États-Unis, Louis Brandeis, sous les auspices du révérend Blackstone, et fut approuvée aussi bien par le président Woodrow Wilson que par le Premier ministre David Llyod George, dans le sillage des accords franco-britanniques Sykes-Picot de partage du « Proche-Orient ». Leur accord fut progressivement rendu public.
Le président Woodrow Wilson inclut parmi ses buts de guerre officiels (le n°12 des 14 points présentés au Congrès, le 8 janvier 1918) la création de l’État d’Israël ; une décision qui a suivi de deux mois la « déclaration Balfour » des Britanniques [3].
Le président de l’Agence juive, David Ben Gourion, proclama unilatéralement l’État d’Israël, le 14 mai 1948, dernier jour du mandat britannique sur la Palestine. Il fut reconnu, le lendemain 15 mai, par les États-Unis (puis, par l’Iran du shah). Les Nations-Unies, qui préparaient un plan de partage de la Palestine, furent placées devant le fait accompli. Le Royaume-Uni, quant à lui, n’a reconnu Israël que huit mois plus tard.
En 1951, se constitue l’American Zionist Committee for Public Affairs (Comité sioniste états-unien pour les Affaires publiques) qui se transforme, en 1963, en American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) (Comité des Affaires publiques états-uno-israéliennes) pour échapper à son enregistrement comme agent d’influence étranger.

Le 22 juillet 2002, l’ambassadeur John Negroponte, alors représentant permanent des États-Unis auprès des Nations unies, déclare lors d’une séance à huis-clos du Conseil de sécurité, que Washington opposera systématiquement son veto à toute résolution qui condamnerait Israël sans condamner les Palestiniens [4]. Cette doctrine est toujours en vigueur : on ne peut pas reprocher la même chose aux deux protagonistes, car leurs responsabilités sont différentes vu qu’Israël est désormais un État, mais que la Palestine n’en est toujours pas un reconnu. Cette astuce assure Israël qu’aucune sanction ne sera prise contre lui par les Nations unies, quel que soit son comportement.
En 2006, les professeurs Stephen Walt (Harvard) et John Mearsheimer (université de Chicago) publient The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy (Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère états-unienne) [5]. Ils y montrent que l’AIPAC, en devenant le principal financeur des élections législatives, est devenu le véritable maître du Congrès.
Donald Trump et Israël
Lors de son accession à la Maison-Blanche, le 20 janvier 2017, Donald Trump ignore à peu près tout de la politique. C’est un homme d’affaire populiste qui entend « nettoyer les écuries d’Augias » (c’est-à-dire tout ce qui est sale et corrompu à Washington). Il n’est ni Démocrate, ni Républicain, c’est un Jacksonien qui est parvenu à prendre le contrôle du Parti républicain.
Il aborde le Moyen-Orient à travers les yeux de son conseiller de Sécurité, le général Michael Flynn. Pour lui, Israël n’est pas recommandable, tandis que l’Iran, est dangereux. Cependant, il doit affronter un « État profond » qui l’oblige à se séparer de Flynn au bout de seulement trois semaines. C’est alors qu’il découvre la personnalité de Benyamin Netanyahou avec qui il partage un point commun : tous deux doivent affronter dans leur pays les rouages d’une administration toute puissante. Les deux hommes s’étaient déjà croisés, lorsque l’Israélien était ambassadeur aux Nations unies, mais ils ne se connaissaient pas pour autant.
En 2017, Donald Trump décide de soutenir militairement l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen, en échange de quoi, il exige que tous les États arabes cessent de soutenir les organisations terroristes que la CIA et le MI6 ont créé [6]. De retour de Riyad, il fait une escale en Israël où il déclare : « Nous revenons tout juste du Moyen-Orient » (sic).

Dans son esprit, il doit être possible de conclure la paix au Moyen-Orient, une fois que plus aucun État n’osera défendre Al-Qaeda et Daesh. Agissant en successeur du président Andrew Jackson, il pense possible de résoudre les problèmes en taillant un État pour les Israéliens, comme son prédécesseur l’avait fait pour les États-Uniens en reléguant les Indiens dans des réserves.
Il accepte donc de reconnaître Jérusalem-Ouest comme capitale d’Israël [7]— et éventuellement Jérusalem-Est comme capitale du futur État palestinien —, et de reconnaitre l’annexion du plateau du Golan syrien [8] et de toutes les parties de la Palestine occupées par des colonies israéliennes. En outre, il expulse de Washington l’ambassade de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) [9]. o ■o (À suivre)
Notes :
[1] God’s New Israel. Conrad Cherry, Pentice Hall (1971).
[2] Jesus is coming, William E. Blackstone, 1878.
[3] The Politics of Christian Zionism (1891-1948), Paul Merkley, Frack Cass (1998).
[4] « ’The Negroponte Doctrine’ concerning UN Security Council Resolutions on the Middle East ». United States Mission to the United Nations. 6 October 2003.
[5] Israel Lobby and U.S. Foreign Policy, Stephen Walt and John Mearsheimer, Farrar, Straus and Giroux (2007).
[6] “Donald Trump’s Speech to the Arab Islamic American Summit”, by Donald Trump, Voltaire Network, 21 May 2017.
[7] « President Donald J. Trump’s Proclamation on Jerusalem as the Capital of the State of Israel », The White House, December 6, 2017.
[8] « Remarks by President Trump at Signing of Presidential Proclamation Recognizing Israel’s Sovereign Right Over the Golan Heights », Donald Trump, The White House, March 26, 2019.
[9] « Closure of the PLO Office in Washington », State Department, September 10, 2018.
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