
D’aucuns reconnaîtront les nombreux clins d’œil entre le roman du XVIIIIᵉ siècle Manon Lescaut et l’actualité, qui sera à partir du lundi 13 juillet publié en feuilleton, accompagnant ainsi votre été. En guise d’introduction : la note de lecture que lui consacra Sainte-Beuve, le maître de la critique, lors d’une réédition en 1846 par Charpentier.

Le Pour et Contre, « ouvrage périodique d’un goût nouveau, dans lequel on s’explique librement sur ce qui peut intéresser la curiosité du public en matière de sciences, d’arts, de livres, etc., etc., sans prendre aucun parti et sans offenser personne, » demeura consciencieusement fidèle à son titre. Il ressemble pour la forme aux journaux anglais d’Addisson, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et de soigné, mais bien du sens, de l’instruction solide et de la candeur. Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre de Saint-Marc, continuateur de Prévost, ne doivent pas être mis sur son compte. La littérature anglaise y est jugée fort au long dans la personne des plus célèbres écrivains ; on y lit des notices détaillées sur Roscommon, Rochester, Dennys, Wycherley, Savage ; des analyses intelligentes et copieuses de Shakspeare ; une traduction du Marc-Antoine de Dryden, et d’une comédie de Steele. Prévost avait étudié sur les lieux et admirait sans réserve l’Angleterre, ses mœurs, sa politique, ses femmes et son théâtre. Les ouvrages, alors récents, de Le Sage, de Mme de Tencin, de Crébillon fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure qu’ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours sur un fonds de bienveillance ; on sent quelle préférence secrète il accordait aux anciens, à d’Urfé, même à Mlle de Scudéry, et quel regret il nourrissait de ces romans étendus, de ces composés enchanteurs ; mais il n’y a trace nulle part de susceptibilité littéraire ni de jalousie de métier. Il ne craint pas même à l’occasion, générosité que l’on aura peine à croire ! de citer avantageusement, par leur nom, les journaux ses confrères, le Mercure de France et le Verdun. En retour, quand Prévost a eu à parler de lui-même et de ses propres livres, il l’a fait de bonne grâce, et ne s’est pas chicané sur les éloges. Je trouve, dans le nombre 36, tome iii, un compte rendu de Manon Lescaut, qui se termine ainsi : « … Quel art n’a-t-il pas fallu pour intéresser le lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes disgrâces qui arrivent à cette fille corrompue !… Au reste, le caractère de Tiberge, ami du chevalier, est admirable… Je ne dis rien du style de cet ouvrage : il n’y a ni jargon, ni affectation, ni réflexions sophistiques ; c’est la nature même qui écrit. Qu’un auteur empesé et fardé paraît fade en comparaison ! Celui-ci ne court point après l’esprit, ou plutôt après ce qu’on appelle ainsi. Ce n’est point un style laconiquement constipé, mais un style coulant, plein et expressif. Ce n’est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies et des sentiments naturels[1]. » Une ou deux fois, Prévost fut appelé sur le terrain de la défense personnelle, et il s’en tira toujours avec dignité et mesure. Attaqué par un Jésuite du Journal de Trévoux au sujet d’un article sur Ramsay, il répliqua si décemment, que les Jésuites sentirent leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva avec plus de verdeur les calomnies de l’abbé Lenglet-Dufresnoy ; mais sa justification morale l’exigeait, et on doit à cette nécessité heureuse quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les événements de sa vie. Ce que nous n’avons pas mentionné encore, et ce qui résulte, quoique plus vaguement, du même passage, c’est que, depuis son séjour en Hollande, Prévost n’avait pas été guéri de cette inclination à la tendresse d’où tant de souffrances lui étaient venues. Sa figure, dit-on, et ses agréments avaient touché une demoiselle protestante d’une haute naissance qui voulait l’épouser. Pour se soustraire à cette passion indiscrète, ajoute son biographe de 1764, Prévost passa en Angleterre ; mais, comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on a droit de conjecturer qu’il ne se défendait qu’à demi contre une si furieuse passion. Lenglet l’avait brutalement accusé de s’être laissé enlever par une belle : Prévost répondit que de tels enlèvements n’allaient qu’aux Médor et aux Renaud, et il exposa, en manière de réfutation, le portrait suivant tracé de lui par lui-même : « Ce Médor, si chéri des belles, est un homme de trente-sept à trente-huit ans, qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens chagrins ; qui passe quelquefois des semaines entières dans son cabinet, et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à l’étude ; qui cherche rarement les occasions de se réjouir, qui résiste même à celles qui lui sont offertes, et qui préfère une heure d’entretien avec un ami de bon sens à tout ce qu’on appelle plaisirs du monde et passe-temps agréables : civil, d’ailleurs, par l’effet d’une excellente éducation, mais peu galant ; d’une humeur douce, mais mélancolique ; sobre enfin et réglé dans sa conduite. Je me suis peint fidèlement, sans examiner si ce portrait flatte mon amour-propre ou s’il le blesse. »

Le Pour et Contre nous offre aussi une foule d’anecdotes du jour, de faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de romans ; l’histoire de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un savant Anglais, M. Hooker, s’était plu, dans un journal de son pays, à développer une comparaison ingénieuse de l’antique retraite de Cassiodore avec l’Arcadie de Philippe Sydney et le pays de Forêts au temps de Céladon. Cassiodore, déjà vieux, comme on sait, et dégoûté de la cour par la disgrâce de Boëce, se retira au monastère de Viviers, qu’il avait bâti dans une de ses terres, et s’y livra avec ses religieux à l’étude des anciens manuscrits, surtout à celle des saintes lettres, à la culture de la terre et à l’exercice de la piété. Prévost s’étend avec complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse ; c’est évidemment son idéal qu’il retrouve dans ce monastère de Cassiodore ; c’est son Saint-Germain-des-Prés, son la Flèche, mais avec bien autrement de soleil, d’aisance et d’agrément. Et quant à la ressemblance avec l’Arcadie et le pays de Céladon, que l’écrivain anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s’en effarouche aucunement ; car il est persuadé, dit-il, « que dans l’Arcadie et dans le pays de Forêts, avec des principes de justice et de charité tels que la fiction les y représente, et des mœurs aussi pures qu’on les suppose aux habitants, il ne leur manquait que les idées de religion plus justes pour en faire des gens très-agréables au ciel[2]. »
Après six années d’exil environ, Prévost eut la permission de rentrer en France sous l’habit ecclésiastique séculier. Le cardinal de Bissy, qui l’avait connu à Saint-Germain, et le prince de Conti le protégèrent efficacement ; ce dernier le nomma son aumônier. Ainsi rétabli dans la vie paisible, et désormais au-dessus du besoin, Prévost, jeune encore, partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les soins de la société brillante où il se délassait. Le travail d’écrire lui était devenu si familier, que ce n’en était plus un pour lui : il pouvait à la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation. Nous devons dire que les écrits volumineux dont est remplie la dernière moitié de sa carrière se ressentent de cette facilité extrême dégénérée en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de Richardson, de Hume ou de Cicéron, qu’il entreprenne ; que ce soit une Histoire de Guillaume le Conquérant ou une Histoire des Voyages, c’est le même style agréable, mais fluidement monotone, qui court toujours et trop vite pour se teindre de la variété des sujets. Toute différence s’efface, toute inégalité se nivelle, tout relief se polit et se fond dans cette veine rapide d’une invariable élégance. Nous ne signalerons, entre les productions dernières de sa prolixité, que l’Histoire d’une Grecque moderne, joli roman dont l’idée est aussi délicate qu’indéterminée. Une jeune Grecque d’abord vouée au sérail, puis rachetée par un seigneur français qui en voulait faire sa maîtresse, résistant à l’amour de son libérateur, et n’étant peut-être pas aussi insensible pour d’autres que pour lui ; ce peut-être surtout, adroitement ménagé, que rien ne tranche, que la démonstration environne, effleure à tout moment et ne parvient jamais à saisir ; il y avait là matière à une œuvre charmante et subtile, dans le goût de Crébillon fils : celle de Prévost, quoique gracieuse, est un peu trop exécutée au hasard[3]. Prévost vivait ainsi, heureux d’une étude facile, d’un monde choisi et du calme des sens, quand un léger service de correction de feuilles rendu à un chroniqueur satirique le compromit sans qu’il y eût songé, et l’envoya encore faire un tour à Bruxelles. Cette disgrâce inattendue fut de courte durée et ne lui valut que de nouveaux protecteurs. À son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti, qui l’occupa aux matériaux de l’histoire de sa maison ; et le chancelier d’Aguesseau, de son côté, le chargea de rédiger l’Histoire générale des Voyages[4]. Son désintéressement au milieu de ces sources de faveur et même de richesse ne se démentit pas ; il se refusait aux combinaisons qui lui eussent été le plus fructueuses ; il abandonnait les profits à son libraire, avec qui on a remarqué (je le crois bien !) qu’il vécut toujours en très-bonne intelligence. Je crains même que, comme quelques gens de lettres trop faciles et abandonnés, il ne se soit mis à la merci du spéculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux poules lui suffisaient[5]. Une petite maison qu’il avait achetée à Saint-Firmin, près de Chantilly, était sa perspective d’avenir ici-bas, l’horizon borné et riant auquel il méditait de confiner sa vieillesse. Il s’y rendait un jour seul, par la forêt (23 novembre 1763), quand une soudaine attaque d’apoplexie l’étendit à terre sans connaissance. Des paysans survinrent ; on le porta au prochain village, et, le croyant mort, un chirurgien ignorant procéda sur l’heure à l’ouverture. Prévost, réveillé par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans d’affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, écrit de sa main, qui contenait ces mots :
Trois ouvrages qui m’occuperont le reste de mes jours dans ma retraite :
1o L’un de raisonnement : — La religion prouvée par ce qu’il y a de plus certain dans les connaissances humaines ; méthode historique et philosophique qui entraîne la ruine des objections ;
2o L’autre historique : — Histoire de la conduite de Dieu pour le soutien de la foi depuis l’origine du christianisme ;
3o Le troisième de morale : — L’esprit de la religion dans l’ordre de la société.

Ainsi se termina, par une catastrophe digne du Cléveland, cette vie romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature à la génération pâlissante, mais noble encore, qui suivit immédiatement et acheva l’époque de Louis XIV. C’est un écrivain du dix-septième siècle dans le dix-huitième ; un l’abbé Fleury dans le roman ; c’est le contemporain de Le Sage, de Racine fils, de Mme de Lambert, du chancelier d’Aguesseau ; celui de Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de sculpteurs, cette génération n’en compte guère et ne s’en inquiète pas ; pour tout musicien, elle a le mélodieux Rameau. Du fond de ce déclin paisible, Prévost se détache plus vivement qu’aucun autre. Antérieur par sa manière au règne de l’analyse et de la philosophie, il ne copie pourtant pas, en l’affaiblissant, quelque genre illustré par un formidable prédécesseur ; son genre est une invention aussi originale que naturelle ; et, dans cet entre-deux de groupes imposants de l’un et de l’autre siècle, la gloire qu’il se développe ne rappelle que lui. Il ressuscite avec ampleur, après Louis XIV, après cette précieuse élaboration de goût et de sentiments, ce que d’Urfé et Mlle de Scudéry avaient prématurément déployé ; et, bien que chez lui il se mêle encore trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint souvent et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature humaine ; il tient dans la série des peintres du cœur et des moralistes aimables une place d’où il ne pourrait disparaître sans qu’on aperçût un grand vide. ■
Sainte-Beuve
[1] On remarque, il est vrai, dans ce nombre une circonstance qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C’est qu’on y parle, deux pages plus loin, de la Bibliothèque des Romans de Gordon de Percel (Lenglet-Dufresnoy) en des termes qui ne s’accordent pas tout à fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacré à une défense personnelle, est bien expressément de Prévost. Mais on doit croire que Prévost, alors en Angleterre, ne parla la première fois de la Bibliothèque des Romans que d’après quelques renseignements et sans l’avoir lue. D’ailleurs, outre la physionomie de l’éloge, qui ne dément pas la paternité présumée, ce numéro, où il est question de Manon Lescaut, fait partie d’une série dont Prévost s’est avoué le rédacteur. Walter Scott, de nos Jours, n’a-t-il pas écrit ainsi, sans plus de façon, des articles d’éloges sur ses propres romans ?
[2] On peut lire à ce sujet une gracieuse lettre de Mademoiselle, cousine de Louis XIV, à Mme de Motteville, où elle trace à son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent également de l’Astrée, et qui d’ailleurs fait un parfait pendant à l’idéal de Prévost d’après Cassiodure, par un couvent de carmélites qu’elle exige dans le voisinage.
[3] On lit dans les lettres de l’aimable Mme de Staël (de Launay) à M. d’Héricourt : « J’ai commencé la Grecque à cause de ce que vous m’en dites : on croit en effet que Mlle Aïssé en a donné l’idée ; mais cela est bien brodé, car elle n’avait que trois ou quatre ans quand on l’amena en France. » Mlle Aïssé, Mlle de Launay, l’abbé Prévost, trois modèles contemporains des sentiments les plus naturels dans la plus agréable diction !
[4] Champfort rapporte que le chancelier d’Aguesseau n’avait précédemment donné à l’abbé Prévost la permission d’imprimer les premiers volumes de Cléveland que sous la condition expresse que Cléveland se ferait catholique au dernier volume.
[5] Jean-Jacques, dont c’était aussi le vœu, mais qui ne s’y tenait pas, eut occasion, à ses débuts, de rencontrer souvent l’abbé Prévost chez leur ami commun Mussart, à Passy ; il en parle dans ses Confessions (partie II, livre viii), et avec un sentiment de regret pour les moments heureux passés dans une société choisie. Énumérant les amis distingués que s’était faits l’excellent Mussart : « À leur tête, dit-il, je mets l’abbé Prévost, homme très-aimable et très-simple, dont le cœur vivifiait ses écrits dignes de l’immortalité, et qui n’avait rien dans la société du coloris qu’il donnait à ses ouvrages. » Il est permis de croire que l’abbé Prévost avait eu autrefois ce coloris de conversation, mais qu’il l’avait un peu perdu en vieillissant.











