

Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en allant chez M. de T***. Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma liberté, pour laquelle mon ami m’avait assuré qu’il ne me restait rien à craindre. Cependant il me revint tout à coup à l’esprit que ses assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j’avais, outre cela, l’affaire de l’hôpital sur les bras, sans compter la mort de Lescaut, dans laquelle j’étais mêlé, du moins comme témoin. Ce souvenir m’effraya si vivement, que je me retirai dans la première allée, d’où je fis appeler un fiacre. J’allai droit chez M. de T***, que je fis rire de ma frayeur. Elle me parut risible à moi-même, lorsqu’il m’eut appris que je n’avais rien à craindre du côté de l’hôpital ni de celui de Lescaut. Il me dit que, dans la pensée qu’on pourrait le soupçonner d’avoir eu part à l’enlèvement de Manon, il était allé le matin à l’hôpital, et qu’il avait demandé à la voir, en feignant d’ignorer ce qui était arrivé ; qu’on était si éloigné de nous accuser, ou lui ou moi, qu’on s’était empressé, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une étrange nouvelle, et qu’on admirait qu’une fille aussi jolie que Manon Lescaut eût pris le parti de fuir avec un valet ; qu’il s’était contenté de répondre froidement qu’il n’en était pas surpris, et qu’on fait tout pour la liberté.
Il continua de me raconter qu’il était allé de là chez Lescaut, dans l’espérance de m’y trouver avec ma charmante maîtresse ; que l’hôte de la maison, qui était un carrossier, lui avait protesté qu’il n’avait vu ni elle ni moi ; mais qu’il n’était pas étonnant que nous n’eussions point paru chez lui, si c’était pour Lescaut que nous devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu’il venait d’être tué à peu près dans le même temps : sur quoi, il n’avait pas refusé d’expliquer ce qu’il savait de la cause et des circonstances de cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps des amis de Lescaut l’était venu voir, et lui avait proposé de jouer. Lescaut avait gagné si rapidement, que l’autre s’était trouvé cent écus de moins dans une heure, c’est-à-dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme qu’il avait perdue ; et, sur quelques difficultés nées à cette occasion, ils s’étaient querellés avec une animosité extrême. Lescaut avait refusé de sortir pour mettre l’épée à la main, et l’autre avait juré, en le quittant, de lui casser la tête ; ce qu’il avait exécuté le soir même. M. de T*** eut l’honnêteté d’ajouter qu’il avait été fort inquiet par rapport à nous, et qu’il continuait de m’offrir ses services. Je ne balançai point à lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de trouver bon qu’il allât souper avec nous.
Comme il ne me restait qu’à prendre du linge et des habits pour Manon, je lui dis que nous pouvions partir à l’heure même, s’il voulait avoir la complaisance de s’arrêter un moment avec moi chez quelques marchands. Je ne sais s’il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue d’intéresser sa générosité, ou si ce fut le simple mouvement d’une belle âme ; mais, ayant consenti à partir aussitôt, il me mena chez les marchands qui fournissaient sa maison : il me fit choisir plusieurs étoffes d’un prix plus considérable que je ne me l’étais proposé, et lorsque je me disposais à les payer, il défendit aux marchands de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne grâce, que je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin de Chaillot, où j’arrivai avec moins d’inquiétude que je n’en étais parti.
Ma présence et les politesses de M. de T*** dissipèrent tout ce qui pouvait rester de chagrin à Manon. « Oublions nos terreurs passées, ma chère amie, lui dis-je en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux que jamais. Après tout, l’amour est un bon maître : la fortune ne saurait nous causer autant de peines qu’il nous fait goûter de plaisirs. » Notre souper fut une vraie scène de joie.

J’étais plus fier et plus content avec Manon et mes cent pistoles que le plus riche partisan de Paris avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens qu’on a de satisfaire ses désirs. Je n’en avais pas un seul à remplir. L’avenir même me causait peu d’embarras. J’étais presque sûr que mon père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à Paris, parce qu’étant dans ma vingtième année, j’entrais en droit d’exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le fonds de mes richesses n’était que de cent pistoles. C’était assez pour attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me pouvoir manquer, soit par mes droits naturels, ou par les ressources du jeu.
Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu’à jouir de ma situation ; et la force de l’honneur, autant qu’un reste de ménagement pour la police, me faisant remettre de jour en jour à renouer avec les associés de l’hôtel de Transylvanie, je me réduisis à jouer dans quelques assemblées moins décriées, où la faveur du sort m’épargna l’humiliation d’avoir recours à l’industrie. J’allais passer à la ville une partie de l’après-midi, et je revenais souper à Chaillot, accompagné fort souvent de M. de T***, dont l’amitié croissait de jour en jour pour nous.
Manon trouva des ressources contre l’ennui. Elle se lia dans le voisinage avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées. La promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement leur occupation. Une partie de jeu dont elles avaient réglé les bornes fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l’air au bois de Boulogne ; et le soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus belle, plus contente et plus passionnée que jamais.
Il s’éleva néanmoins quelques nuages qui semblèrent menacer l’édifice de mon bonheur, mais ils furent nettement dissipés ; et l’humeur folâtre de Manon rendit le dénoûment si comique, que je trouve encore de la douceur dans un souvenir qui me représente sa tendresse et les agréments de son esprit.
Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour à l’écart pour me dire, avec beaucoup d’embarras, qu’il avait un secret d’importance à me communiquer. Je l’encourageai à parler librement. Après quelques détours, il me fit entendre qu’un seigneur étranger semblait avoir pris beaucoup d’amour pour mademoiselle Manon. Le trouble de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. « En a-t-elle pour lui ? » interrompis-je plus brusquement que la prudence ne le permettait pour m’éclaircir.

Ma vivacité l’effraya. Il me répondit d’un air inquiet que sa pénétration n’avait pas été si loin ; mais qu’ayant observé depuis plusieurs jours que cet étranger venait assidûment au bois de Boulogne, qu’il y descendait de son carrosse, et que, s’engageant seul dans les contre-allées, il paraissait chercher l’occasion de voir ou de rencontrer mademoiselle, il lui était venu à l’esprit de faire quelque liaison avec ses gens pour apprendre le nom de leur maître ; qu’ils le traitaient de prince italien, et qu’ils le soupçonnaient eux-mêmes de quelque aventure galante ; qu’il n’avait pu se procurer d’autres lumières, ajouta-t-il en tremblant, parce que le prince, étant alors sorti du bois, s’était approché familièrement de lui et lui avait demandé son nom ; après quoi, comme s’il eût deviné qu’il était à notre service, il l’avait félicité d’appartenir à la plus charmante personne du monde.
J’attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des excuses timides, que je n’attribuai qu’à mes imprudentes agitations. Je le pressai en vain de continuer sans déguisement. Il me protesta qu’il ne savait rien de plus, et que ce qu’il venait de me raconter étant arrivé le jour précédent, il n’avait pas revu les gens du prince. Je le rassurai non-seulement par des éloges, mais par une honnête récompense ; et, sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je lui recommandai d’un ton plus tranquille de veiller sur toutes les démarches de l’étranger.
Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes ; elle pouvait lui avoir fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques réflexions, je revins de mes alarmes jusqu’à regretter d’avoir donné cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d’être aimée. Il y avait beaucoup d’apparence qu’elle ignorait sa conquête. Et quelle vie allais-je mener, si j’étais capable d’ouvrir si facilement l’entrée de mon cœur à la jalousie ?
Je retournai à Paris le jour suivant, sans avoir formé d’autre dessein que de hâter le progrès de ma fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en état de quitter Chaillot au premier sujet d’inquiétude. Le soir, je n’appris rien de nuisible à mon repos. L’étranger avait reparu au bois de Boulogne, et, prenant droit de ce qui s’y était passé la veille pour se rapprocher de mon confident, il lui avait parlé de son amour, mais dans des termes qui ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l’avait interrogé sur mille détails. Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par des promesses considérables ; et, tirant une lettre qu’il tenait prête, il lui avait offert inutilement quelques louis d’or pour la rendre à sa maîtresse.
Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus orageux. J’appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon, pendant sa promenade, s’était écartée un moment de ses compagnes, et que l’étranger, qui la suivait à peu de distance, s’étant approché d’elle au signe qu’elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu’il avait reçue avec des transports de joie. Il n’avait eu le temps de les exprimer qu’en baisant amoureusement les caractères, parce qu’elle s’était aussitôt dérobée. Mais elle avait paru d’une gaîté extraordinaire pendant le reste du jour ; et, depuis qu’elle était rentrée au logis, cette humeur ne l’avait pas abandonnée. Je frémis sans doute à chaque mot. « Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes yeux ne t’aient pas trompé ? » Il prit le ciel à témoin de sa bonne foi.
Je ne sais à quoi les tourments de mon cœur m’auraient porté, si Manon, qui m’avait entendu rentrer, ne fût venue au-devant de moi avec un air d’impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n’attendit point ma réponse pour m’accabler de caresses ; et lorsqu’elle se vit seule avec moi, elle me fit des reproches fort vifs de l’habitude que je prenais de revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté de continuer, elle me dit que depuis trois semaines je n’avais pas passé une journée entière avec elle ; qu’elle ne pouvait soutenir de si longues absences, qu’elle me demandait du moins un jour, par intervalles, et que, dès le lendemain, elle voulait me voir près d’elle du matin au soir.
« J’y serai, n’en doutez pas, » lui répondis-je d’un ton assez brusque. Elle marqua peu d’attention pour mon chagrin ; et dans le mouvement de sa joie, qui me parut en effet d’une vivacité singulière, elle me fit mille peintures plaisantes de la manière dont elle avait passé le jour. Étrange fille ! me disais-je à moi-même : que dois-je attendre de ce prélude ? L’aventure de notre première séparation me revint à l’esprit. Cependant je croyais voir dans le fond de sa joie et de ses caresses un air de vérité qui s’accordait avec les apparences.
Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse dont je ne pus me défendre pendant notre souper, sur une perte que je me plaignais d’avoir faite au jeu. J’avais regardé comme un extrême avantage que l’idée de ne pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue d’elle-même. C’était gagner du temps pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes sortes de craintes pour le lendemain ; et si je ne remarquais rien qui m’obligeât de faire éclater mes découvertes, j’étais déjà résolu de transporter, le jour d’après, mon établissement à la ville, dans un quartier où je n’eusse rien à démêler avec les princes italiens. Cet arrangement me fit passer une nuit plus tranquille ; mais il ne m’ôtait pas la douleur d’avoir à trembler pour une nouvelle infidélité. (À suivre)











