

Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer sans prétendre davantage à Manon ; et la jalousie mortelle qui me déchirait le cœur se déguisant en une morne et sombre tranquillité, je me crus d’autant plus proche de ma guérison que je ne sentais nul de ces mouvements violents dont j’avais été agité dans les mêmes occasions. Hélas ! j’étais la dupe de l’amour autant que je croyais l’être de G*** M*** et de Manon.
Cette fille qui m’avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre l’escalier, me demanda ce que je voulais donc qu’elle rapportât à M. de G*** M*** et à la dame qui était avec lui ? Je rentrai dans la chambre à cette question ; et, par un changement incroyable à ceux qui n’ont jamais senti de passions violentes, je me trouvai tout d’un coup, de la tranquillité où je croyais être, dans un transport terrible de fureur. « Va, lui dis-je, rapporte au traître G*** M*** et à sa perfide maîtresse le désespoir où ta maudite lettre m’a jeté ; mais apprends-leur qu’ils n’en riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma propre main. » Je me jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d’un côté et ma canne de l’autre ; deux ruisseaux de larmes amères commencèrent à couler de mes yeux. L’accès de rage que je venais de sentir se changea en une profonde douleur. Je ne fis plus que pleurer en poussant des gémissements et des soupirs. « Approche, mon enfant, approche, m’écriai-je en parlant à la jeune fille ; approche, puisque c’est toi qu’on envoie pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et le désespoir, contre l’envie de se donner la mort à soi-même après avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche, continuai-je en voyant qu’elle faisait vers moi quelques pas timides et incertains. Viens essuyer mes larmes ; viens rendre la paix à mon cœur, viens me dire que tu m’aimes, afin que je m’accoutume à l’être d’une autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrai peut-être t’aimer à mon tour. » Cette pauvre enfant, qui n’avait pas seize ou dix-sept ans, et qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, était extraordinairement surprise d’une si étrange scène. Elle s’approcha néanmoins pour me faire quelques caresses ; mais je l’écartai aussitôt en la repoussant de mes mains. « Que veux-tu de moi ? lui dis-je. Ah ! tu es une femme, tu es d’un sexe que je déteste et que je ne puis souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque trahison. Va-t’en, et laisse-moi seul ici. » Elle me fit une révérence sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de s’arrêter. « Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à quel dessein tu as été envoyée ici ? Comment as-tu découvert mon nom et le lieu où tu pouvais me trouver ? »

Elle me dit qu’elle connaissait de longue main M. de G*** M*** ; qu’il l’avait envoyé chercher à cinq heures, et qu’ayant suivi le laquais qui l’avait avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle l’avait trouvé qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu’ils l’avaient chargée tous deux de me rendre la lettre qu’elle m’avait apportée, après lui avoir appris qu’elle me trouverait dans un carrosse au bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s’ils ne lui avaient rien dit de plus. Elle me répondit, en rougissant, qu’ils lui avaient fait espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. « On t’a trompée, lui dis-je, ma pauvre fille, on t’a trompée. Tu es une femme, il te faut un homme ; mais il t’en faut un qui soit riche et heureux, et ce n’est pas ici que tu peux le trouver. Retourne, retourne à M. de G*** M***. Il a tout ce qu’il faut pour être aimé des belles ; il a des hôtels meublés et des équipages à donner. Pour moi, qui n’ai que de l’amour et de la constance à offrir, les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de ma simplicité. »
J’ajoutai mille choses, ou tristes, ou violentes, suivant que les passions qui m’agitaient tour à tour cédaient ou reprenaient le dessus. Cependant, à force de me tourmenter, mes transports diminuèrent assez pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière infortune à celles que j’avais déjà essuyées dans le même genre, et je ne trouvai pas qu’il y eût plus à désespérer que dans les premières. Je connaissais Manon : pourquoi m’affliger tant d’un malheur que j’avais dû prévoir ? pourquoi ne pas m’employer plutôt à chercher du remède ? Il était encore temps ; je devais du moins n’y pas épargner mes soins, si je ne voulais avoir à me reprocher d’avoir contribué, par ma négligence, à mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui pouvaient m’ouvrir un chemin à l’espérance.
Entreprendre de l’arracher avec violence des mains de G*** M***, c’était un parti désespéré, qui n’était propre qu’à me perdre, et qui n’avait pas la moindre apparence de succès. Mais il me semblait que, si j’eusse pu me procurer le moindre entretien avec elle, j’aurais gagné infailliblement quelque chose sur son cœur. J’en connaissais si bien tous les endroits sensibles ! J’étais si sûr d’être aimé d’elle ! Cette bizarrerie même de m’avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j’aurais parié qu’elle venait de son invention, et que c’était un effet de sa compassion pour mes peines.
Je résolus d’employer toute mon industrie pour la voir. Parmi quantité de voies que j’examinai l’une après l’autre, je m’arrêtai à celle-ci : M. de T*** avait commencé à me rendre service avec trop d’affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son zèle. Je me proposai d’aller chez lui sur-le-champ, et de l’engager à faire appeler G*** M*** sous le prétexte d’une affaire importante. Il ne me fallait qu’une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me serait aisé dans l’absence de G*** M***.
Cette résolution m’ayant rendu plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille qui était encore avec moi ; et, pour lui ôter l’envie de retourner chez ceux qui me l’avaient envoyée, je pris son adresse, en lui taisant espérer que j’irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me fis conduire grand train chez M. de T*** ; je fus assez heureux pour l’y trouver, j’avais eu là-dessus de l’inquiétude en chemin. Un mot le mit au fait de mes peines et du service que je venais lui demander.
Il fut si étonné d’apprendre que G*** M*** avait pu séduire Manon, qu’ignorant que j’avais eu part moi-même à mon malheur, il m’offrit généreusement de rassembler tous ses amis pour employer leurs bras et leurs épées à la délivrance de ma maîtresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait être pernicieux à Manon et à moi. « Réservons notre sang, lui dis-je, pour l’extrémité. Je médite une voie plus douce et dont je n’espère pas moins de succès. » Il s’engagea, sans exception, à faire tout ce que je demanderais de lui ; et, lui ayant répété qu’il ne s’agissait que de faire avertir G*** M*** qu’il avait à lui parler, et de le tenir dehors une heure ou deux, il partit aussitôt avec moi pour me satisfaire.
Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l’arrêter si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d’abord un billet simple, daté d’un cabaret, par lequel il le prierait de s’y rendre aussitôt pour une affaire si importante qu’elle ne pouvait souffrir de délai. « J’observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m’introduirai sans peine dans la maison, n’y étant connu que de Manon et de Marcel, qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là avec G*** M***, vous pourrez lui dire que cette affaire importante pour laquelle vous souhaitez de lui parler est un besoin d’argent ; que vous venez de perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre parole avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à son coffre-fort, et j’en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein.
M. de T*** suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans un cabaret où il écrivit promptement sa lettre. J’allai me placer à quelques pas de la maison de Manon. Je vis arriver le porteur du message, et G*** M*** sortir à pied, un moment après, suivi d’un laquais. Lui ayant laissé le temps de s’éloigner de la rue, je m’avançai à la porte de mon infidèle, et, malgré toute ma colère, je frappai avec le respect qu’on a pour un temple. Heureusement, ce fut Marcel qui vint m’ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je n’eusse rien à craindre des autres domestiques, je lui demandais tout bas s’il pouvait me conduire dans la chambre où était Manon sans que je fusse aperçu. Il me dit que cela était aisé en montant doucement par le grand escalier. « Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche d’empêcher, pendant que j’y serai, qu’il n’y monte personne. » Je pénétrai sans obstacle jusqu’à l’appartement.

Manon était occupée à lire. Ce fut là que j’eus lieu d’admirer le caractère de cette étrange fille. Loin d’être effrayée et de paraître timide en m’apercevant, elle ne donna que des marques légères de surprise dont on n’est pas le maître à la vue d’une personne qu’on croit éloignée. « Ah ! c’est vous, mon amour ? me dit-elle en venant m’embrasser avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu, que vous êtes hardi ! qui vous aurait attendu aujourd’hui dans ce lieu ? » Je me dégageai de ses bras, et, loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis deux ou trois pas en arrière pour m’éloigner d’elle. Ce mouvement ne laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle était, et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur.
J’étais, dans le fond, si charmé de la revoir, qu’avec tant de justes sujets de colère, j’avais à peine la force d’ouvrir la bouche pour la quereller. Cependant mon cœur saignait du cruel outrage qu’elle m’avait fait. Je le rappelais vivement à ma mémoire pour exciter mon dépit, et je tâchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de l’amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu’elle remarqua mon agitation, je la vis trembler, apparemment par un effet de sa crainte.
Je ne pus soutenir ce spectacle. « Ah ! Manon, lui dis-je d’un ton tendre, infidèle et parjure Manon ! par où commencerais-je à me plaindre ? Je vous vois pâle et tremblante ; et je suis encore si sensible à vos moindres peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais, Manon, je vous le dis, j’ai le cœur percé de la douleur de votre trahison ; ce sont là des coups qu’on ne porte point à un amant, quand on n’a pas résolu sa mort. Voici la troisième fois, Manon ; je les ai bien comptées ; il est impossible que cela s’oublie. C’est à vous de considérer, à l’heure même, quel parti vous voulez prendre ; car mon triste cœur n’est plus à l’épreuve d’un si cruel traitement ; je sens qu’il succombe et qu’il est près de se fendre de douleur. Je n’en puis plus, ajoutai-je en m’asseyant sur une chaise ; j’ai à peine la force de parler et de me soutenir. »
Elle ne me répondit point ; mais, lorsque je fus assis, elle se laissa tomber à genoux, et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son visage de mes mains. Je sentis en un instant qu’elle les mouillait de ses larmes. Dieux ! de quels mouvements n’étais-je point agité ! « Ah ! Manon, Manon ! repris-je avec un soupir, il est bien tard de me donner des larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, voyez qui je suis ; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un malheureux qu’on a trahi et qu’on abandonne cruellement. » (À suivre)











