

Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du corps et moi, ôta tout d’un coup le courage à nos trois lâches compagnons : ils s’arrêtèrent comme de concert, et, s’étant dit entre eux quelques mots que je n’entendis point, ils tournèrent la tête de leurs chevaux pour reprendre le chemin de Paris à bride abattue.
« Dieu ! me dit le garde du corps, qui paraissait aussi éperdu que moi de cette infâme désertion, qu’allons-nous faire ? nous ne sommes que deux. » J’avais perdu la voix de fureur et d’étonnement. Je m’arrêtai, incertain si ma première vengeance ne devait pas s’employer à la poursuite des lâches qui m’abandonnaient. Je les regardais fuir, et je jetais les yeux de l’autre côté sur les archers ; s’il m’eût été possible de me partager, j’aurais fondu tout à la fois sur ces deux objets de ma rage ; je les dévorais tous ensemble.
Le garde du corps, qui jugeait de mon incertitude par le mouvement égaré de mes yeux, me pria d’écouter son conseil. « N’étant que deux, me dit-il, il y aurait de la folie à attaquer six hommes aussi bien armés que nous, et qui paraissent nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris, et tâcher de réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient faire de grandes journées avec deux pesantes voitures ; nous les rejoindrons demain sans peine. »
Je fis un moment de réflexion sur ce parti ; mais, ne voyant de tous côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement désespérée, ce fut de remercier mon compagnon de ses services ; et, loin d’attaquer les archers, je résolus d’aller, avec soumission, les prier de me recevoir dans leur troupe, pour accompagner Manon avec eux jusqu’au Havre-de-Grâce, et passer ensuite au-delà des mers avec elle. « Tout le monde me persécute ou me trahit, dis-je au garde du corps ; je n’ai plus de fond à faire sur personne ; je n’attends plus rien ni de la fortune ni du secours des hommes ; mes malheurs sont au comble, il ne me reste plus que de m’y soumettre : ainsi je ferme les yeux à toute espérance. Puisse le ciel récompenser votre générosité ! Adieu ! je vais aider mon mauvais sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement. » Il fit inutilement ses efforts pour m’engager à retourner à Paris. Je le priai de me laisser suivre mes résolutions et de me quitter sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que notre dessein était de les attaquer.
J’allai seul vers eux d’un pas lent, et le visage si consterné, qu’ils ne durent rien trouver d’effrayant dans mes approches. Ils se tenaient néanmoins en défense. « Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je en les abordant ; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des grâces. » Je les priai de continuer leur chemin sans défiance, et je leur appris, en marchant, les faveurs que j’attendais d’eux.

Ils consultèrent ensemble de quelle manière ils devaient recevoir cette ouverture. Le chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me répondit que les ordres qu’ils avaient de veiller sur leurs captives étaient d’une extrême rigueur ; que je lui paraissais néanmoins si joli homme, que lui et ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir ; mais que je devais comprendre qu’il fallait qu’il m’en coûtât quelque chose. Il me restait environ quinze pistoles ; je leur dis naturellement en quoi consistait le fond de ma bourse. « Hé bien ! me dit l’archer, nous en userons généreusement. Il ne vous en coûtera qu’un écu par heure pour entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus ; c’est le prix courant de Paris. »
Je ne leur avais pas parlé de Manon en particulier, parce que je n’avais pas dessein qu’ils connussent ma passion. Ils s’imaginèrent d’abord que ce n’était qu’une fantaisie de jeune homme qui me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures ; mais lorsqu’ils crurent s’être aperçus que j’étais amoureux, ils augmentèrent tellement le tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de Mantes, où nous avions couché le jour que nous arrivâmes à Passy.
Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque j’eus obtenu des gardes la liberté d’approcher de son chariot ? Ah ! les expressions ne rendent jamais qu’à demi les sentiments du cœur ! Mais figurez-vous ma pauvre maîtresse enchaînée par le milieu du corps, assise sur quelques poignées de paille, la tête appuyée languissamment sur un côté de la voiture, le visage pâle et mouillé d’un ruisseau de larmes, qui se faisaient un passage au travers de ses paupières, quoiqu’elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n’avait pas même eu la curiosité de les ouvrir lorsqu’elle avait entendu le bruit de ses gardes qui craignaient d’être attaqués. Son linge était sale et dérangé, ses mains délicates exposées à l’injure de l’air ; enfin, tout ce composé charmant, cette figure capable de ramener l’univers à l’idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables.
J’employai quelque temps à la considérer en allant à cheval à côté du chariot. J’étais si peu à moi-même, que je fus sur le point, plusieurs fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations fréquentes m’attirèrent quelques regards. Elle me reconnut, et je remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter hors de la voiture pour venir à moi ; mais, étant retenue par sa chaîne, elle retomba dans sa première attitude.
Je priai les archers d’arrêter un moment, par compassion ; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon cheval pour m’asseoir auprès d’elle. Elle était si languissante et si affaiblie, qu’elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni remuer les mains. Je les mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs ; et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l’un et l’autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu d’exemple. Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque nous eûmes retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu ; il semblait que la honte et la douleur eussent altéré les organes de sa voix ; le son en était faible et tremblant.
Elle me remercia de ne pas l’avoir oubliée, et de la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir du moins encore une fois, et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque je l’eus assurée que rien n’était capable de me séparer d’elle, et que j’étais disposé à la suivre jusqu’à l’extrémité du monde, pour prendre soin d’elle, pour la servir, pour l’aimer et pour attacher inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que j’appréhendai quelque chose pour sa vie d’une si violente émotion. Tous les mouvements de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés sur moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche sans avoir la force d’achever quelques mots qu’elle commençait. Il lui en échappait néanmoins quelques-uns : c’étaient des marques d’admiration sur mon amour, de tendres plaintes de son excès, des doutes qu’elle pût être assez heureuse pour m’avoir inspiré une passion si parfaite, des instances pour me faire renoncer au dessein de la suivre, et chercher ailleurs un bonheur digne de moi, qu’elle me disait que je ne pouvais espérer avec elle.
En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans ses regards et dans la certitude que j’avais de son affection. J’avais perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime ; mais j’étais maître du cœur de Manon, le seul bien que j’estimais. Vivre en Europe, vivre en Amérique, que m’importait-il en quelque endroit vivre, si j’étais sûr d’y être heureux en y vivant avec ma maîtresse ? Tout l’univers n’est-il pas la patrie de deux amants fidèles ? Ne trouvent-ils pas l’un dans l’autre père, mère, parents, amis, richesses et félicité ?
Si quelque chose me causait de l’inquiétude, c’était la crainte de voir Manon exposée aux besoins de l’indigence. Je me supposais déjà avec elle dans une région inculte et habitée par des sauvages. Je suis bien sûr, disais-je, qu’il ne saurait y en avoir d’aussi cruels que G*** M*** et mon père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les relations qu’on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la nature. Ils ne connaissent ni les fureurs de l’avarice qui possèdent G*** M***, ni les idées fantastiques de l’honneur, qui m’ont fait un ennemi de mon père : ils ne troubleront point deux amants qu’ils verront vivre avec autant de simplicité qu’eux. J’étais donc tranquille de ce côté-là.
Mais je ne me formais pas des idées romanesques par rapport aux besoins communs de la vie. J’avais éprouvé trop souvent qu’il y a des nécessités insupportables, surtout pour une fille délicate, qui est accoutumée à une vie commode et abondante. J’étais au désespoir d’avoir épuisé inutilement ma bourse, et que le peu d’argent qui me restait encore fût sur le point de m’être ravi par la friponnerie des archers. Je concevais qu’avec une petite somme j’aurais pu espérer non-seulement de me soutenir quelque temps en Amérique, où l’argent était rare, mais d’y former même quelque entreprise pour un établissement durable.
Cette considération me fit naître la pensée d’écrire à Tiberge, que j’avais toujours trouvé si prompt à m’offrir les secours de l’amitié. J’écrivis dès la première ville où nous passâmes. Je ne lui apportais point d’autre motif que le pressant besoin dans lequel je prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce, où je lui confessais que j’étais allé conduire Manon ; je lui demandais cent pistoles. « Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste. Vous voyez bien que c’est la dernière fois que j’importune votre affection ; et que ma malheureuse maîtresse m’étant enlevée pour toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui adoucissent son sort et mes mortels regrets. »

Les archers devinrent si intraitables lorsqu’ils eurent découvert la violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs moindres faveurs, ils me réduisirent bientôt à la dernière indigence. L’amour, d’ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je m’oubliais du matin au soir près de Manon ; et ce n’était plus par heure que le temps m’était mesuré, c’était par la longueur entière des jours. Enfin, ma bourse étant tout à fait vide, je me trouvai exposé aux caprices et à la brutalité de six misérables qui me traitaient avec une hauteur insupportable. Vous en fûtes témoin à Passy. Votre rencontre fut un heureux moment de relâche qui me fut accordé par la fortune. Votre pitié à la vue de mes peines fut ma seule recommandation auprès de votre cœur généreux. Le secours que vous m’accordâtes libéralement servit à me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse avec plus de fidélité que je ne l’espérais.
Nous arrivâmes au Havre. J’allai d’abord à la poste. Tiberge n’avait point encore eu le temps de me répondre ; je m’informai exactement quel jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux jours après, et, par une étrange disposition de mon mauvais sort, il se trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel j’attendais l’ordinaire. Je ne puis vous représenter mon désespoir. « Quoi ! m’écriai-je, dans le malheur même il faudra toujours que je sois distingué par des excès ! » Manon répondit : « Hélas ! une vie si malheureuse mérite-t-elle le soin que nous en prenons ? Mourons au Havre, mon cher chevalier. Que la mort finisse tout d’un coup nos misères. Irons-nous les traîner dans un pays inconnu où nous devons nous attendre sans doute à d’horribles extrémités, puisqu’on a voulu m’en faire un supplice ? Mourons, répéta-t-elle, ou du moins donne-moi la mort, et va chercher un autre sort dans les bras d’une amante plus heureuse. — Non, non, lui dis-je ; c’est pour moi un sort digne d’envie que d’être malheureux avec vous. »
Son discours me fit trembler. Je jugeai qu’elle était accablée de ses maux. Je m’efforçai de prendre un air plus tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de désespoir. Je résolus de tenir la même conduite à l’avenir, et j’ai éprouvé dans la suite que rien n’est plus capable d’inspirer du courage à une femme que l’intrépidité d’un homme qu’elle aime. (À suivre)











