

Lorsque j’eus perdu l’espérance de recevoir du secours de Tiberge, je vendis mon cheval. L’argent que j’en tirai, joint à celui qui me restait encore de vos libéralités, me composa la petite somme de dix-sept pistoles. J’en employai sept à l’achat de quelques soulagements nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le fondement de notre fortune et de nos espérances en Amérique. Je n’eus point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste de Paris devant partir le lendemain, j’y laissai une lettre pour Tiberge. Elle était touchante et capable de l’attendrir sans doute au dernier point, puisqu’elle lui fit prendre une résolution qui ne pouvait venir que d’un fonds infini de tendresse et de générosité pour un ami malheureux.
Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable. J’obtins du capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la bonté de nous regarder d’un autre œil que le commun de nos misérables associés. Je l’avais pris en particulier dès le premier jour ; et, pour m’attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d’un mensonge honteux en lui disant que j’étais marié à Manon. Il feignit de le croire, il m’accorda sa protection. Nous en reçûmes les marques pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir honnêtement, et les égards qu’il eut pour nous servirent à nous faire respecter des compagnons de notre misère. J’avais une attention continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon. Elle le remarquait bien ; et cette vue, jointe au vif ressentiment de l’étrange extrémité où je m’étais réduit pour elle, la rendait si tendre et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que c’était entre elle et moi une perpétuelle émulation de services et d’amour. Je ne regrettais point l’Europe ; au contraire, plus nous avancions vers l’Amérique, plus je sentais mon cœur s’élargir et devenir tranquille. Si j’eusse pu m’assurer de n’y pas manquer des nécessités absolues de la vie, j’aurais remercié la fortune d’avoir donné un tour si favorable à nos malheurs.

Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage désiré. Le pays ne nous offrit rien d’agréable à la première vue. C’étaient des campagnes stériles et inhabitées, où l’on voyait à peine quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle trace d’hommes ni d’animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques pièces de notre artillerie, nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir une troupe de citoyens de la Nouvelle-Orléans, qui s’approchèrent de nous avec de vives marques de joie. Nous n’avions pas découvert la ville ; elle est cachée de ce côté-là par une petite colline. Nous fûmes reçus comme des gens descendus du ciel.
Ces pauvres habitants s’empressaient pour nous faire mille questions sur l’état de la France et sur les différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme leurs frères, et comme de chers compagnons qui venaient partager leur misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux ; mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu’on nous avait vanté jusqu’alors comme une bonne ville n’était qu’un assemblage de quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six cents personnes. La maison du gouverneur nous parut un peu distinguée par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par quelques ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé.
Nous fûmes d’abord présentés à lui. Il s’entretint longtemps en secret avec le capitaine ; et, revenant ensuite à nous, il considéra, l’une après l’autre, toutes les filles qui étaient arrivées par le vaisseau. Elles étaient au nombre de trente ; car nous avions trouvé au Havre une autre bande qui s’était jointe à la nôtre. Le gouverneur, les ayant longtemps examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville, qui languissaient dans l’attente d’une épouse. Il donna les plus jolies aux principaux, et le reste fut tiré au sort. Il n’avait pas encore parlé à Manon ; mais lorsqu’il eut ordonné aux autres de se retirer, il nous fit demeurer elle et moi.
« J’apprends du capitaine, nous dit-il, que vous êtes mariés, et qu’il vous a reconnus sur la route pour deux personnes d’esprit et de mérite. Je n’entre point dans les raisons qui ont causé votre malheur ; mais, s’il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre que votre figure me le promet, je n’épargnerai rien pour adoucir votre sort, et vous contribuerez vous-même à me faire trouver quelque agrément dans ce lieu sauvage et désert. »
Je lui répondis de la manière que je crus la plus propre à confirmer l’idée qu’il avait de nous. Il donna quelques ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions en public sur le fond de nos aventures. La conversation fut générale ; et, malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de contribuer à la rendre agréable.
Le soir, il nous fit conduire au logement qu’on nous avait préparé. Nous trouvâmes une misérable cabane composée de planches et de boue, qui consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier au-dessus. Il y avait fait mettre six chaises et quelques commodités nécessaires à la vie.
Manon parut effrayée à la vue d’une si triste demeure. C’était pour moi qu’elle s’affligeait, beaucoup plus que pour elle-même. Elle s’assit lorsque nous fûmes seuls, et elle se mit à pleurer amèrement. J’entrepris d’abord de la consoler ; mais lorsqu’elle m’eut fait entendre que c’était moi seul qu’elle plaignait, et qu’elle ne considérait dans nos malheurs communs que ce que j’avais à souffrir, j’affectai de montrer assez de courage et même assez de joie pour lui en inspirer. « De quoi me plaindrais-je ? lui dis-je : je possède tout ce que je désire. Vous m’aimez, n’est-ce pas ? quel autre bonheur me suis-je jamais proposé ? Laissons au ciel le soin de notre fortune. Je ne la trouve pas si désespérée. Le gouverneur est un homme civil ; il nous a marqué de la considération ; il ne permettra pas que nous manquions du nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté de notre cabane et la grossièreté de nos meubles, vous avez pu remarquer qu’il y a peu de personnes ici qui paraissent mieux logées et mieux meublées que nous : et puis tu es un chimiste admirable, ajoutai-je en l’embrassant ; tu transformes tout en or.
— Vous serez donc la plus riche personne de l’univers, me répondit-elle ; car, s’il n’y eut jamais de l’amour tel que le vôtre, il est impossible d’être aimé plus tendrement que vous l’êtes. Je me rends justice, continua-t-elle : je sens bien que je n’ai jamais mérité ce prodigieux attachement que vous avez pour moi. Je vous ai causé des chagrins que vous n’avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J’ai été légère et volage ; et même en vous aimant éperdument, comme j’ai toujours fait, je n’étais qu’une ingrate. Mais vous ne sauriez croire combien je suis changée : mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre départ de France, n’ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet. J’ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez commencé à les partager. Je n’ai pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me console point d’avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne cesse point de me reprocher mes inconstances, et de m’attendrir en admirant de quoi l’amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui n’en était pas digne, et qui ne payerait pas bien de tout son sang, ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié des peines qu’elle vous a causées. »
Ses pleurs, son discours, et le ton dont elle le prononça, firent sur moi une impression si étonnante, que je crus sentir une espèce de division dans mon âme. « Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chère Manon ; je n’ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton affection ; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. Ô Dieu ! m’écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assuré du cœur de Manon ; il est tel que je l’ai souhaité pour être heureux ; je ne puis plus cesser de l’être à présent : voilà ma félicité bien établie. — Elle l’est, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais bien où je puis compter aussi de trouver toujours la mienne. »
Je me couchai avec ces charmantes idées, qui changèrent ma cabane en un palais digne du premier roi du monde. L’Amérique me parut un lieu de délices après cela. « C’est à la Nouvelle-Orléans qu’il faut venir, disais-je souvent à Manon, quand on veut goûter les vraies douceurs de l’amour : c’est ici qu’on s’aime sans intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent chercher de l’or ; ils ne s’imaginent pas que nous y avons trouvé des trésors bien plus estimables. »

Nous cultivâmes soigneusement l’amitié du gouverneur. Il eut la bonté, quelques semaines après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui vint à vaquer dans le fort. Quoiqu’il ne fût pas distingué, je l’acceptai comme une faveur du ciel : il me mettait en état de vivre sans être à charge à personne. Je pris un valet pour moi, et une servante pour Manon. Notre petite fortune s’arrangea ; j’étais réglé dans ma conduite, Manon ne l’était pas moins. Nous ne laissions point échapper l’occasion de rendre service et de faire du bien à nos voisins. Cette disposition officieuse et la douceur de nos manières nous attirèrent la confiance et l’affection de toute la colonie ; nous fûmes en peu de temps si considérés, que nous passions pour les premières personnes de la ville après le gouverneur.
L’innocence de nos occupations et la tranquillité où nous étions continuellement servirent à nous faire rappeler insensiblement des idées de religion. Manon n’avait jamais été une fille impie ; je n’étais pas non plus de ces libertins outrés qui font la gloire d’ajouter l’irréligion à la dépravation des mœurs : l’amour et la jeunesse avaient causé tous nos désordres. L’expérience commençait à nous tenir lieu d’âge ; elle fit sur nous le même effet que les années. Nos conversations, qui étaient toujours réfléchies, nous mirent insensiblement dans le goût d’un amour vertueux. Je fus le premier qui proposai ce changement à Manon. Je connaissais les principes de son cœur : elle était droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité qui dispose toujours à la vertu. Je lui fis comprendre qu’il manquait une chose à notre bonheur : « C’est, lui dis-je, de le faire approuver du ciel. Nous avons l’âme trop belle et le cœur trop bien fait l’un et l’autre pour vivre volontairement dans l’oubli du devoir. Passe d’y avoir vécu en France, où il nous était également impossible de nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime ; mais en Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n’avons plus à ménager les lois arbitraires du sang et de la bienséance, où l’on nous croit même mariés, qui empêche que nous ne le soyons bientôt effectivement, et que nous n’ennoblissions notre amour par des serments que la religion autorise ? Pour moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de nouveau en vous offrant mon cœur et ma main ; mais je suis prêt à vous en renouveler le don au pied d’un autel. »
Il me parut que ce discours la pénétrait de joie. « Croiriez-vous, me répondit-elle, que j’y ai pensé mille fois depuis que nous sommes en Amérique ? La crainte de vous déplaire m’a fait renfermer ce désir dans mon cœur. Je n’ai point la présomption d’aspirer à la qualité de votre épouse. — Ah ! Manon, répliquai-je, tu serais bientôt celle d’un roi, si le ciel m’avait fait naître avec une couronne. Ne balançons plus ; nous n’avons nul obstacle à redouter : j’en veux parler dès aujourd’hui au gouverneur, et lui avouer que nous l’avons trompé jusqu’à ce jour. Laissons craindre aux amants vulgaires, ajoutai-je, les chaînes indissolubles du mariage ; ils ne les craindraient pas s’ils étaient sûrs, comme nous, de porter toujours celles de l’amour. » Je laissai Manon au comble de la joie après cette résolution. (À suivre)











