
Par Aristide Ankou.
« Ces jeunes hommes (car il s’agit presque toujours de jeunes hommes) ont, au moins en apparence, une vie d’une vacuité intersidérale. »

Lorsque l’on fréquente un peu longuement les tribunaux, deux choses, me semble-t-il, sautent aux yeux concernant ceux que l’on peut appeler les petits délinquants chroniques, ceux qui se rendent coupables d’un grand nombre de ces délits, peu graves en eux-mêmes, mais qui empoisonnent la vie quotidienne de très nombreuses personnes : vols, cambriolages, dégradations variées, participation occasionnelle au trafic de stupéfiants, etc.
Une oisiveté rendue possible
D’une part, ces jeunes hommes (car il s’agit presque toujours de jeunes hommes) ont, au moins en apparence, une vie d’une vacuité intersidérale. Ils ont quitté l’école dès que possible et ne sont pas en formation, ils ne travaillent pas ou alors de manière très occasionnelle, ils n’ont pas de charges de famille, ils ne sont membres d’aucune association et ne participent d’aucune manière positive à la vie collective, ils n’ont aucun hobby, aucune occupation tant soit peu constructive. À quoi passent-ils leur temps ? Pour autant qu’on puisse en juger, à glander avec des potes, à zoner dans la rue avec les mêmes, à commettre de petits délits d’opportunité, à fumer du cannabis (beaucoup) et/ou à consommer de l’alcool (beaucoup aussi)…
Autrement dit, le vrai, le grand, le profond mystère est : comment font-ils pour ne pas mourir d’ennui ?
D’autre part, il est très peu d’entre eux qui ne bénéficient pas ou n’ont pas bénéficié de multiples aides publiques, en argent ou sous forme de prestations : allocations diverses, aides au logement, organismes d’insertion, de formation, de désintoxication, médecins, psychologues, psychiatres, etc., sans compter, bien sûr, la consommation considérable d’argent public qu’implique leur fréquentation assidue des tribunaux et toutes les mesures de « suivi » que prononcent ceux-ci à leur encontre.
Pris individuellement, les sommes ainsi dépensées peuvent paraître modestes dans l’océan des dépenses publiques, mais, prises collectivement, il n’est pas douteux qu’ils coûtent à la collectivité « un pognon de dingue », comme dirait l’autre.
Il y a un rapport assez évident entre ces deux caractéristiques : l’atterrante oisiveté dans laquelle ils vivent est rendue possible par le fait qu’ils vivent en grande partie aux crochets de la collectivité, ainsi qu’à ceux de leur famille lorsqu’ils en ont une (leurs délits, en vérité, leur rapportent très peu, et cet argent est aussitôt dépensé de manière stupide).
Délinquance et psychiatrisation
Je suis également frappé par le nombre très considérable d’entre eux qui sont diagnostiqués comme souffrant de « troubles de la personnalité » ou de « pathologies mentales », à un degré ou à un autre.
Je n’en conclus pourtant pas que les tribunaux et les prisons seraient pleins de « malades mentaux », comme on l’entend parfois.
D’une part, car la fréquentation des tribunaux vous apprend aussi, si vous ne le saviez pas déjà, que la psychiatrie n’est pas une science, pour dire le moins, et que les « experts » sont rarement d’accord entre eux. Pour ceux qui en douteraient, et pour s’en tenir simplement à un cas particulièrement éminent, n’oubliez jamais que le docteur Petiot – peut-être le tueur en série le plus prolifique que la France ait connu – fut plusieurs fois interné et diagnostiqué sévèrement zinzin, mais qu’il s’est toujours trouvé d’autres psychiatres pour le déclarer guéri et pour le laisser sortir. Petiot était-il un malade mental ? Aujourd’hui encore, personne ne peut répondre catégoriquement à cette question.
D’autre part, la considérable consommation de psychotropes que font ces habitués des tribunaux rend encore plus difficile l’exercice, déjà très difficile, de l’évaluation de leur santé mentale. Surtout si on combine cela avec une intelligence en dessous de la moyenne : où passe la frontière entre les élucubrations d’une bêtise intoxiquée et les élucubrations de la folie, la vraie ? Le psychiatre qui prétend pouvoir le discerner à coup sûr est soit un menteur, soit un escroc.
Enfin, il est trop évident que l’on range désormais sous la catégorie psychiatrique du « trouble de la personnalité » ou de la « pathologie mentale » ce que l’on appelait autrefois des vices ou des traits de caractère. On ne dit plus de quelqu’un qu’il est un sale con ou qu’il a un caractère épouvantable, mais on dit qu’il présente un trouble de la personnalité narcissique ou qu’il a un trouble de la personnalité paranoïde ; ce qui n’atténuera pas forcément sa responsabilité pénale, mais déclenchera presque invariablement une « obligation de soins » dans le cadre d’un « sursis probatoire », par exemple, et insinue malgré tout l’idée que la délinquance appelle le « soin » plus que la punition.
Là aussi, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a un certain rapport avec les deux faits rapportés plus haut. Un rapport qu’exprime – avec une clarté dont le revers inévitable est l’imprécision – l’adage selon lequel l’oisiveté est la mère de tous les vices.o ■o ARISTIDE ANKOU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 26.6.2026).
Aristide Ankou












