
Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie « La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. » Plusieurs articles ont déjà été publiés, tous empreints de cet esprit capétien. Après une interruption due aux vacances, nous reproduisons aujourd’hui l’un des derniers parus, en précisant aux lecteurs de ce quotidien qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre hebdomadaire, dont chaque livraison est d’une haute tenue. — Je Suis Français

Quatre Français sur dix disent redouter aujourd’hui l’éclatement d’une guerre civile. Le chiffre, mesuré par l’Ifop en mars 2025, ne dit rien de la réalité du risque — il dit quelque chose de plus inquiétant encore : l’état d’une société qui s’attend au pire. Avant de chercher des remèdes dans le présent, il faut peut-être interroger un homme qui, lui, a vécu le pire et en est sorti. Henri IV n’a pas théorisé la paix. Il l’a construite, pièce par pièce, avec les outils du pardon, de la rétribution financière et de la patience.
UNE INQUIÉTUDE QUI NE MENT PAS, MÊME SI ELLE SE TROMPE
Un sondage ne prédit rien. Il photographie un état d’esprit. Et celui que révèle l’enquête Ifop/Agir ensemble pour Le Figaro, publiée fin mars 2025, est sans ambiguïté : quatre Français sur dix anticipent une guerre civile, huit sur dix redoutent une explosion sociale dans les mois qui viennent, six sur dix doutent que les institutions républicaines puissent garantir la stabilité du pays. Ce ne sont pas des chiffres à la marge. Ce sont des chiffres de centre de gravité déplacé.
Je me garderai d’instruire ici un procès sur les causes de cette inquiétude — délinquance, fractures territoriales, défiance envers le politique, sentiment d’un État qui recule : chacun de ces facteurs mériterait un article à lui seul, et aucun n’est réductible à l’autre. Ce qui m’intéresse, en regardant la France dans le temps long, c’est un phénomène plus ancien et plus instructif : que fait-on, collectivement, d’une société qui ne croit plus à sa propre cohésion ? La France de 2026 n’est pas celle de 1590. Mais elle n’est pas la première à se poser la question, et elle ne sera pas la dernière. Il y a quatre siècles, un roi a dû répondre à une version autrement plus radicale de cette même question — non pas l’angoisse d’une guerre civile, mais sa réalité vécue pendant plus de quarante ans.
LE ROYAUME QU’HENRI IV HÉRITE N’EST PAS UN ROYAUME, C’EST UNE CICATRICE OUVERTE
Quand Henri de Navarre devient roi de France en 1589, le pays compte huit guerres de religion en moins de trente ans, des villes entières retranchées contre la Couronne, une capitale tenue par la Ligue catholique, des garnisons espagnoles sur le sol national, et un peuple qui a vu son propre roi, Henri III, assassiné par un moine convaincu d’agir sur ordre divin. Le nouveau souverain est lui-même protestant, hérétique aux yeux d’une majorité de ses sujets catholiques. Sa légitimité dynastique ne lui sert à rien si elle ne s’accompagne pas d’une reconquête, ville par ville, des cœurs autant que des places fortes (Arques, Ivry, Dreux, …).
Ce qui frappe, dans la méthode, n’est pas la force — bien qu’elle soit nécessaire, et le roi ne s’en prive pas, de Fontaine-Française en 1595 à la guerre contre l’Espagne conclue à Vervins en 1598. Ce qui frappe, c’est la discipline du pardon. Le 27 décembre 1593, Henri IV signe une déclaration promettant l’amnistie à quiconque le rejoindrait dans le mois. Le capitaine Vitry, qui livre Meaux, reçoit le droit de porter une fleur de lys sur ses armoiries. La Chastre, qui livre Orléans, voit son discours de ralliement imprimé et diffusé dans cinq villes pour servir d’exemple. Le comte de Brissac, qui ouvre les portes de Paris, devient maréchal de France contre une coquette somme. Au total, le roi aurait déboursé l’équivalent d’une année entière de recettes fiscales de la Couronne pour acheter les ralliements de ses anciens ennemis — un chroniqueur de l’époque, Jacques Gaches, parlera de sa « merveilleuse clémence », non sans une pointe d’étonnement scandalisé.
Cette clémence n’est pas de la faiblesse. C’est un calcul d’homme qui a compris une chose simple : on ne gouverne pas durablement un pays qu’on humilie. Reconquérir un royaume par la seule force aurait signifié recommencer la guerre civile à chaque génération. Henri IV choisit l’inverse — restaurer les liens de fidélité plutôt que les briser, réintégrer plutôt qu’exclure, quitte à payer le prix, financier et symbolique, de cette réintégration.
L’OUBLI COMME POLITIQUE D’ÉTAT — ET SES LIMITES
Il y a, dans la pacification « henricienne », une dimension qui mérite d’être regardée en face : la paix, pour Henri IV, ne se construit pas seulement par le pardon des actes, mais en même temps, par l’organisation méthodique de l’oubli. L’article premier de l’édit de Nantes l’énonce sans détour : « la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre » doit s’éteindre. Dès son entrée dans Paris en mars 1594, le roi déclare abolis les souvenirs des troubles qui avaient agité la capitale ; les juges sont soumis à un silence perpétuel ; les condamnations contre les anciens rebelles sont cassées.
Disons-le clairement : il ne s’agit pas de pardon. Le pardon suppose la reconnaissance de la faute par celui qui l’a commise. Ce qu’Henri IV instaure, c’est une suspension forcée — une amnésie d’État, décrétée d’en haut, qui n’interroge pas les consciences mais contraint les comportements. Les bourreaux de la Saint-Barthélemy ne demandent pas pardon. Les survivants ne témoignent pas. On referme le dossier, et l’on continue à vivre côte à côte en sachant exactement ce que l’autre a fait.
L’histoire française fournit elle-même la réponse à la question de ce que vaut ce type de silence. Deux siècles après l’édit de Nantes, la guerre de Vendée de 1793 a produit une mémoire blessée que la République n’a jamais su regarder en face — deux cent mille morts, des décrets d’extermination jamais officiellement abrogés, et deux mémoires qui se sont longtemps ignorées ou affrontées sans jamais se réconcilier. Ce que la République a choisi pour la Vendée, c’est précisément la voie « henricienne » : panser sans soigner, couvrir sans guérir. Deux siècles plus tard, la plaie est toujours ouverte.
Henri IV lui-même en fournit d’ailleurs la démonstration interne : l’édit de Nantes tiendra quatre-vingt-sept ans. En 1685, Louis XIV le révoquera, renvoyant la France à une persécution religieuse que l’amnésie du XVIᵉ siècle n’avait pas rendue impossible — elle avait seulement différé. Les rancœurs non traitées s’étaient transmises, souterraines, jusqu’à trouver une main pour les rallumer.
Pourquoi, alors, l’oubli « henricien » a-t-il produit quatre-vingt-sept ans de paix civile ? Sans doute parce qu’il n’était pas seulement un silence — il était accompagné d’un arbitrage institutionnel concret, d’une redistribution des positions sociales, d’une reconstruction économique visible. L’oubli seul ne suffisait pas. L’oubli adossé à une prospérité partagée pouvait, provisoirement, tenir lieu de réconciliation. C’est une leçon de pragmatisme — qui nous dit, en creux, que la paix civile ne se bâtit ni sur la mémoire seule, ni sur l’oubli seul, mais sur la capacité d’un pouvoir à rendre l’avenir plus désirable que le passé ne fut douloureux.
LA TOLÉRANCE N’EST PAS UN IDÉAL, C’EST UN ARBITRAGE
Il faut ici dissiper un contresens fréquent sur l’édit de Nantes, signé le 30 avril 1598. On le célèbre aujourd’hui comme un acte fondateur de la tolérance religieuse. Il n’en est rien, ou si peu. Le texte n’accorde pas l’égale dignité aux deux confessions : le catholicisme reste religion d’État, le culte protestant demeure interdit à Paris et dans les villes de résidence de la cour, les huguenots doivent chômer les jours de fêtes catholiques et continuer à payer la dîme. L’édit, du strict point de vue théologique, est même moins généreux que certains textes antérieurs des années 1560 et 1570.
Sa force ne réside pas dans son audace doctrinale, mais dans son réalisme institutionnel. Henri IV ne cherche pas à réconcilier les consciences — il sait que c’est impossible et il s’en garde bien. Il cherche à organiser la coexistence des sujets sous l’autorité d’un État qui se place au-dessus des confessions. C’est tout l’objet de la harangue qu’il adresse au Parlement de Paris le 25 février 1599, lorsque les magistrats hésitent à enregistrer l’édit : « Je suis maintenant roi et parle en roi. Je veux être obéi. […] Je couperai la racine de toutes factions et à toutes les prédications séditieuses. » Le ton est sans équivoque. La paix n’est pas négociée à chaque article avec chaque sensibilité — elle est imposée d’en haut, par une autorité qui a décidé qu’elle servirait désormais l’unité plutôt que la victoire d’un parti.
C’est là, sans doute, la leçon la plus utile et la plus dérangeante pour notre époque : une société divisée n’a pas nécessairement besoin de consensus moral pour retrouver la paix. Elle a besoin d’une instance — l’État, le droit, l’autorité légitime, peu importe son nom exact — capable de dire que certaines règles s’appliquent à tous, indépendamment de ce que chacun croit dans le secret de sa conscience. L’historien Olivier Christin a parlé, à propos de cette période, d’une « autonomisation de la raison politique » : le sujet obéit à la loi, le croyant reste libre dans le domaine privé. Cette distinction, fragile et toujours recommencée, est peut-être ce que toute société plurielle doit sans cesse réinventer pour elle-même.
LA PAIX SURVIT AU ROI : LA PREUVE PAR LE RÉGICIDE
Le test ultime d’une pacification réussie n’est pas la paix elle-même, c’est sa capacité à survivre à celui qui l’a instituée. Le 14 mai 1610, Henri IV est assassiné rue de la Ferronnerie par François Ravaillac, dix-neuvième homme à avoir tenté de le tuer, convaincu d’agir sur ordre divin contre un roi jugé hérétique et relaps. Le scénario rappelle, presque trait pour trait, l’assassinat d’Henri III vingt ans plus tôt. Et c’est précisément là que la comparaison s’arrête : là où le régicide de 1589 avait plongé le royaume dans une nouvelle vague de troubles, celui de 1610 ne provoque aucun effondrement.
L’historien Michel Cassan a montré comment l’appareil d’État, pourtant décapité, a su contenir ce qu’on a appelé la « Grande peur » de 1610 par une diffusion maîtrisée de l’information — chevaucheurs royaux envoyés dans toutes les provinces, gouverneurs et parlements associés à la communication de la nouvelle, régence de Marie de Médicis couronnée à Saint-Denis la veille même de l’assassinat pour garantir la continuité institutionnelle. En moins de dix jours, tout le royaume connaît la mort du roi, sans qu’aucune ville ne se soulève. Ce n’est pas un miracle. C’est le fruit de vingt années de travail institutionnel — une administration, des réseaux de fidélité, une habitude de l’obéissance à l’État plutôt qu’aux factions — qui a fini par produire une société capable d’absorber le choc sans se déchirer.
CE QUE CETTE HISTOIRE NE DIT PAS
Il serait malhonnête de clore cet article sans signaler ce que l’analogie entre 1598 et 2026 ne permet pas de dire. Les guerres de religion opposaient des Français de même matrice culturelle, deux lectures rivales d’un même héritage chrétien, des familles parfois divisées en leur sein même par la confession. Les inquiétudes mesurées aujourd’hui par les instituts de sondage renvoient à des fractures de nature différente — sociales, territoriales, parfois identitaires —, et toute tentation de plaquer mécaniquement le modèle « henricien » sur notre temps serait une facilité intellectuelle, pas une leçon d’histoire. Henri IV n’a pas de recette transposable. Il a une méthode : restaurer l’autorité d’un État qui se place au-dessus des partis, organiser le pardon plutôt que la vengeance, accepter que la paix soit un arbitrage plutôt qu’un idéal, et construire des institutions assez solides pour survivre à l’homme qui les a fondées.
« Je suis roi et berger qui ne veux répandre le sang de mes brebis, mais les veux rassembler avec douceur et non par force. »
— Henri IV, devant le Parlement de Paris, 159
SOURCES ET RÉFÉRENCES
Source principale : Mingous, G. (2022). Chapitre 4. Henri IV et la restauration de l’autorité monarchique. Dans M. Figeac, T. Dutour, G. Mingous et P. Valade – La construction de l’État monarchique en France de 1380 à 1715 : Capes-Agrégation Histoire-Géographie (p. 163-189). Armand Colin.
1. Sondage IFOP/Agir ensemble pour Le Figaro, cité dans Marianne Lecach, « Explosion de la violence, islamisme… 42 % des Français se préparent à une guerre civile », Le Journal du Dimanche, 26 mars 2025.
2. Michel CASSAN, La grande peur de 1610. Les Français et l’assassinat d’Henri IV, Seyssel, Champ Vallon, 2010.
3. Olivier CHRISTIN, « Mémoire inscrite, mémoire prescrite : La fin des troubles de religion en France », Pariser Historischer Studien, 94, 2009, p. 73-91.
4. Jean-Marie LE GALL, « Henri IV et la paix », Histoire par l’image, avril 2015.
5. Véronique LAROCHE-SIGNORILE, « Le 13 avril 1598 Henri IV en signant l’édit de Nantes, pacifie la France », Le Figaro, 12 avril 2018.
6. Nicolas CREMONA, « Guerre et paix sous Henri IV », Acta fabula, vol. 7, n° 3, juin-juillet 2006.
7. Eudes d’Orléans, « La Vendée, blessure ouverte », La France dans le temps long, Substack, 28 juin 2026.
8. Musée protestant, « Henri IV (1553-1610) ».
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© Prince Eudes d’Orléans, 2026.
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