
Le lundi 13 juillet a commencé la publication, sous forme de feuilleton en trente livraisons, du roman Manon Lescaut de l’abbé Prévost. Avant-hier a été publié le dernier chapitre de ce récit, qui ne constitue en réalité qu’un épisode des Mémoires et aventures d’un homme de qualité, vaste roman d’aventures en plusieurs volumes. Manon Lescaut s’inspire de certaines expériences personnelles de son auteur, sans être pour autant, comme on l’a parfois affirmé, une autobiographie. Par la finesse de son analyse psychologique et morale, ainsi que par son réalisme, ce roman s’est imposé comme l’un des grands chefs-d’œuvre du XVIIIᵉ siècle. S’il fut largement ignoré par la critique de son temps, il connut un succès considérable auprès du public. C’est Jean-François de La Harpe qui, à la fin du XVIIIᵉ siècle, fut le premier à lui reconnaître une place exceptionnelle.
Bien évidement L’Action française eut l’occasion de mentionner le roman, par exemple dans son édition du 28 juin 1931, dans la rubrique « Carnet des lettres, des sciences et des arts » :

La Société française d’éditions littéraires et techniques vient de publier une étude d’Eugène Lasserre consacrée à Manon Lescaut. L’auteur y dit le peu de succès que remporta, au moment de sa publication, le roman de l’abbé Prévost.
Depuis, comme pour bien d’autres chefs-d’œuvre méconnus au temps de leur naissance, Manon Lescaut a connu la gloire. Eugène Lasserre a recherché les causes qui ont fait une œuvre classique du livre qui est, au contraire de tous les ouvrages de l’abbé Prévost, « court et net de tout développement parasite ». Cet épisode des Mémoires d’un homme de qualité se détache du reste de l’ouvrage avec autant de netteté, par exemple, que le René de Chateaubriand du Génie du christianisme.
On peut considérer Manon Lescaut, que Villemain, en 1830, rapprochait des livres de W. Scott, comme le premier roman psychologique français qui soit en même temps un roman d’aventures ; La Princesse de Clèves n’est qu’une étude de la passion amoureuse, et L’Astrée ne peut faire figure d’œuvre de psychologie. On a qualifié l’abbé Prévost de précurseur du naturalisme, et Barbey d’Aurevilly reprochait à Manon « d’avoir engendré Mme Bovary et toutes ces sincères qui suivent tranquillement leurs instincts ».

C’est fort juste, mais Eugène Lasserre a raison de noter l’importance que tiennent les préoccupations morales dans l’œuvre de l’abbé Prévost, qui a voulu montrer un être déchu tentant de se réhabiliter. Manon Lescaut est-il une autobiographie, ainsi que certains ont pu se le demander ? « Certainement non », répond Eugène Lasserre. Mais cela ne veut pas dire que l’abbé Prévost ne s’est pas inspiré de sa jeunesse et de ses mésaventures pour peindre Des Grieux, et, ce qui est plus remarquable, qu’il n’ait pas commis, par la suite, des fautes qu’il avait fait commettre à Des Grieux. C’est d’ailleurs un personnage curieux que cet abbé Prévost, bon humaniste, admirateur de Racine et fort calomnié. Sans aucun doute, il ne mena pas la vie exemplaire que réclame la dignité ecclésiastique, mais l’on s’est plu à lui prêter mainte aventure scandaleuse dont il ne fut, en réalité, jamais le héros. ■











