
Par Mathieu Bock-Côté.
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique est parue dans Le Figaro du 24 juillet. Elle s’oppose à une interdiction souhaitable à première vue. Quoique, dans le fond, les libertés accordées aux enfants relèvent des parents, non de l’État. Et c’est alors dans cette dérive elle-même, d’essence totalitaire, que réside ce qu’il y a de plus dangereux, de plus inacceptable dans les intentions et, bientôt, dans la mise en œuvre du projet gouvernemental. Sur le fond de plus en plus liberticide des prétentions du Régime à tout contrôler, l’analyse de Mathieu Bock-Côté est sans concession. Je Suis Français a abondamment mis ces réalités en lumière. Nous nous en tiendrons là. — JSF
CHRONIQUE – Sur les réseaux sociaux a émergé une opinion publique transgressive, contestataire et dissidente. En votant leur interdiction aux mineurs de moins de 15 ans, le pouvoir cherche-t-il à reconquérir le monopole du récit ?

Les représentants du bloc central étaient heureux, même extatiques : ils ont obtenu une majorité à l’Assemblée nationale pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Ils y sont parvenus parce que l’opposition l’a permis, même l’opposition nationale, ce qui a pu en surprendre certains. On connaît le récit officiel : les réseaux sociaux, en quelques années, auraient complètement déstructuré la psyché des jeunes générations, ils engendreraient une dépendance à grande échelle, et pousseraient probablement à la malformation du cerveau. Ce n’est évidemment pas faux et il n’est pas inutile de critiquer vivement la forme nouvelle d’aliénation qu’ils engendrent et de chercher des mécanismes de régulation pour contenir leurs effets les plus destructeurs.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car, entre le récit officiel et la réalité, il y a un grand écart. Le pouvoir se cherche depuis plusieurs années des raisons pour reprendre en main les réseaux sociaux. En effet, c’est sur ces derniers, et sur les forums, aussi, qu’a pris forme une opinion publique transgressive, contestataire, dissidente, même, délivrée des paramètres médiatiques dominants. Alors que l’espace public officiel était normé, que les opinions autorisées étaient clairement séparées des opinions proscrites, que les acteurs étaient étiquetés de telle manière qu’on savait immédiatement lesquels étaient respectables et lesquels ne l’étaient pas, une masse de citoyens se désaffiliait de l’officialité pour constituer un autre espace public, détaché des principes du régime. Ce dernier a pris peur.
Concrètement, toutes les conversations, tôt ou tard, seront scannées
À travers cette loi nouvelle, une infrastructure de contrôle se met en place, sous le signe du fichage généralisé. Car, pour s’assurer qu’un utilisateur ne soit pas mineur, il faut ficher tout le monde. La chose ne sera pas simple – on peut s’attendre à bien du cafouillage informatique. Il n’est pas interdit de croire que des millions d’électeurs, au moment de la présidentielle, seront pratiquement interdits de réseaux sociaux, parce qu’ils n’auront pas réussi à obtenir ce qui peut s’assimiler à un passe numérique. Ils seront ainsi privés d’espace public. De même, le dispositif censé assurer la sécurité des données aura, même si on dit le contraire maintenant, bien des failles.
Mais ces critiques techniques nous détachent du grand contexte poussant le pouvoir à multiplier, au fil des décennies, les législations liberticides – au nom de la rééducation d’une population moralement retardataire, enfermée dans ses préjugés qu’elle serait incapable de contenir et qu’il faudrait censurer et mater, au cas où l’idée lui viendrait de s’insurger, moins dans les rues, évidemment, qu’électoralement. Le régime diversitaire a peur du peuple et on sous-estime à quel point l’extrême centre, qui en représente l’expression politique principale, est prêt à tout pour se maintenir au pouvoir.
La fin de l’anonymat, dans la société de la délation permanente, renforcera le pouvoir des différentes milices numériques pratiquant le « name and shame » avec les déviants
Comment retrouver le monopole du récit médiatique légitime ? La méthode du pouvoir est connue : il brandit un objectif noble, moralement consensuel, qui justifie ensuite l’extension des interdits, à travers un dispositif administratif insaisissable, se réclamant de l’État de droit. Chat Control entend ainsi scanner préventivement l’ensemble des conversations par messagerie au nom de la lutte contre la pédocriminalité, contre le narcotrafic… Concrètement, toutes les conversations, tôt ou tard, seront scannées. La loi Bergé prétend lutter contre l’antisémitisme et le racisme : elle permettra demain de bannir juridiquement les critiques de l’immigration massive. La loi Samuel Paty devait contenir le harcèlement. Elle permet aujourd’hui de sanctionner les journalistes menant leurs enquêtes contre certains lobbies organisés préférant ne pas être nommés. La prochaine loi sur l’ingérence étrangère, ciblant notamment la désinformation, permettra de sanctionner les « ingérences intérieures ». De même, la loi sur l’entrisme, à l’origine censée combattre l’islamisme, permettra de transformer en suspects politiques ceux qui s’éloignent trop de l’orthodoxie idéologique privilégiée par le pouvoir.
Il ne s’agit évidemment pas de dévoiler je ne sais quel complot, mais de décrypter un engrenage liberticide défendu par des hommes et des femmes convaincus de faire le bien, et évoluant dans un milieu idéologiquement conformiste où il est inimaginable de voir le monde autrement. Mais la morale de l’intention ne suffit pas : se met concrètement en place une infrastructure de contrôle et de surveillance généralisée qui permettra, demain, de ficher l’ensemble de la population – elle visera la délinquance idéologique, la seule que le régime diversitaire réprime sans concessions. Les suspects ou les condamnés pourront se faire débrancher numériquement. La fin de l’anonymat, dans la société de la délation permanente, renforcera le pouvoir des différentes milices numériques pratiquant le « name and shame » avec les déviants. On connaît la réponse des naïfs : seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher devraient s’inquiéter. C’est oublier que le pouvoir trouve toujours de nouvelles choses à reprocher à ceux qu’il administre, qu’il trouve toujours de nouveaux comportements à pathologiser, de nouvelles opinions à proscrire.o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











