
« Le centralisme français a été nécessaire pour construire l’État, conduire la guerre et édifier une société soucieuse des plus pauvres. Il devient toxique quand il croule sous le poids des normes (quid du décret débroussaillement en attente d’exécution depuis 2023 ?), quand il rend inaudibles les techniciens, les ingénieurs et les professionnels, quand il donne la primeur à des lobbies hors-sol agissant par pure idéologie – voire par fanatisme si l’on songe à la lutte acharnée contre le vin et la viande -, quand la suffisance tient lieu de savoir et de pouvoir, ou quand il traite par le mépris et indifféremment des terroirs, des métiers et les corps intermédiaires au contact du terrain ».
Par Pierre Vermeren.

Cette remarquable tribune est parue dans Le Figaro d’hier, 30 juillet. Elle est l’un des rares écrits publiés dans la presse de ce triste été qui traite son sujet avec exactitude et à l’altitude voulue. Nous avons mis en exergue — ci-dessus — le passage où, selon son heureuse habitude, Pierre Vermeren remonte aux sources de nos grandeurs passées comme de nos erreurs. La critique de la société française produite par l’idéologie, par l’esprit de lucre et d’abandon et par la logique destructrice d’un libre-échangisme mondialiste profitant, en réalité, à d’autres puissances que la nôtre, y est fortement étayée par des chiffres et des données abondamment cités. Pierre Vermeren est de ceux — plutôt rares — qui analysent et éclairent l’actualité en profondeur. Plutôt que l’abstraction, l’étude du réel à l’aune de l’expérience historique : c’est là une méthode qui parle aux lecteurs d’un média issu de l’école maurrassienne. o JSF
TRIBUNE – Le dévouement des élus, des agriculteurs et de tous les bénévoles venant en aide aux pompiers face aux mégafeux qui ravagent la France révèle en creux les pires travers de notre économie, tertiaire et financière, qui privilégie des métiers où le lien aux autres et à leur environnement est annihilé.
* Normalien, agrégé et docteur en histoire, Pierre Vermeren est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages remarqués, comme « La France qui déclasse. De la désindustrialisation à la crise sanitaire » (Tallandier, « Texto », 2022) et « L’Impasse de la métropolisation » (Gallimard, « Le Débat », 2021). Prochain livre à paraître en septembre : « Grand dérèglement. Ce que la France refuse de voir » (Odile Jacob).

Il y a quelques années, un essayiste inspiré, Pierre-Noël Giraud, a publié L’Homme inutile. Une économie politique du populisme, dévoilant l’un des pires travers de notre nouvelle économie tertiaire et financiarisée : la mise à l’écart des femmes et des hommes de nos pays – et ses conséquences politiques. La production des biens que nous consommons est en effet pour l’essentiel dévolue aux Chinois (40 % de l’industrie mondiale), aux Indiens et aux peuples à revenus intermédiaires du Sud (Mexicains, Turcs) et de l’Est (Polonais, Ukrainiens).
Or, en suivant à la télévision l’actualité des feux géants de cette triste fin juillet, j’ai vu la fierté d’œuvrer au bien commun et une vive conscience d’agir chez tant de bénévoles girondins ou landais arrachés à leurs fermes ou à leur torpeur estivale. Ce « pris sur le vif » m’a rappelé ce livre qui visait juste. Car notre société a conçu une économie qui invisibilise des millions de travailleurs des classes populaires et moyennes – les soutiers de notre économie redécouverts lors de la crise du Covid -, tout en écartant des millions d’autres mis en chômage de masse, en sous-emploi ou dans tant de postes inutiles, devant le petit écran de leur ordinateur.
« Ça fait du bien d’être utiles auprès des gens », « on ne va quand même pas rester dans notre canapé pendant que le pays brûle », « il restera quelque chose de toute cette générosité », « on va reprendre le contrôle sur ce feu », « on a décidé d’encercler le feu par un sillon de 100 mètres sur 58 kilomètres en deux jours », « on est venus avec nos machines et on est à la disposition des pompiers », « on ne va quand même pas laisser brûler la maison de notre voisin sans rien faire », « il faut relayer les pompiers qui sont épuisés », « à la guerre comme à la guerre, il ne faut pas laisser ces personnes seules pendant des jours », « on va s’occuper aussi des animaux », etc.
Derrière ces paroles, la communication non verbale dit aussi l’énergie, la force, la détermination, une dignité mêlée de gravité, un engagement au service du collectif, qu’il s’agisse de voisins ou d’inconnus en plein désarroi. Face à l’urgence et à la détresse, pas un ne se lamente, ni n’évoque ses vacances mises à l’eau, son farniente aboli. « L’homme (trop souvent) inutile » retrouve le sourire et l’envie de se surpasser. Telle était depuis toujours la fonction dévolue à un labeur au long cours, aux tâches quotidiennes, que ce soit dans l’agriculture, l’industrie, l’artisanat, le métier des armes ou les services aux autres et à la collectivité. Nul n’ignore que le travail a trop souvent été dégradé par des conditions indignes, voire par une exploitation éhontée, mais le chef-d’œuvre d’une vie ou le sacrifice pour la collectivité savaient le sublimer.
Notre société industrielle avancée avait d’ailleurs fini par trouver un équilibre entre la dignité des travailleurs, des conditions de revenus et de travail décentes, et l’économie générale du pays. Mais la pression de la mondialisation, qui a jeté dans le circuit de la production des centaines de millions de travailleurs misérables ou indignement traités du monde entier, a brisé nos protections et nos frontières. Nous importons les deux tiers de ce que nous consommons et la tendance ne ralentit pas. Certains de nos dirigeants ont pris conscience du problème et prônent même la réindustrialisation. Mais sans contraintes ni reprise en mains volontariste de notre politique commerciale et de production, elle restera un vœu pieux. Nous continuons ainsi à nous délester de notre production agricole sur l’Europe de l’Est ou d’autres pays, alors que l’Union européenne veut toujours moins de producteurs. Si notre agriculture disparaît au profit de l’Ukraine, du Brésil et de la Turquie, nous aurons un beau bilan carbone, mais celui du monde en sera aggravé, puisque, à la production sans normes, s’ajoutera le coût énergétique des importations. On l’a déjà fait pour l’industrie, mais nous continuons, inertes, dans tous les domaines, face aux groupes d’intérêts qui dirigent notre économie : financiers, transporteurs, logisticiens, distributeurs…
La gestion par le droit et la norme d’un pays de 70 millions d’habitants et de 550 000 km2 montre tous les jours ses carences.
Pourtant, tout manque : des Doliprane, et des médicaments en général, aux masques et matériels médicaux dont nous dépendons, comme l’a révélé la crise du Covid. La crise énergétique a ajouté l’électricité et les industries qu’elle induit, panneaux solaires et pales d’éoliennes importés d’Asie, quand la crise de la mer Rouge a rajouté les matériaux de construction, les pièces détachées et les puces électroniques. Puis la guerre en Ukraine a pointé le blé, les armements et leurs munitions. Désormais, la crise climatique et les grands feux nous incitent à produire nos hydravions et des tenues de feu adéquates pour nos pompiers (les masques manquent) et nous poussent à reprendre en main notre territoire délaissé.
Si, comme le disent les pompiers, un tiers des centres de première intervention ont été fermés sur le territoire depuis quelques années ; s’il manque 50 000 pompiers volontaires face aux 150 000 existants ; si des millions d’hectares sont à débroussailler année après année – et pas seulement en plein été, faute de pouvoir le faire au printemps pour cause de nidification ; si des milliers de kilomètres de canaux et de réserves d’eau sont à curer, à entretenir et à consolider ; si l’Office national des forêts est à remplumer – il a perdu un tiers de ses effectifs en vingt ans alors qu’il gère 25 % du massif français ; s’il faut rémunérer et donc solvabiliser les agriculteurs pour leur rôle de jardiniers de l’espace rural et de garants de sa bonne santé, des centaines de milliers d’emplois sont à créer. Ajoutons que le retour du bon sens architectural et de l’adaptation au terrain, au climat et aux matériaux éviterait de faire n’importe quoi, de construire les mêmes bâtiments du Nord au Sud, de multiplier les baies vitrées dans le sud et de se retrouver avec des gares, des bâtiments publics et des RPA invivables en pleine canicule. Cinquante ans après l’incendie du collège Pailleron, la sagesse n’est pas revenue.
La gestion par le droit et la norme d’un pays de 70 millions d’habitants et de 550 000 km2 montre tous les jours ses carences. Le centralisme français a été nécessaire pour construire l’État, conduire la guerre et édifier une société soucieuse des plus pauvres. Il devient toxique quand il croule sous le poids des normes (quid du décret débroussaillement en attente d’exécution depuis 2023 ?), quand il rend inaudibles les techniciens, les ingénieurs et les professionnels, quand il donne la primeur à des lobbies hors-sol agissant par pure idéologie – voire par fanatisme si l’on songe à la lutte acharnée contre le vin et la viande -, quand la suffisance tient lieu de savoir et de pouvoir, ou quand il traite par le mépris et indifféremment des terroirs, des métiers et les corps intermédiaires au contact du terrain.
De même que la crise du Covid a mis en scène la qualité et l’empathie des personnels soignants, que les crises agricoles à rebonds ont dévoilé le professionnalisme averti de nos agriculteurs – à nouveau mis à l’honneur par ces incendies -, la crise en cours dévoile l’esprit de responsabilité et d’engagement exceptionnel des pompiers, des maires des communes rurales, des gendarmes et des logisticiens capables de déplacer, d’héberger et de sustenter 200 000 personnes sans mot dire. Les potentialités sont énormes, l’envie de faire et de bien faire est à revendre, au lieu de quoi une jeunesse déprimée et orientée vers des métiers sans intérêt ni perspectives s’ennuie, au risque de sombrer, de renoncer à vivre et à donner la vie, ou de s’enfuir. De belles perspectives pour les échéances et surtout la génération à venir.o ■ o PIERRE VERMEREN













La suffisance. Mot superbe dont les communicants d’aujourd’hui ne connaissent probablement pas le double sens. Et pour cause !
Comment voir l’ombre quand on personnifie la lumière, quand sa gueule sature les écrans géants. Il va de pair avec la superbe, les diplômes au rabais, le faux « luxe » (« vous le valez bien », « what else ?, »), les « marques » arborées sur les plus humbles objets, les « experts » ou « scientifiques » de pacotille, sans conscience ni de l’univers ni même de soi, l’esprit de meute emportant tout, doute, réflexion, décence, responsabilité, bon sens…
On évoque beaucoup la « violence mimétique » mise en avant par René Girard. Je n’ai jamais été convaincu par la pertinence de cette notion pour expliquer la vraie violence. Elle me semble s’appliquer parfaitement au panurgisme arrogant et obsidional, rempart de l’imposture de nos gouvernants et de leur porte-voix. De leur aveuglante et cruelle insuffisance collective !
BRAVO !