
Par Mathieu Bock-Côté.
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique est parue dans Le Figaro de ce samedi 8 août. Le sujet est d’importance. C’est-à-dire que, par « effet de miroir », selon l’expression que Mathieu Bock-Côté affectionne, nous pouvons y pressentir ce qui pourrait bien attendre, dans un avenir pas très lointain, la France elle-même, sous le coup d’une immigration massive de populations d’origine civilisationnelle allogène. D’un peuplement autrefois homogène et stable se profile pour nous aussi cette division mortifère qui touche aujourd’hui la société étatsunienne dans ses profondeurs et qui consacre, comme inévitable conséquence, son affaiblissement grandissant, peut-être définitif, dont on aperçoit aujourd’hui cruellement pour elle les signes évidents, tant au plan international, géostratégique, qu’au plan intérieur, comme il est constaté dans cette chronique. Peut-être était-ce la destinée de ce grand État, de formation artificielle, hétéroclite et de plus en plus multiculturelle, de plus en plus multiethnique. Ce n’était pas la destinée de notre vieille nation, patiemment formée au fil de longs siècles, et fermement unifiée par ses fondateurs, peuple et souverains confondus, partageant une même et très haute civilisation. Entre ces deux mondes, le contraste est frappant. — JSF
CHRONIQUE – La victoire d’Abdul El-Sayed à la primaire sénatoriale démocrate du Michigan est le signe d’un virage inédit chez les démocrates, ainsi que d’une recomposition plus large de l’espace politique et du système partisan américain.

La victoire d’Abdul El-Sayed à la primaire sénatoriale démocrate du Michigan a été favorablement accueillie par la presse internationale, qui la présente comme celle de l’aile progressiste du parti – à la différence de l’aile centriste, ou pragmatique, on choisira la formule qu’on voudra. D’autres, se voulant plus sévères, disent que l’aile radicale vient de l’emporter contre l’aile modérée. Ce récit n’est pas faux, mais terriblement incomplet et oublie de rappeler à quel point ce virage, chez les démocrates, s’inscrit dans le cadre d’une recomposition de l’espace politique et du système partisan américain. Il faut y revenir pour comprendre ce qui se passe.
De 2015 à 2024, le Parti républicain a connu une mutation idéologique d’envergure historique, semblable à celle qu’il avait connue dans les années 1960. Alors, le mouvement conservateur, relancé par William Buckley et porté politiquement par Barry Goldwater, s’en était emparé. De même, la mouvance Maga, incarnée politiquement par Donald Trump, a d’abord converti le Parti républicain au national-populisme, puis au national-conservatisme, plus élitaire, les deux doctrines étant néanmoins insurrectionnelles et, d’une manière américaine, contre-révolutionnaires. Plusieurs y virent, sans se tromper, une révolte de l’Amérique traditionnelle, et même de l’Amérique blanche, contre l’immigration massive et le wokisme.
Par effet de miroir, il se passe quelque chose de semblable au Parti démocrate, qui tourne en ce moment la page de la mémoire rooseveltienne et de la mystique des Kennedy. Aussi étrange que cela puisse paraître, Joe Biden en fut le dernier héritier. Il se voulait progressiste, mais centriste, très ouvert à la diversité, mais fidèle à la classe ouvrière blanche. Sa momification en temps réel, alors qu’il était en poste, a illustré de cruelle manière la fin de cette époque. Le temps était venu d’un populisme de gauche. Mais ce ne serait plus celui de Bernie Sanders, le vieux socialiste du Vermont, avec une rhétorique tournée contre le 1 % au nom du 99 %.
Cette logique de réparation raciale, empruntée au nationalisme noir des années 1970, est désormais reprise par les populations tout juste immigrées pour obtenir une redistribution de la richesse des Blancs sur une base ethnique. On parle de plus en plus aux États-Unis de communisme racial.
Le nouveau populisme serait celui des « racisés » – à la française, on dira que la gauche radicale américaine est passée d’un mélange de Jean-Luc Mélenchon 2017-2022 à une synthèse nouvelle entre Bally Bagayoko et Rima Hassan. Sa cible est claire : la suprématie blanche, apparemment au fondement de la société américaine contemporaine, qu’il faudrait donc décoloniser. Cette logique de réparation raciale, empruntée au nationalisme noir des années 1970, est désormais reprise par les populations tout juste immigrées pour obtenir une redistribution de la richesse des Blancs sur une base ethnique. On parle de plus en plus aux États-Unis de communisme racial. La formule frappe, mais est révélatrice.
Cette nouvelle gauche radicale s’est implantée au niveau municipal, comme on l’a vu de manière éclatante avec la victoire de Zohran Mamdani, à New York, en 2025. La démographie de la métropole lui était favorable, comme celle de nombreuses autres grandes villes américaines, comme Chicago ou San Francisco. Elle n’allait pas demeurer cloîtrée sur la scène municipale, toutefois, même si cette dernière a servi de rampe de lancement et de laboratoire. Viendrait l’étape de la conquête du pouvoir national, au sein même du Parti démocrate. Nous y sommes, à l’horizon des élections de mi-mandat, cet automne, et de la prochaine présidentielle.
On en revient donc à la primaire sénatoriale du Michigan. Le vieux Parti démocrate et le nouveau s’y affrontaient. L’establishment a été vaincu. Le score a beau avoir été serré, une tendance lourde s’est imposée, et s’imposera toujours plus. Et les centristes finiront par se rallier – le système partisan américain pousse des tendances contradictoires à cohabiter. Il y avait évidemment une sociologie particulière au Michigan, qui comporte une importante communauté arabe. Faut-il être surpris, dès lors, que le rapport entre les États-Unis et Israël ait été au cœur de la bataille ? La transformation démographique des États-Unis pourrait, demain, transformer la politique étrangère de l’empire de notre temps.
L’Amérique n’est-elle pas définitivement divisée, entre peuples presque étrangers ? Entre Donald Trump, qui assimile au communisme le Parti démocrate, et ce dernier qui veut voir dans l’actuel président un fasciste, et sachant que les deux partis reposent sur des bases socio-démographiques cohabitant moins qu’elles ne se fuient, on osera l’affirmer. C’est une dynamique de sécession plus ou moins tranquille qui se met en place – plus ou moins tranquille, car, comme on l’a vu avec ICE, certains à gauche légitiment désormais une rhétorique insurrectionnelle, et même l’usage de la violence politique contre un pouvoir décrété illégitime. À moins qu’il ne s’agisse simplement d’une guerre civile froide. Ce scénario est peut-être le plus plausible.o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











