
C’est « J’accuse » écrit par Dreyfus lui-même
Par Jean-Paul Brighelli.

On pardonnera à Jean-Paul Brighelli son voltairianisme impénitent (sic), qui fait grincer quelques dents, parce qu’il a écrit là un bel article, tout imprégné de poésie française, et qu’il en a cité de beaux vers, parmi les meilleurs qu’elle ait produits depuis quinze siècles. Et parce que ses réminiscences du cher latin font chaud au cœur. On saluera aussi sa fidélité à Boualem Sansal, qui est le fond de cet article paru dans Causeur le 14 août. — Je Suis Français
L’Algérie avait un grand écrivain ; elle l’a emprisonné. Le régime orwellien de Tebboune ne supporte pas qu’on dise la vérité. La Légende de Boualem Sansal est le récit de cette vie en prison, où l’on survit par la poésie, où l’on médite sur la tyrannie, et où l’on est finalement libéré… par l’Allemagne.
Légende : du latin legenda, adjectif verbal du verbe legere, « lire » : ce qui doit être lu, ce que l’on a intérêt à lire. À la différence du mythe, la légende s’appuie sur le réel, en le transfigurant. Comme disait merveilleusement Patrice de La Tour du Pin : « Tous les pays qui n’ont plus de légende / Seront condamnés à mourir de froid… » C’est dans La Quête de joie (1933).
Quand vous maîtrisez l’ensemble des discours, grande est la tentation de transformer les légendes en mythes. Ceux qui dirigent l’Algérie depuis cinquante ans, sans avoir jamais pris part aux combats, ont forgé une série de mythes qui justifient leur pouvoir et leur confiscation des ressources du pays. « C’est le verbiage au ras du tapis de prière, il participe de la fantasmagorie en lien avec le récit nationaliste écrit dans le pur style de la science-fiction protohistorique orwellienne. » À ce pays inventé il fallait des ennemis : les Français, les harkis, les Kabyles et Boualem Sansal.
« Dans ce pays de lumière, l’Algérie, tout est toujours présenté comme un miracle permanent. Le pire devient supportable, l’inacceptable explicable, l’absurde raisonnable. On vous enlève une liberté, et l’on vous explique que c’est pour votre bien. On vous prive d’un droit, et l’on vous assure que c’est pour vous protéger. On vous enferme, et l’on parle de nécessité. » Comme disait Orwell, l’ignorance c’est la force, et la liberté, c’est l’esclavage. « On vit dans un monde inversé – un monde où la vérité dérange, où la justice inquiète, où la liberté fait peur. » À force de mentir, les mythes algériens ont mis Tebboune sur un piédestal et jeté ses opposants dans un cachot.
Alors peut commencer la légende Sansal.
Hannah Arendt parlait de la banalité du mal. Sansal explique de même : « Ce qui m’a réellement frappé, à ce stade, et terrorisé, c’est la banalité, l’impression que tout cela, ma vie, ma mort, notre vie et notre mort à tous, n’étaient comme rien pour ces gens. »
Quelle erreur d’avoir pensé que Sansal, écrivain connu et reconnu internationalement, était passible de la même procédure d’effacement que n’importe quel fellah ! « On a commencé à parler de mon affaire comme de l’affaire du siècle. On citait Soljenitsyne, Dreyfus, Navalny… ; le mot légende s’est imposé de lui-même… » Tebboune doit ignorer le mot fameux de de Gaulle à propos de Sartre : « On n’emprisonne pas Voltaire ! » Il a emprisonné Sansal – faute majeure.
« Je savais déjà que je n’étais pas en prison, promis à la casse, pour ce que j’avais fait, mais pour ce que j’étais censé avoir fait. On n’arrête pas un écrivain pour ses actes, mais pour les effets supposés de sa parole sur le bon peuple et de ses écrits sur la marche du monde. » Dans les temps anciens, un tyran sicilien avait tenté d’interdire l’usage du mot « démocratie » afin que le peuple, à terme, cesse d’en connaître le sens. Ça n’a pas marché. Sans doute Tebboune ne connaît-il ni de Gaulle ni Denys de Syracuse.
« La Légende » : c’est ainsi que le nomment ses codétenus à Koléa – la plus grande prison d’Afrique, peut-être 6 000 détenus. Sansal raconte merveilleusement sa vie entre les murs. « Reverrai-je un jour la mer ? » Et il pense à sa femme, Naziha. « Une arrestation n’emprisonne pas seulement un homme. Elle atteint ceux qui l’aiment, sa famille, ses amis, et les enferme dans une réalité annexe. Elle oblige à vivre dans l’absence comme dans une maison en ruine. »
Alors il se récite des poèmes pour survivre, de Heredia à Verlaine en passant par Villon. Une routine versifiée. « Mon premier ramadan en prison s’est passé ainsi : à réciter des poèmes et à dormir en regardant les nuages… les merveilleux nuages. » Puis il en fait écrire à ses frères de détention :
« Alors naît la légende. / Non celle des héros. / Non celle des livres. / Une légende pauvre, / Faite de mots usés, / De souvenirs mal tenus, / De rêves sans grandeur. / La légende des enfermés. / Celle qui dit qu’un jour, peut-être, / La porte s’ouvrira. »
Ce livre, c’est « J’accuse », écrit par Dreyfus lui-même. Quelle erreur de la part de Tebboune d’avoir cru qu’emprisonner un écrivain tuerait sa langue ! « Peu importe que je sois chétif et craintif, la Légende fera tout par elle-même. » Voltaire non plus n’était pas bien gros – mais la royauté ne s’est jamais remise des onze mois qu’elle lui a fait passer à la Bastille, en 1717. Les cendres de Tebboune emportées par le prochain sirocco, il restera les paroles de Sansal.
Il n’y a pas que Tebboune – ce serait trop simple. Il y a l’islam : « Dans trop de pays musulmans, l’islam est cela, une chape brutale jetée sur une faillite historique, une couverture sacrée posée sur les ruines. » Il n’y a pas que la prison – mais des prisons-gigogne, enchâssées les unes dans les autres. On pense à cette nouvelle terrifiante de Kafka, Devant la Loi, où un malheureux attend à la porte de la Loi, à implorer le gardien, qui lui fait comprendre que passé la première porte, il y aura d’autres portes, et d’autres gardiens. « Le pouvoir enferme. On veut sortir d’une enceinte, on entre dans une autre. On pousse une porte, on pénètre dans un couloir sans fenêtre. On croit respirer, on change seulement d’oppression. »
Enfin vient l’intercession du gouvernement allemand, « sous condition du retrait volontaire, silencieux et honteux de la France ». Le départ en catimini dans un avion portant l’aigle germanique. Berlin et Paris, et tous les amis regroupés dans un Comité qui inlassablement s’est battu. L’éternité retrouvée. « La Légende, elle, continuait son œuvre démiurgique. »Elle est là, chez votre libraire, elle est dans ceux qui y ont cru. Sauf qu’il en est d’autres qui avaient enterré Sansal parce que leur allégeance va au tyran. Et ils se pensent de gauche ! o■o JEAN-PAUL BRIGHELLI
Jean-Paul Brighelli
Agrégé de Lettres modernes, ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, Jean-Paul Brighelli est enseignant à Marseille, essayiste et spécialiste des questions d’éducation. Il est notamment l’auteur de La fabrique du crétin (éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2005).
La Légende, Boualem Sansal, Grasset, 2026.

Prix: 22,00 €

Prix: 9,49 €













