
« Les Saoudiens ont manifestement le sentiment que la licence japonaise attirera davantage de touristes que les personnages tirés de l’œuvre de Rabelais, mis à l’honneur par Mirapolis à l’époque. »
Entretien par Martin Bernier

COMMENTAIRE – Cet entretien de Jérôme Fourquet est paru dans Le Figaro du 25 août. Il se passe de commentaire. Par-delà les données et les chiffres chers aux spécialistes comme Fourquet, on y trouve de sombres perspectives sur la destinée que, sauf sursaut identitaire, la France est en train de se donner. — JSF
ENTRETIEN – Le futur parc consacré au dessin animé japonais, financé par l’Arabie saoudite, est révélateur de la place qu’occupe désormais la France dans la mondialisation : une destination récréative, où les usines ferment et les touristes affluent, analyse le sondeur.
Directeur du département opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop, Jérôme Fourquet a notamment publié « Métamorphoses françaises » (Seuil, 2024). Il présente une émission bimensuelle sur Le Figaro TV, «La France de Fourquet» .

LE FIGARO. – Emmanuel Macron a annoncé la création d’un parc à thème dédié à Dragon Ball impulsé par l’Arabie saoudite. Comment analysez-vous cette décision d’implanter un parc dédié à la culture japonaise, avec des financements saoudiens, en Île-de-France ?
Jérôme FOURQUET. – Dans le contexte économique actuel, on peut se réjouir de l’annonce d’un investissement étranger chiffré à six milliards d’euros et promettant de générer plus de 20 000 emplois. Même s’il y a souvent un décalage entre les effets d’annonce sur ces grands projets et la réalisation concrète, c’est une bonne nouvelle, en particulier pour le département du Val-d’Oise, où doit être implanté le parc. Dans ce département, le taux de chômage est à 8,7 % : la création de plusieurs milliers d’emplois, notamment peu qualifiés, ne peut qu’être bien accueillie. On peut donc se féliciter que les Saoudiens aient décidé de faire cet investissement en France et pas ailleurs.
Mais pourquoi ont-ils choisi la France ? Dans la nouvelle division internationale du travail, notre pays est de plus en plus perçu, d’abord comme une destination touristique. Le choix d’investir en région parisienne, où se trouve déjà Disneyland Paris – la première destination touristique d’Europe -, mais aussi le parc Astérix et d’autres éléments patrimoniaux bien plus anciens comme le château de Versailles, le musée du Louvre, Notre Dame et la tour Eiffel, font de la région parisienne un lieu qui affirme sa vocation de destination touristique de prédilection, à la fois pour les touristes étrangers, mais aussi pour les investisseurs étrangers.
Parallèlement, dans l’indifférence quasi générale, le groupe Stellantis a annoncé il y a quelques mois l’arrêt progressif de la production automobile sur son site de Poissy, où on assemblait des voitures depuis 90 ans. Or Poissy ne se trouve qu’à quatorze kilomètres de Courdimanche, la commune qui a été choisie pour accueillir ce parc. En 1992, on avait noté la même concomitance des temps entre l’inauguration de Disneyland Paris le 12 avril et la fermeture définitive de l’usine Renault Billancourt le 31 mars, à deux semaines d’écart. Nous assistons de nouveau à la création d’un grand parc à thème et de manière concomitante à la fermeture d’un site historique industriel dans la région francilienne.
Faut-il en conclure que la France, désindustrialisée, a désormais pour vocation de divertir le reste du monde ?
La visite officielle du prince saoudien s’est tout de même accompagnée de la signature d’autres contrats à vocation industrielle, notamment avec CMA CGM pour développer le port de Djeddah en Arabie saoudite, et avec Alstom pour la fourniture de rames pour le métro de Riyad – avec un projet d’une usine Alstom en Arabie saoudite pour y fabriquer certaines de ces rames, une partie de l’activité de production de ce groupe se fera donc en dehors de l’hexagone. Mais le plus gros investissement saoudien reste l’annonce de la création d’un parc à thème. Ce parc récréatif renforce l’image de la France sur la carte mondiale comme destination touristique de première importance. Nous avons là une illustration éloquente de la théorie de David Ricardo sur la spécialisation économique des nations. Dans une économie de libre-échange, énonçait le penseur britannique, chaque pays se renforce sur ses points forts et ses avantages comparatifs. Ce nouvel investissement substantiel conforte ainsi la dimension touristique de notre pays et lui confère un peu plus le statut de parc d’attractions géant du village planétaire. On notera ainsi que les Saoudiens n’ont pas décidé d’investir dans l’hexagone dans une usine de semi-conducteurs de dernière génération ou dans un laboratoire spécialisé sur l’ARN messager, mais dans un parc à thème.
Lors de la première diffusion de Dragon Ball à la télé française, le futur président de la République avait 11 ans.
Sous les deux quinquennats d’Emmanuel Macron, cette volonté de valoriser la France comme destination touristique et lieu événementiel a été sans cesse réaffirmée. Il y a eu certes les sommets Choose France organisés à Versailles pour attirer des investissements, notamment industriels et logistiques, mais une attention particulière a été donnée à l’entretien de cette image de marque de la France comme destination touristique et récréative. Le point d’orgue a été les JO de Paris 2024, pour lesquels Emmanuel Macron s’est fortement impliqué. Dans la foulée, la France a décroché les JO d’hiver 2030 dans les Alpes. La réouverture en grande pompe de Notre-Dame en temps et en heure a également participé de cette ambition présidentielle. Et le 27 mars dernier, Emmanuel Macron assistait à l’inauguration du nouveau parc Disney dédié à la Reine des Neiges.
Le tourisme est devenu un des principaux moteurs de notre nouveau modèle économique dans une France qui s’est très fortement désindustrialisée. La production industrielle et agricole marque le pas et s’efface petit à petit du territoire pendant que les parcs à thèmes se développent. Disneyland Paris représente plus de 17 000 salariés et 6 % du chiffre d’affaires de l’ensemble de la filière touristique française, c’est colossal. De la même manière que les grands sites industriels étaient des moteurs économiques locaux et nationaux qui contribuaient à l’aménagement du territoire, aujourd’hui, dans notre économie post-industrielle, l’implantation de ce type d’équipements reconfigure les territoires. Et contribue à la balance commerciale : chez Disneyland, 56 % des visiteurs sont des touristes étrangers.
Pourquoi consacrer un nouveau parc à Dragon Ball ? Dans La France sous nos yeux , vous analysiez ce phénomène culturel japonais. Quand est-il apparu en France et qui touche-t-il ?
L’ouverture de Disneyland Paris avait matérialisé physiquement la puissance du soft power américain, dont la société française s’était imprégnée depuis les années 50. Nous avons ensuite observé le dépôt d’une seconde couche culturelle, nippone, depuis une quarantaine d’années. La série animée Goldorak a été diffusée pour la première fois en 1978. Puis la première diffusion du dessin animé Dragon Ball, adapté du manga du même nom, a eu lieu en 1986 au Japon et en 1988 en France. Elle a été ensuite rediffusée entre 1988 et 1996 sur le service public.
Lors de la première diffusion de Dragon Ball à la télé française, le futur président de la République avait 11 ans. Le communiqué sur la création de ce parc nous explique d’ailleurs que Mohamed ben Salmane et Emmanuel Macron se sont découvert une passion commune pour les mangas et cet anime. Car le président est exactement de cette génération. Il est né en 1977. Les générations précédentes avaient été biberonnées à Disney. Les générations suivantes continuent à l’être, mais sont également exposées aux productions du soft power nippon. Ce fut d’abord les dessins animés dont Dragon Ball, puis des mangas comme One Piece, publié en 1997 au Japon et en 2000 en France. Aujourd’hui, notre pays, grand consommateur de sushis, est le deuxième marché mondial de mangas après le Japon. Signe de l’attrait pour cet univers, le Japan Expo, grand salon dédié à la culture japonaise, fut créé dès 1999. En 2026, la 27e édition a accueilli 220 000 visiteurs. En termes de fréquentation, c’est le deuxième salon grand public après le Salon de l’agriculture ! La sortie du film One Piece Red en 2022 a été un véritable phénomène de société également, avec d’immenses files d’attente devant les cinémas. Et à Angoulême, capitale française de la BD, il existe aujourd’hui une école de dessinateurs de mangas.
Les Saoudiens ont manifestement le sentiment que la licence japonaise attirera davantage de touristes que les personnages tirés de l’œuvre de Rabelais, mis à l’honneur par Mirapolis à l’époque.
On remarquera que l’annonce de la création du parc Dragon Ball intervient en 2026, soit un peu moins de 40 ans après la première diffusion. Quand Disneyland s’est implanté en France en 1992, les films de la compagnie étaient diffusés en France depuis les années 50. On observe le même décalage de quarante ans : le temps que les personnes ayant grandi avec cette référence et cet imaginaire soient arrivées à l’âge adulte, l’aient transmis à leurs enfants et puissent les emmener dans les parcs.
Comment expliquer que l’Arabie saoudite se mette ainsi au service du soft power japonais ? Est-ce un pur investissement financier ?
Cette annonce raconte, à sa manière, l’approfondissement de la globalisation. Quand Disney fut créé en 1992, il le fut par des investisseurs américains qui exploitaient une production culturelle américaine. Aujourd’hui, les financeurs sont saoudiens et le produit proposé est d’origine japonaise.
Pour la branche du fonds souverain saoudien, il s’agit d’une décision d’investissement classique, comme savent le faire depuis des années les pétromonarchies du Golfe dans un certain nombre d’actifs immobiliers, touristiques ou récréatifs (cf le PSG, propriété du Qatar) français. En créant ce parc Dragon Ball en France – un autre est en construction près de Ryad –, les Saoudiens servent certes le soft power japonais, mais ils s’en servent également, car ils n’ont pas de production culturelle nationale suffisamment puissante à proposer. Et ils ont bien conscience de l’aura et de l’attrait très importants de ce dessin animé japonais dans toute une partie de la population mondiale.
Et ce parc devrait être créé sur la friche de Mirapolis, éphémère parc à thème tricolore de la fin des années 1990…
Oui, les Saoudiens ont manifestement le sentiment que la licence japonaise attirera davantage de touristes que les personnages tirés de l’œuvre de Rabelais, mis à l’honneur par Mirapolis à l’époque.
Mais cet emplacement a de nombreux avantages. Situé à proximité de l’autoroute A15 et du RER A, il est à 44 kilomètres de Paris. Pour les élus nationaux comme régionaux (Valérie Pécresse, présidente de la Région a indiqué que ses services travaillaient d’arrache-pied sur ce dossier), construire ici un nouveau parc d’attractions c’est poursuivre l’aménagement de l’Île-de-France. Nous sommes à côté de la ville nouvelle de Cergy et la région capitale comptera désormais trois parcs à thèmes de première importance : Disney à 38 km à l’est de Paris, Astérix à 35 km au nord et donc demain Dragon Ball à 44 km à l’ouest. Gageons que le prochain ou la prochaine locataire de l’Élysée annoncera en fanfare au cours de son mandat l’ouverture d’un quatrième grand parc (dédié aux Pokemon ou à un autre dessin animé) au sud de la capitale, par exemple à Arpajon dans l’Essonne, à 37 km de Paris.o■













Comme le relève Jérome Fourquet : Stellantis ferme son site de production de Passy et création d’une usine Alstom en Arabie Saoudite pour y fabriquer des rames de métro.
Désormais la France troque ses industries de production industrielle pour des manèges.