
Par Jean de Léocour (Arts et Idées du 1er avril 1937). Partie II / II

Dans « Un prêtre marié » s’épanouit le talent de conteur de Barbey d’Aurevilly. Il est là un conteur plutôt qu’un romancier, car sa prédilection pour le mystère, son goût des choses obscures qui laissent encore la voie libre à l’imagination, font reconnaître en lui un artiste du récit.
Ce conte a une base historique et ce que l’auteur a inventé reste conforme à la vérité.
Le héros, l’abbé Sombreval fut un prêtre du diocèse de Coutances qui vécut pendant la révolution et que connurent les parents de Barbey. Il se maria, resta veuf avec une fille, Calixte, qui est sa seule affection ; pour sauver celle-ci, victime d’un mal nerveux, et bien qu’il ait perdu la foi, Sombreval reprend la soutane et ne recule pas devant le sacrilège. Rien cependant ne peut empêcher la mort de Calixte. Sombreval se noie dans l’étang de Quesnay ; cet étang domine le roman, les dernières pages en reflètent les eaux noires et l’insondable secret car le corps du prêtre ne fut jamais retrouvé.
Bordeaux comparant cette sauvage douleur à celle de Triboulet et à celle du père Goriot trouvait qu’elle les dépassait encore.
Comme il le dit lui-même, très joliment d’ailleurs, Barbey d’Aurevilly a peint la Normandie dans « L’ensorcelée » avec « la sanguine concentrée du souvenir ». L’auteur a mis dans ce roman beaucoup de lui-même et du plus pathétique.
Au début de « L’Ensorcelée » Barbey traverse la sombre lande de Lessay, la nuit, avec Maître Tainnebany, l’herbager ; on entend des sonneries des cloches au loin. « C’est la messe de l’abbé de la Croix-Jugan qu’elles annoncent », lui dit son compagnon.
Telle est l’entrée en matière d’un drame sombre entre tous. Il semble impossible de jamais rencontrer des tragédie plus noires, une passion plus forcenée, plus imprévue, plus malheureuse que celle qui embrase Jeanne le Hardouey. Lorsque celle-ci voit sortir de l’église l’abbé de la Croix-Jugan, elle est prise d’un effroyable amour pour l’horrible face mutilée du prêtre ; elle ne trouvera plus de repos ne pouvant ni dompter, ni assouvir sa funeste passion, elles est ensorcelée et se noiera dans une mare.
L’épouvante se glisse dans toutes les pages, on en a fait connaissance dès les premières lignes, en pénétrant dans la lande de Lessay.
On y respire « l’odeur des brumes et de la mort » ; les gens et les choses semblent également hostiles, et les bergers n’apparaissent que pour jeter des sorts.
Lorsqu’on compare cette figure de prêtre, chouan impénitent, qu’est l’abbé de la Croix-Jugan, avec celle du comte de Tainchebraye, le « Nez de cuir » du beau roman de M. de la Varende, on ne peut s’empêcher de trouver une autre envergure au « gentilhomme d’amour » ; s’il est moins sombre, moins douloureux que le moine-soldat, Tainchebraye nous touche davantage, car sous son masque énigmatique il y a plus de « vrai » et aussi plus de « tragique » que sous le capuchon du héros romantique de Barbey d’Aurevilly.
Les « Diaboliques » sont des contes, un recueil de nouvelles, de choses vues et entendues.
Qu’il s’agisse d’ « Un dîner d’athées » ou de « La vengeance d’une femme», que ce soit dans « le dessous de cartes d’une partie de whist » ou dans « Le bonheur dans le crime », il n’y a que des cas extraordinaires de perversion morale. On a dit assez justement que les « Diaboliques » étaient de simples histoires des tribunaux, des faits divers, auxquels Barbey d’Aurevilly a donné la magie de son style ; il ne s’est pas contenté de ce résultat, il a créé dans ses plus fantastiques invraisemblances une impression de réalité inattendue.
À propos des « Diaboliques » la question du « satanisme » chez Barbey d’Aurevilly s’est maintes fois posée. Jules Lemaître l’a raillé un peu, ce satanisme. Quoiqu’il en soit, on ne rencontre pas dans cette série de contes, cette hallucinante sensation d’une présence démoniaque qui vous pénètre à la lecture de certaines pages du « Sous le soleil de Satan » de Bernanos.
La meilleure histoire de chouannerie normande qu’ait faite Barbey d’Aurevilly, celle que l’on considère le plus souvent comme son chef-d’œuvre, c’est « Le chevalier des Touches ». Le charme de l’histoire captive très vite. Jamais Barbey d’Aurevilly n’a mis plus de finesse ni plus de vigueur, à la fois, que dans ces évocations des épisodes de la chouannerie normande. L’auteur mêle aussi aux péripéties du drame l’intérêt de recherches, d’enquêtes : pour trouver, par exemple, l’explication de la rougeur qui envahit le visage d’Aimée de Spens, lorsqu’on prononce devant elle le nom du chevalier des Touches, iil va interroger ce dernier dans un hôpital de fous où a sombré sa vieillesse.
On se trouve comme par enchantement transporté à Valognes, on pénètre dans les vieilles demeures, dans les sociétés d’autrefois ; tout cela est délicieusement suranné. On voit renaître les événements épiques qui agitèrent cette petite ville retirée et morte ; les figures héroïques, brutales, attachantes des chevaliers, envahissent à nouveau les hôtels noirs et silencieux, occupent les rues désertes.
Toute une rafale balaye les pages du « Chevalier des Touches », un vent furieux de combats, d’embuscades, d’exploits, vient faire frissonner le lecteur, et Barbey a su faire accorder les plaintes de la tempête aux râles des moribonds.

Vers la fin de la Restauration, plusieurs personnages sont réunis dans un vieux salon de Valognes, ils conversent et raniment d’anciens souvenirs. Ils sont arrivés autrefois à faire fuir de la prison de Coutances le chevalier des Touches ; l’un d’entr’eux, M. Jacques est mort. La fiancée de celui-ci se trouve là, parmi les autres mais elle a perdu sa beauté d’antan avec l’âge.
Les péripéties de la guerre civile voisinent avec les inventions les plus extraordinaires, les trouvailles les plus délicates, comme cette page où la fiancée de M. Jacques sauve des bleus le Chevalier des Touches par un subterfuge héroïque. L’héroïsme, d’ailleurs, baigne l’œuvre toute entière.
Barbey aime beaucoup cette façon de présenter ses romans en invitant le lecteur dans un salon où un groupe de personnes écoute le récit d’aventures que raconte un témoin, vivant encore.
Personne, je crois, ne pourra séjourner à Valognes « cette ville des spectres», « jolie comme une bourgade d’Écosse», aller à Saint-Sauveur-le-Vicomte, passer par Coutances ou Avranches, faire sa route à travers la lande de Lessay sans y rencontrer, s’il a lu Barbey d’Aurevilly, les fugitives silhouettes du chevalier des Touches, de l’abbé de la Croix-Jugan, de Sombreval, de la Vellini, de Jeanne le Hardouey, de tant d’autres encore.
Le Connétable des lettres n’a pas été seulement un méconnu, il a été généralement un ignoré, et c’est un plus cruel destin.
Comme le dit fort justement Laurentie : « Non seulement ces ʽʽsuccès des cabinets de lectureʼʼ qui lui paraissaient la véritable gloire, il ne les a pas obtenus de son temps, mais il ne les a pas encore ».
Parmi les grands critiques d’aujourd’hui quels sont ceux, à part Bourget, qui aient avec justice traité Barbey d’Aurevilly ?
Cette renommée dont il doutait qu’elle lui vint après sa mort, cette gloire dont il disait trop souvent qu’il n’y tenait pas pour que cela fut absolument vrai, nous n’avons pas le droit d’en frustrer son ombre.
Ce roman est réédité par Belle-de-Mai Éditions :

Nombre de pages : 272.
Prix (frais de port inclus) : 26 €.
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